Eephus de Carson Lund (2024).
Notes de décembre.
4 décembre
Un conte voltairien. Sur l'Arbre de la connaissance d'Eugène Green.
5 décembre
Le bel canto. Sur Mektoub my Love: Canto due d'Abdellatif Kechiche.
8 décembre
Un agent très spécial. Sur l'Agent secret de Kleber Mendonça Filho.
13 décembre
Résurrection — Merci Bi Gan! Après le grand voyage vers l'ennui... l'empiffrage jusqu'à l'indigestion. Le film se veut un mille-feuilles, sur le plan formel autant que narratif, c'est surtout un épouvantable pudding. La recette est des plus basique. Vous prenez du pain rassis (l'image archi-convenue du cinéma comme bonne grosse machine à rêves, la boiboîte magique), que vous découpez en six cubes, du cinéma des origines de Lumière et Méliès au cinéma phénixien de Carax, en passant — au hasard — par la Dame de Shanghai de Welles et sa scène des miroirs, le Stalker de Tarkovski et son grand chien noir, les Dieux du jeu de Wong Jing ou encore le mythe du vampire en mode Wong Kar-wai), des cubes de tailles diverses, du format carré qui est celui du muet au standard américain en passant par le Scope; puis vous trempez les morceaux dans du lait (celui, entier, qui rend l'imagination soi-disant plus fertile) jusqu'à ce qu'ils soient bien imbibés; vous les mélangez alors aux œufs battus de la sensation (ceux de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût, du toucher + de la pensée) qui dans l'enseignement bouddhiste permettent de percevoir le monde; il ne vous reste plus qu'à saupoudrer de sucre vanillé (pour faire passer le goût amer du troisième morceau) et ajouter quelques grains de Shu Qi (deux trois, pas plus); voilà, mettez tout ça au four (industriel) du montage, attendez que ce soit bien doré, puis servez. Et c'est là que le plus dur commence (pour le spectateur): avaler le pudding. Comptez 2h40. D'où la question à mille yuans: comment dit-on "étouffe-chrétien" en chinois? *
* La réponse m'a été donnée sur internet par un ami FB: bouddhatif!
15 décembre
La Condition de Jérôme Bonnell — Certes le film, en cochant toutes les cases du "bien pensé" féministe (maternité, sororité, amour, douceur... vs patriarcat, emprise, sexe, violence), se révèle un peu trop signifiant (à l'image du finale et de son horizon utopiste, franchement dispensables — la fin aurait dû se limiter à la disparition du petit éléphant en diamants et au départ isolé, mais qu'on devine concerté, des deux "amantes"), ce qui donne à l'ensemble un côté corseté que ne contrebalancent pas suffisamment le personnage débraillé d'Emmanuelle Devos, en Folcoche à demi paralysée, communiquant avec son ardoise (bien aimé les échanges avec Swann Arlaud, moins apaisés que dans Vous ne désirez que moi, lol), et le fait de m'être dit avec amusement que l'actrice qui joue la servante Huguette ce pourrait être Michel Blanc avec une perruque (re-lol)... certes le film, avec sa jolie photo, se révèle aussi un peu trop maniériste (Louise Chevillotte, à chaque apparition, cheveux noirs défaits, la lampe à la main, c'est la Madeleine pénitente de La Tour qui nous est citée)... mais bon, c'est pas si mal.
18 décembre
Une fille et des cochons — Cochons et Cuirassés de Shōhei Imamura (1961). Nous sommes en 194... disons 1947 (année du cochon), à Yokosuka, célèbre pour sa base navale (devenue américaine), d'où les cuirassés du titre qui sont là, en décor, comme témoins de ce qui se passe en ville. Et ce qui se passe en ville est à l'image du Japon de l'époque, l'après-guerre japonais, sordide, corrompu, dont reparlera Imamura dans d'autres films, qui associe prostitution (GI's oblige) et criminalité (du proxénète miteux au mafieux de seconde zone). On connaît le crédo du cinéaste: "Je veux marier de toutes mes forces ces deux problèmes: la partie inférieure du corps humain et la partie inférieure de la structure sociale sur laquelle s'appuie obstinément la réalité quotidienne japonaise". C'est l'écriture-type d'Imamura, abrupte, mêlant naturalisme et grotesque. Mais il y a autre chose. De ce grand bordel, fait de trafics en tous genres, où circulent argent et faux billets, de cette masse anonyme où s'entrecroisent l'occupé (minable) et l'occupant (implacable), un personnage progressivement se dégage: Haruko, la jeune femme amoureuse de Kita (le héros, un vrai crétin), qu'on ne remarquait pas au début mais qui émerge inexorablement, pour se détacher, fleur au milieu du fumier, lorsqu'elle se met à danser dans le bar à putes, sous les yeux des GI's enivrés, jusqu'au viol dans la chambre, filmé de très haut, en plongée verticale, la caméra se mettant à tournoyer à toute vitesse, tel un avion fou avant de s'écraser. A partir de là, le regard change, Haruko prend le pouvoir (au niveau du récit), on ne verra plus qu'elle... et les cochons, les vrais, ceux qui "alimentaient" les gangsters, quand ils débarquent par centaines dans la ville. C'est pourquoi le titre français du film (avant sa réédition): Filles et Gangsters, était une absurdité (comme souvent avec les traductions, à visée purement marketing — le distributeur dira "informationnelle": on y voit en effet des filles et des gangsters), d'abord parce que Cochons et Cuirassés est la traduction exacte du titre original ("Cochons et navires de guerre"), qu'il exprime, par son côté intriguant et provoquant, toute la dimension satirique du film, mais surtout parce qu'il correspond au regard d'Imamura, à travers celui de son héroïne, sur le Japon, le Japon post-atomique, réduit à l'état de cochon, et les Américains, armés de leur toute-puissance... le Japon et ses nouveaux maîtres.
30 décembre
Le code rouge — Revu A Few Good Men (Des hommes d'honneur) du regretté Rob Reiner, récemment assassiné (lui et son épouse) par (tout le laisse à penser) Nick, son fils schizo. RIP. Tiré d'une pièce d'Aaron Sorkin (la première contribution de ce dernier au cinéma), le film trahit par endroits son origine théâtrale, pas tant d'ailleurs dans le procès final ou les petites scènes de huis-clos quand Tom Cruise, Demi Moore et Kevin Pollak peaufinent leur stratégie, que lors des premières scènes, avec un Cruise affreusement mauvais (comme de l'Actors Studio pratiqué avec les pieds), dans le rôle de l'avocat "jean-foutre" qui ne pense qu'à taper des balles (on apprendra qu'il pense mieux une batte à la main), si mauvais que lorsqu'il se présente dans le bureau de Demi Moore un trognon de pomme à la bouche, c'est à lui qu'on aurait envie d'appliquer le "code rouge", en lui enfonçant le trognon jusqu'au fond de la gorge. C'est voulu, bien sûr... Cruise et le film vont aller en s'améliorant, inexorablement, jusqu'au morceau de bravoure que constituera l'affrontement avec Jack Nicholson. Tout y est donc prévisible, si prévisible qu'on le savoure par avance cet affrontement... Et lorsqu'il arrive, deux heures après, on ne le regrette pas. Nicholson, dans un rôle certes taillé sur mesure mais relativement sobre en ce qui le concerne, y est tout simplement génial.
Bonus: Mon Top 10 2025 (par ordre alphabétique)
— L'Agent secret, Kleber Mendonça Filho
— A House of Dynamite, Kathryn Bigelow
— L'Aventura, Sophie Letourneur
— Bernie, Richard Linklater (2011)
— Ce que la nature te dit, Hong Sang-soo
— Eephus, le dernier tour de piste, Carson Lund
— The Insider, Steven Soderbergh
— Laurent dans le vent, A. Balekdjian, L. Couture, M. Eustachon
— The Phoenician Scheme, Wes Anderson
— Le Rire et le Couteau, Pedro Pinho
suivent: Chime & Cloud (Kiyoshi Kurosawa), Mektoub, My Love: Canto due (Abdellatif Kechiche), Tardes de soledad (Albert Serra), Une bataille après l'autre (Paul Thomas Anderson)
+ Alcaraz - Sinner, la finale de Roland-Garros 2025
(meilleure mini-série, en cinq épisodes, vue cette année)

