Esterno notte de Marco Bellocchio (2022).
En attendant de découvrir Portobello, la nouvelle mini-série de Bellocchio, d'après le livre posthume d'Enzo Tortara, l'animateur vedette de la RAI (interprété par Fabrizio Gifuni, le Aldo Moro de Esterno notte) dont la carrière fut brutalement interrompue en 1983, accusé (sur la base de faux témoignages) de trafic de drogue et de liens avec la Camorra (la mafia napolitaine), ce qui entraîna son arrestation, son procès (un procès retransmis en direct à la télévision et ultra bordélique comme il se doit en Italie), sa condamnation confirmée en appel à 10 ans de prison et son incarcération durant sept mois, avant d'être innocenté... oui eh bien, en attendant tout ça, retour sur Esterno notte et le Traître:
"Mon sang retombera sur vous".
Il y a quatre ans, à propos du Traître de Marco Bellocchio, j'émettais l'idée que le film, qui traitait aussi du maxi-procès de Palerme, aurait eu plus d'impact s'il avait été une mini-série (cf. infra). C'est chose faite aujourd'hui avec Esterno notte, qui traite non plus de la mafia mais de l'affaire Moro, série qui prolonge Buongiorno, notte, réalisé il y a vingt ans et dont elle constitue le contrechamp — mais pas que (la série relève aussi du contrepoint, que renforce la partition de Fabio Massimo Capogrosso) — au huis clos qu'était ce premier film, centré sur le personnage de Chiara — aka Anna Laura Braghetti — la geôlière de Moro, justifiant pour le coup que Buongiorno n'ait pas été une mini-série. Ici c'est le cas, avec ce sentiment, à la vue du film, que la mini-série est aujourd'hui peut-être le format idéal pour bon nombre de films, qui permet de déployer le récit, sans le délayer inutilement (contrairement à toutes ces séries à rallonge), en même temps qu'il préserve l'unité stylistique de l'œuvre (ici magistrale)... Et c'est vrai que dans Esterno notte les six épisodes brillent par leur éclat aussi bien formel que narratif, en particulier les épisodes 4 et 5, sur le devenir d'Aldo Moro en tant qu'otage, du point de vue d'Adriana Faranda (la brigadiste) puis d'Eleonora (l'épouse), deux épisodes qui se font écho — via le catholicisme des deux femmes et leur impuissance à s'opposer, l'une à la stratégie des BR, l'autre à la raison d'Etat — et qui se révèlent absolument sublimes. Sachant que Moro en grand obsessionnel (son besoin, selon sa fille, de se laver régulièrement les mains annonce-t-il, symboliquement, l'opération "Mains propres" des années 90?), perpétuellement angoissé (il a besoin de son petit-fils pour s'endormir, tel un doudou coincé dans le lit entre lui et son épouse), est prodigieux lui aussi, de même que Cossiga, en cibiste halluciné, ou encore Paul VI, en pigiste improvisé.
Esterno notte est ainsi d'une richesse insoupçonnée qui dépasse la simple vision "christique" que donne Bellocchio de l'affaire Moro, du "compromis" (avec le PCI), recherché au départ par Moro et la DC pour sauver la démocratie (en ces années de plomb), à la condamnation à mort de Moro par les Brigades rouges, implicitement acceptée par toute la classe politique, la DC en tête et son trio de "Ponce Pilate" (Cossiga, Zaccagnini et surtout Andreotti qui, aux dires mêmes de Moro, a le plus œuvré pour le discréditer, une fois évacué — littéralement dégueulé — à l'annonce de l'enlèvement, le peu de morale et de compassion qu'il y avait en lui), et toujours pour sauver la démocratie, prétextant que le prisonnier Moro, à travers les innombrables lettres qu'il écrivait à ses "amis" politiques, les exhortant à négocier, arguments à l'appui (il était juriste), ainsi qu'à sa famille, les assurant de son infinie tendresse, n'avait plus sa tête, que le "vrai" Moro ne se serait jamais abaissé à vouloir (à tout prix) sauver sa vie plutôt que la démocratie. Alors que bien sûr, du fond de sa prison — "la prison du peuple" —, il témoignait, les lettres découvertes par la suite le prouveront, de sa parfaite lucidité quant à la position de la DC, bien décidée qu'elle était à ne pas transiger, tout en pleurnichant sur son sort (le sien plus encore que celui de Moro).
Tous ces éléments historiques (qui mêlent à la fiction de nombreux documents d'archives), éléments avérés pour la plupart, jusqu'au rôle, controversé mais que Bellocchio d'une certaine façon valide, joué par Piecznick, le psychiatre américain (également auteur de romans d'espionnage!) mandaté par les Etats-Unis pour faire échouer toute négociation avec les BR, ainsi que le paiement par le Vatican d'une éventuelle rançon ("les excréments du diable", dixit le pape)... créent un fond solide, dans lequel Bellocchio, fidèle à son habitude, va pouvoir creuser, pour faire résonner la tragédie Moro, "une histoire italienne", avec son histoire personnelle (davantage que dans Buongiorno), sans jamais céder à la lourdeur signifiante (ce qui n'a pas toujours été le cas chez lui), par la densité qu'il confère à chacun des quatre personnages qu'il a choisi de mettre en exergue (outre Aldo Moro), y exprimant le rapport nécessairement complexe qu'il entretient depuis sa jeunesse à la politique, à la religion, au terrorisme, à la famille, pris ici dans les mailles d'un récit implacable, quasi langien, et parfaitement fluide (intérêt là encore d'une mini-série qui fait que ça respire alors que le sort réservé à Moro, par son côté inexorable, confère au film une dimension funèbre et de fait étouffante). La "Passion" d'Aldo Moro, loin d'empêtrer le film dans une allégorie "plombante", se trouve au contraire épouser la forme élémentaire d'une simple croix, figure géométrique structurant Esterno notte, le croisement entre l'horizontalité de l'Histoire, les 55 jours qui séparent l'enlèvement de Moro de sa mort, au sens aussi où les traces laissées par cette affaire sont encore présentes aujourd'hui, quarante-cinq ans après, tel un fantôme dans la vie sociale et politique italienne, et la verticalité que représente (certes lourdement, ma non troppo) la sentence prononcée d'une voix douce par Moro au début du film, dans une vision fantasmée — parce qu'il a cru à un moment donné à sa libération — sinon révisionniste du dénouement (mais Bellocchio n'est pas Tarantino). "Mon sang retombera sur vous", avait-il écrit dans une de ses lettres (1), lui le plus chrétien des démocrates chrétiens, empli de haine non pas contre ceux qui après l'avoir séquestré auraient donc fini par le libérer, mais contre la DC qui n'a pas voulu le sauver, jusqu'à même lui dénier le droit de vouloir vivre.
(1) C'est le titre du recueil des lettres inédites qu'a écrit Aldo Moro durant sa captivité. La phrase exacte est "Mon sang retombera sur eux", la lettre étant adressée à sa femme. En 2018, Fabrizio Gifuni (qui joue le rôle de Moro dans le film, un rôle qu'il avait déjà tenu dans Piazza Fontana de Marco Tullio Giordana) avait adapté pour le théâtre l'imposant Mémorial — "Con il vostro irridente silenzio": cf. là — qui met en lumière, via toutes ces lettres, l'horrible trahison, shakespearienne à bien des égards, dont fut victime Aldo Moro.

Buongiorno, notte de Marco Bellocchio (2003).
Dessin de Marco Bellocchio avec la légende suivante:
Scena 45
Doppo aver scritto la lettera alle BR il papa, sollecitato pare da Andreotti, aggiunge le due parole: "Senza condizioni". Queste due parole sarebbero la condanna a morte di Moro. (Après avoir écrit la lettre aux BR le pape, sollicité par Andreotti, ajoute deux mots: "Sans conditions". Ces deux mots seraient la condamnation à mort de Moro.)
Trahir/traduire.
Plus encore qu'un film sur la mafia (la vraie, la sicilienne = Cosa Nostra), le Traître (2019) est le regard porté par Marco Bellocchio ("Coco-Bel-Œil" aurait été son surnom, en français, s'il avait été lui-même mafioso) sur la question de l'honneur et de ce qui en constitue l'envers, la trahison, à travers le cas du "repenti" Tommaso Buscetta — "le boss des deux mondes" — qui, dans les années 80, suite à la seconde guerre de la mafia (un millier de morts + les "cadavres exquis") et la prise de pouvoir des Corléonais dirigés par Totò Riina contre les familles palermitaines, permit par ses révélations l'arrestation et la condamnation de près de 500 mafieux. Un film où le regard se trouve souvent caché derrière de grosses lunettes noires, ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait qu'il trahit généralement ce que les mots disent par ailleurs. Les yeux, la bouche... c'est tout le cinéma de Bellocchio. Et c'est dans les scènes de procès (ainsi que celles qui opposent Buscetta au juge Falcone) qu'il s'exprime le mieux. Au point d'ailleurs qu'on aurait souhaité leur durée plus conséquente — une mini-série quand il faut traiter aussi d'un maxi-procès n'aurait pas été de trop — pour pouvoir en saisir toute la dramaturgie. Car que disent-elles ces scènes — des scènes que Bellocchio reproduit à l'identique (cf. là — le vrai maxi-procès)? Une sorte de mascarade XXL, non pas au niveau de la justice (elle sera rendue librement, avec courage) mais de ce qu'en font les accusés, transformant l'immense salle-bunker en véritable arène, où les voix s'interpellent, vocifèrent, comme si on était au marché de Palerme, grognent et rugissent, comme si on était au zoo (c'est enfermés dans des cages que les mafieux suivent les débats), fanfaronnent comme si on était au cirque — parfois se taisent (motus et "bouche cousue") —, bref, du grand spectacle, genre commedia dell'arte, plus fellinien que bellocchien pour le coup, et dont la palme revient indiscutablement à Luciano Liggio, revendiquant le besoin médical de fumer le cigare ou encore, ray-ban sur le nez, citant Michel Butor: "le regard c'est l'expression de la réalité"... Et face à ça, ou plutôt dos à ça, Buscetta, l'homme à femmes autant qu'affable, censé dire la vérité. Si les informations sur l'unité structurale que représente Cosa Nostra (des "familles" à la commission en passant par les cantons) sont utiles pour comprendre le fonctionnement d'une telle société (qui a tout de la société secrète, jusqu'au rite d'initiation), l'intérêt est ailleurs pour le spectateur. Buscetta ne dit pas tout. Parce qu'il ne sait pas tout, mais surtout parce qu'il ne veut pas tout dire, se contentant de dire ce qui dessert ses adversaires, les Corléonais, sans le desservir, lui.
Ce que le Traître met en lumière, c'est toutes ces zones d'ombre dans la parole de Buscetta (comme dans celle de Contorno, l'autre repenti dont le parler sicilien, trop rapide, le rend incompréhensible à ceux qui ne parlent qu'italien), qui ne sont pas des oublis mais des mensonges (volontaires ou par omission). Et la mauvaise foi qui va avec. Ainsi de son premier meurtre, longtemps différé parce que celui qu'il devait tuer gardait toujours, quand il était en public, son petit garçon près de lui et que, à cette époque, Cosa Nostra ne tuait pas les enfants, ni les femmes (une règle dont s'affranchira Riina), ce qui fait que Buscetta dût attendre que l'enfant soit grand et même qu'il se marie (!) pour que celui-ci quitte enfin son père et favorise ainsi, sans le vouloir, son exécution. L'histoire, invraisemblable, est manifestement fausse, mais Bellocchio la met en scène (par petits bouts), parce qu'elle participe de la vérité du personnage. A la différence d'un Francesco Rosi qui s'accommodait des récits lacunaires (pensez à Lucky Luciano), Bellocchio préfère combler les trous, parce que c'est à ce niveau, via un rêve, un fantasme, une croyance, un mensonge... que le récit se construit. La "trahison" c'est ça aussi. Trahir au sens premier du mot: "transmettre"... du vrai, du faux, peu importe... du latin tradere, d'où vient aussi le mot "tradition", ce dont se réclame Buscetta, la Cosa Nostra d'autrefois, avant qu'elle s'occupe de trafic de drogue, avant surtout l'avènement de Riina comme capo dei capi... Et de tradere à traducere il n'y a qu'un pas, un simple déplacement, ce que veut dire justement "traduire" dans son acception première: se déplacer. De sorte que si "traduire, c'est trahir", ça marche également dans l'autre sens: "trahir, c'est traduire". Pour Buscetta, trahir la mafia, c'est la faire... traduire en justice, l'envoyer devant les juges, parce qu'elle n'est pas la vraie Cosa Nostra et qu'elle a égorgé ses fils (comme dans les grandes tragédies grecques)... la vendetta plus forte que l'omerta. Mais ce qui vaut pour Buscetta, vaut aussi pour Bellocchio. Raconter Buscetta, c'est traduire (donc trahir) à sa manière — il n'est pas sicilien, c'est un Emilien — cette chose très archaïque, et finalement encore très mystérieuse, qu'est Cosa Nostra, qu'il ne peut approcher qu'au prix d'un déplacement (les allégations de Buscetta), comme une vue de l'extérieur, mais d'un extérieur proche, comparativement à l'image hollywoodienne, mythifiée voire déréalisante (à travers notamment l'amplification du geste meurtrier — chez Bellocchio, c'est brusque, explosif, mais ça ne dure que le temps de décompter un nouveau meurtre), qu'ont donné Coppola et Scorsese du mafieux italo-américain. Ce qui fait du Traître, une vision forcément "trahie" de la mafia, mais parfaitement convaincante par la façon dont Bellocchio la traduit.











