
L'Arbre de la connaissance d'Eugène Green (2025).
Le mythe est le rien qui est tout.
(Fernando Pessoa)
Il se dégage des films d'Eugène Green, les rendant si délicieux à suivre, une sensation de douce euphorie où se mêlent (à l'impression de se retrouver dans un monde qui n'appartient qu'à son auteur), l'attrait de l'insolite, l'amour de la langue, le goût de la facétie... L'Arbre de la connaissance, le dernier en date, n'y échappe pas. Quinze ans après la Religieuse portugaise, Green retrouve Lisbonne (ça démarre sur la place du Rossio), aujourd'hui complètement dénaturée/défigurée par le tourisme de masse, incarné ici par les Américains, ses compatriotes d'origine qu'il qualifie de "barbares", l'occasion pour lui de renouer avec la langue portugaise, après la langue française (et ces fameuses liaisons que devaient marquer les acteurs) et dernièrement la langue basque (Atarrabi et Mikelats).
L'Arbre de la connaissance est un conte philosophique (le titre se suffit à lui-même), un récit d'apprentissage avec pour héros Gaspar, une sorte de Candide, initialement accro à YouTube (dans le film on dit "Toi-tuyau"), qui, désireux de "connaître" la vie, quitte sa banlieue (et sa mère) pour Lisbonne où il tombe sur un ogre (faustien, donc sans âme) qui transforme les touristes en animaux (au départ des cochons) pour ensuite les manger, plus exactement y goûter avant d'en faire de la viande qui sera revendue. Gaspar lui sert de rabatteur mais, se prenant d'amitié pour un chien au poil blond (un labrador "républicain" qui se révélera un beau Turinois, sorti on l'imagine de La sapienza) et surtout tombant amoureux d'une ânesse (la belle Hélène ainsi qu'elle apparaîtra par la suite)... lui et ses deux compagnons sont obligés de fuir. Poursuivi par l'ogre (aidé de son serviteur, eux-mêmes aidés d'une sorcière — macroniste? — qui a créé son entreprise, se déplace en balai-mobylette et dit respecter la propriété privée)... mais bon qui finira, je parle de l'ogre, bouffé par un crocodile capitaliste — le bestiaire chez Green est toujours génial, pensez à son film basque où les animaux étaient doués de parole — notre Candide trouve refuge chez Marie Ière (reine du Portugal au XVIIIe s.) qui chaque nuit rêve d'exécuter le marquis de Pombal (pour se venger de ce que celui-ci a fait subir aux Távora, et quand bien même c'est lui, Pombal, qui sauva le Portugal après le tremblement de terre de Lisbonne... catastrophe qui on le sait, parce que je viens de le lire, conduisit Voltaire à rédiger Candide).
Naviguant de Bresson (dont il reste ici surtout les plans sur les jambes et les mains) en Oliveira (la frontalité théâtrale, le même regard critique sur notre époque, mais aussi l'ogre et la sorcière, jadis amants, joués par Diogo Dória et Leonor Silveira, eux-mêmes amants dans Val Abraham, haha), Eugène Green rivalise d'inventivité et de poésie (ça va de pair) pour faire de son film une fable politique bien acerbe, contre donc le capitalisme et l'hypertourisme, en même temps qu'anti-américaine (Trump y est nommé "Engano" = Tromperie) et dans la foulée, anti-spéciste. Et tout ça sans l'arrogance de ces moralistes à la noix — inutile de les citer — qui collectionnent les prix dans les festivals, parce que chez Green le regard n'est jamais surplombant (bien que faussement innocent), associant au "baroque mystique" qui définit son art (cf. Monteverdi en ouverture du film), un humour toujours savamment dosé. Ainsi ce dernier trait que je cite parce que, survenant après le générique de fin, beaucoup l'auront raté (comme ce fut la cas pour Atarrabi et Mikelats avec le sanglier castillan dont était louée à la fin l'ouverture d'esprit — pour les besoins du film il avait accepté de parler basque!)... à savoir que dans l'Arbre de la connaissance aucun des touristes transformés en animal n'a été maltraité. Lol.