
Ella McCay de James L. Brooks (2025).
James L. Brooks et la critique.
A l'heure où Disney+, suite au démarrage catastrophique du dernier James L. Brooks (Ella McCay) au box-office américain, vient purement et simplement d'annuler la sortie du film en France (initialement prévue le 7 janvier), je remets en ligne un texte publié en 2011 sur feu Balloonatic (à l'époque du merveilleux How Do You Know), où je m'interrogeais sur les rapports pour le moins clivants (et au début franchement hostiles) qui ont toujours existé entre les films de Brooks et la critique, notamment française.
"I don’t know who said it, but the best thing — and I believe this — that popular culture can do for you, that a movie can do for you, is to tell you you’re not alone." (James L. Brooks)
Vu l'accueil réservé à How Do You Know (Comment savoir), le film risque de ne pas tenir l'affiche très longtemps, à l'instar du précédent, Spanglish. C'est que Brooks en France n’a jamais vraiment eu les faveurs du public, et encore moins celles de la critique. C’est d’ailleurs l’un des rares cinéastes sur lequel les Cahiers et Positif ont longtemps étaient d'accord (dans le rejet). Ainsi, en ce qui concerne l’archi-oscarisé Terms of Endearment (Tendres Passions), son premier film "médiocre téléfilm, sans style visuel, mélange de comédie boulevardière et de mélodrame dans le pire registre du soap-opera... cinéaste plan-plan qui fait un sort à chaque mot d’un dialogue "spirituel" pour New-Yorkais sophistiqués, les mêmes ou leurs pères qui applaudissaient il y a trente ans les tranches de vie genre Marty ou les comédies type Picnic et boudaient les mélodrames, les vrais, flamboyants, de Sirk ou Minnelli..." (Michel Ciment); ou encore: "Brooks s’exerce constamment à faire sincère, jamais à être vrai... ça baigne dans le code de bout en bout" (Serge Toubiana).
Pour Broadcast News (qui fallit sortir en France sous le titre Pleure pas, t’es en direct!), c’est un peu mieux. Thierry Jousse, dans les Cahiers, salue le morceau de bravoure que constitue l’édition spéciale sur l’attaque libyenne contre une base américaine, où "le réalisateur arrive à créer un étonnant circuit de communication entre les trois personnages (...) une sorte de raccourci, de télescopage de l’amour au travail, digne de la grande comédie américaine (on pense à Cukor qui n’a cessé de travailler la relation privé-public, amour-travail, dans Adam’s Rib, par exemple)", mais ce n'est pas suffisant pour faire du film, dont "les dialogues et les expressions sont souvent très codés" et "les baisses de rythme trop fréquentes", une vraie réussite. Si Jousse conclut que "James L. Brooks, avec plus de rigueur, plus d’imagination, plus de méchanceté aussi, pourrait relever le niveau de la comédie américaine...", la sanction est plus sévère trois ans plus tard, sous la plume de Camille Nevers (Sandrine Rinaldi): "Soyons très redevables à James L. Brooks d'être le producteur de la série télé les Simpson, époustouflante satire animée de l'American way of life. Mais puisqu'il s'agit ici d'un dictionnaire des cinéastes, reconnaissons que Terms of Endearment (...) et Broadcast News (...), avec leurs bons sentiments ratissant large, et leurs psychodrames rabougris, nécessitaient plus de fumier — moins de fumisterie — pour récolter, outre du blé, nos suffrages." Waouh... [en fait, une notule depuis totalement reniée par Camille Nevers, pour elle, la pire chose qu’elle ait écrite en tant que critique, et ce d’autant plus qu’à l’époque elle aimait déjà profondément Brooks!]
Bon, je passe sur I'll Do Anything (la Petite Star) qui n’est jamais sorti en France... Quant à As Good as It Gets (Pour le pire et pour le meilleur), si le personnage d’Helen Hunt, "mélange subtil de vulnérabilité et de vitalité", offre quelques vrais moments de rire ou d’émotion, c’est loin d’être le cas avec celui de Nicholson tant ici "la transformation d’un salaud en bon bougre manque cruellement de ressort..." (Cahiers). Reste Spanglish, dont les Cahiers n’ont même pas parlé alors que de son côté Positif n'y voit que des scènes sans consistance, livrant les interprètes à eux-mêmes, et une critique sociale qui tourne court...
Devant une telle unanimité, on finit par douter de ses propres jugements (je ne l'ai pas encore dit mais j'aime énormément Broadcast News, As Good as It Gets, Spanglish et donc How Do You Know). C'est d'autant plus étrange qu'aux Etats-Unis, James L. Brooks est reconnu comme un maître par ses pairs, les réalisateurs de comédies, lesquels sont plutôt appréciés en France. Ainsi Judd Apatow (dans le livre d'Emmanuel Burdeau): "Je regarde sans arrêt Terms of Endearment: un film vrai, émouvant, drôle, qui trace une ligne fragile entre comédie et drame. Personne d'autre n'arrive à faire ce que réussit Terms of Endearment... Il m'arrive d'écouter le commentaire audio, juste pour ressentir la passion que quelqu'un peut éprouver à travailler... James Brooks parle de ses personnages comme s'il devait leur rendre justice, les honorer, les choyer. Comme s'ils existaient..."
En fait, dire que James L. Brooks n'a jamais été défendu en France n'est pas vrai. Il existe une petite famille de critiques qui a toujours soutenu ses films. C'est celle de La lettre du cinéma, à travers notamment les textes de Serge Bozon et de Benjamin Esdraffo (cf. la Lettre n°30). Mais ce fut bien la seule, au point d'ailleurs que, pour l'instant, l'une des rares critiques favorables — la seule même dithyrambique — que j'ai lue à propos de How Do You Know est celle d'Axelle Ropert (qui fut co-rédactrice en chef de la Lettre, faut-il le rappeler) dans Les Inrocks (1)... tellement à contre-courant (voir à l'opposé la critique assassine de Jacques Mandelbaum dans Le Monde, alors que sur le site de Télérama Aurélien Ferenczi s'étonne qu'on puisse défendre un tel film). Tout ça pour dire que James L. Brooks est emblématique d'une certaine conception de la comédie (et pas seulement américaine) qui — c'est le moins qu'on puisse dire — n'est pas dominante chez nous (30-01-2011).
(1) On y ajoutera l'excellente critique de Jérôme Momcilovic dans Chronicart (cf. là) et celle de Jean-Sébastien Chauvin dans les Cahiers, la revue rejoignant enfin le clan des pro-Brooks (à la différence de Positif, restée réfractaire à l'art brooksien — sauf erreur il n'y a pas eu de critique de How Do You Know).
PS. A défaut de pouvoir découvrir (pour l'instant) Ella McCay avec Emma Mackey (la similitude des deux noms interroge), on sait déjà que la critique est/sera divisée sur le film, et toujours pour les mêmes raisons.
Rappel: Play-Doh (sur How Do You Know)