janvier 02, 2026

Bon vent


  Laurent dans le vent
  d'Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon (2025).

  Pour le Valhalla.

"Je ne pourrais plus vivre loin de la mer", disait un des personnages — Marius, forcément — de Mourir à Ibiza (Un film en trois étés). Trois ans après, "je ne pourrais plus vivre loin de la montagne", aurait pu dire Laurent (Baptiste Perusat, belle découverte) à la fin de Laurent dans le vent. C'est que la montagne sert littéralement d'écrin au nouveau film du trio lyonnais pour y loger son petit héros, personnage "en galère", débarqué (comme tombé du ciel, cf. le premier plan) dans la station de ski des Orres. Si Mourir à Ibiza, décliné en trois segments aux moyens artistiques chaque été un peu plus consistants (l'argent était comme "l'arlésienne" du premier segment, le plus cheapé des trois), dans un registre qui est celui du "Ro-Ro" (Rohmer-Rozier), ainsi que je le décrivais à propos des films de Guillaume Brac, Laurent dans le vent fait davantage bloc, dans un cadre manifestement guiraudien, via le personnage principal, une sorte de "rabalaïre" dépressif, ses drôles de rencontre (du jeune photographe qui "shoote" les cyclistes en pleine ascension — un plan à la Moullet — au fils à maman qui rêve de "colonies vikings", en passant par Lola, la vieille femme qui attend la mort dans son lit), les petites touches de fantastique qui parsèment le film (pas d'"ounaye" ici mais Aristée, une chèvre magique qui fait du lait toute l'année)... via également ce goût de l'expérimentation, à commencer par l'expérience du noir et de la nuit, très travaillée dans le film. Guiraudie donc, avec un peu de Stévenin, de Thomas Salvador aussi, c'est dire si Laurent dans le vent nous emmène haut et loin.

Ils sont trois à signer le film, chacun apportant sa pierre à l'édifice, la photo pour Eustachon, le son et la musique pour Couture, l'écriture en général pour Balekdjian..., de sorte que leur apport s'y trouve singularisé, faisant ressortir, là tous ces plans filmés la nuit tombante, là ces notes de guitare s'égrenant comme des larmes de pluie, là ces regards échangés, saisis à la dérobée, qui donnent au film cette incroyable profondeur, le temps s'y trouvant lesté, plus encore que dans Mourir à Ibiza, d'une tendre bien que terrible mélancolie, que résume le rêve — "aimer et être aimé" — auquel aspire Laurent. Rêve aux allures d'impossible, au sens où il relève moins d'un but que d'un horizon (à l'instar du film précédent), que le vent, comme les courants, en vous ballotant au gré de toutes ces rencontres, et des écueils que celles-ci finissent par constituer, vous empêchent d'atteindre, vous condamnant ainsi à la solitude, parfois la plus extrême. Dit comme ça, c'est lourd, mais le film, lui, ne l'est pas, s'aventurant sur un territoire, certes déjà bien balisé (cf. supra), mais suffisamment rafraîchi et généreux, pour que ce qu'on y trouve semble l'être pour la première fois. Surtout qu'une lueur y brille jusqu'au bout. De même que personne ne "mourrait" finalement à Ibiza, la lumière qui dans Laurent dans le vent "clignote" tout le long du film ne s'éteindra pas. Si la figure du "desaparecido" de Manu Chao accompagne le personnage de Laurent, "le disparu courant vers une destination perdue", c'est bien sur la vision du couple formé par Béatrice Dalle et son grand dadais de fils que son regard se porte à la fin, sur fond de feu d'artifice. Un plan que prolonge celui de la chèvre magique, enfin de retour. L'utopie demeure...