Diamant noir d'Arthur Harari (2016).
Alors que l'Inconnue, le dernier film d'Harari, divise Cannes (ce qui est bon signe), on se rappelle l'excellence des deux premiers: Diamant noir, via l'incroyable richesse de sa trame (qui est celle du romanesque), et Onada, dans son rapport au temps (et plus précisément à la durée)... ce qui, concernant le troisième, ne présage en rien de sa réussite mais donne quand même furieusement envie de le découvrir. En attendant, j'ai revu Diamant noir.
L'œil.
La beauté de Diamant noir n'est pas un vain mot. C'est celle du diamant que Niels Schneider, le héros, vante au négociant indien pour le convaincre de racheter l'atelier (en faillite) du diamantaire belge. L'image du diamant est naturellement au cœur du film, autorisant toute sorte de métaphores, ce dont Harari ne se prive pas, mais sans en abuser, se contentant d'évoquer au détour d'une réplique, outre la beauté du diamant, eh bien l'harmonie, la transparence, cette infime lumière qui le fait vibrer, de même que son aspect de "dé parfait", non plus à six faces mais, une fois taillé, aux facettes infinies (Diamant noir est un film à facettes)... et bien sûr l'analogie avec l'œil, plus exactement l'iris (le regard est le moteur du film). Soit au bout du compte, un objet aussi beau que mystérieux, à l'image de la thèse de chimie soutenue par Raphaële Godin: "les réactions de cyclo-isomérisation d'iodures sélectifs catalysés par des complexes d'or et de platine" (je ne cite pas de mémoire, je l'avais noté sur un bout de papier). Conjuguer beauté et mystère, c'est tout un art qui vise finalement à ce que la beauté, par le mystère qui s'en dégage, ne soit pas tape-à-l'œil (c'est le cas de le dire), et à ce que le mystère, par la beauté qui lui est propre (quand il n'est pas trop épais ou, à l'inverse, ne cherche pas à trop se dévoiler — si à la fin du film on craint l'excès d'explications, Harari s'arrête heureusement à temps), ne soit pas écrasant. Il y a de l'alchimie dans ce premier long d'Arthur Harari, qui en fait un objet lui aussi unique. De sorte que ce qui apparaissait au premier plan, une histoire de vengeance familiale par le biais d'un cambriolage (voler les diamants chéris de l'oncle haï), se trouve peu à peu relégué, mieux: diffracté par tout ce jeu de miroitements qu'Harari introduit, qui voit la tragédie annoncée, initialement à forte résonance shakespearienne (via la figure du père), se démultiplier en un faisceau de petites fictions (revoyant le film je me disais que Biette l'aurait sûrement aimé) qui confèrent à l'ensemble ce côté... "fascinant". Ainsi qu'il en est de toutes ces portes entrouvertes, qu'il s'agisse de la moins mystérieuse: la "main coupée", qui a précipité la déchéance du père tailleur de diamants, et qui hante dorénavant le fils, cherchant réparation à Anvers, la ville des diamantaires (surtout juifs), en néerlandais: Antwerpen, littéralement "la main [coupée] qu'on jette" (rapport à une légende populaire)... ou de la plus troublante: le fait de faire jouer le rôle du complice, appelé à voler les diamants, par l'écrivain et poète Abdel Hafed Benotman qui fit plusieurs séjours en prison pour vols et braquages divers (décédé peu après le tournage, le film lui est dédié)... et finalement de la plus décisive: l'itinéraire du héros, comprenant, une fois arrivé à son terme (à l'instar du Peer Gynt de Grieg et de "la chanson de Solveig", entendue dans le film), que sa vie n'était pas là-bas à ourdir une inutile vengeance (quand bien même elle visait à réparer), mais bien "chez lui" où, fort de son talent éprouvé de diamantaire, il pourra — qui sait — se tracer un chemin "à la lumière de la pierre".
Complément: sur Onada, 10000 nuits dans la jungle (2021).
Les possibilités d'une île.
Si Onada fait écho au sublime Anatahan de Sternberg, c'est un écho très lointain, en rapport avec la question des "soldats japonais restants", ces soldats qui, ignorant la réalité ou refusant d'y croire, continuèrent de se battre après la capitulation du Japon et furent retrouvés, certains très longtemps après, dans différentes îles du Pacifique. Onoda est un de ceux-là, il a même été le dernier, établissant un record: 30 ans (10000 nuits) passés à "guériller" dans la jungle des Philippines. En fait, s'il n'y avait le caractère, ici proprement insensé, du respect aveugle à l'ordre reçu ("ne jamais mourir!" — soit l'inverse du kamikaze), Onoda, à travers son esprit de résistance, évoque plutôt un autre film, Guérillas aux Philippines de Fritz Lang, dont il constitue une sorte de contrechamp dilaté. Contrechamp, puisque vu du côté japonais... dilaté, parce qu'étalé dans le temps (du fait en partie de l'absence véritable d'ennemi, parti depuis longtemps et se réduisant à quelques paysans abattus ici ou là). Mais dans les deux cas, un même sentiment, celui de l'attente, avec pour motivation une même promesse, celle qu'on reviendra vous chercher, et dans le cas d'Onoda, quel que soit le temps qu'il faudra (1).
Guérillas célébrait l'ingéniosité de soldats américains, contraints de se reconvertir en bricoleurs de génie (pour assurer la liaison avec l'état-major américain, espionner la flotte japonaise et préparer, via un gouvernement civil clandestin, la future indépendance du pays), en récupérant tout ce qui pouvait leur être utile (pièces automobiles, vis, boulons, tringles, ferraille, accumulateur...). Dans Onoda, l'ingéniosité se limite à construire des huttes en bambou, lors de la saison des pluies, faire de la couture, pour réparer ce qui se dégrade, ou encore ruser avec l'habitant pour lui chaparder ce dont on a besoin (de la nourriture ou de quoi recharger une batterie)... Il s'agit surtout de s'occuper durant toutes ces journées où rien ne se passe. Le film dure 2h45, soit 10000 secondes, une nuit par seconde, sauf que le temps, si long soit-il, n'y est pas régulier. A mesure que le film avance, les ellipses se creusent, créant une véritable béance dans la dernière partie. C'est que le film est construit selon le principe du "jusqu'au dernier", les temps forts correspondant aux moments où va disparaître un des trois compagnons d'Onoda. De "ils étaient quatre" à "il n'en resta plus qu'un" (ou "aucun" si on considère la présence japonaise sur l'île comme le fil conducteur du film), c'est le côté "policier" d'Onoda, qui fait que le film est formé de blocs inégaux: de 1944 à la reddition d'Akatsu, de 1950 à la mort de Shimada, puis, quinze ans plus tard (!), de 1969 à la mort de Kozuka, et pour finir: l'année 1974, la dernière, lorsque Onoda, après sa rencontre avec l'étudiant japonais parti à sa recherche et qu'on avait suivi en ouverture — le film est un long flashback —, finit par accepter d'être relevé de sa mission par celui-là même qui lui avait ordonné de survivre... Il en résulte une incroyable élasticité dans la narration, qui s'étire ou se contracte en fonction de l'intensité de ce qui nous est raconté, entre contemplation (la jungle qu'on découvre au début) et crispation (cette même jungle dont on est devenu prisonnier), ponctuée d'instants de pure euphorie (le décryptage du haïku, peut-être le sommet du film)... rendant Onoda aussi captivant que les meilleurs films à suspense.
(1) Onada emblématise ce que Diamant noir suggérait déjà, à savoir qu'Arthur Harari est un "cinéaste du temps".










