août 22, 2026

Un Fjord brassé

  Fjord de Cristian Mungiu (2026).

Certes Fjord n'est pas le chef-d'œuvre de l'année, ce n'est même pas un très grand film, mais c'est un bon film, habile et bien foutu (autant dire "palmo-compatible"), qui en tout cas ne justifie pas les cris d'orfraie poussés par certains, menacés qu'ils se trouvent dans leurs convictions (ce qui n'est pas une attitude très "critique"), et même si l'orfraie en Norvège y est bien présente (j'ai vérifié). Certes Mungiu n'a pas choisi la Norvège par hasard, qui, bien que considérée comme un modèle social ("le pays le plus démocratique du monde"), n'en demeure pas moins un des plus mauvais élèves d'Europe pour ce qui est de la protection de l'enfance (j'ai vérifié aussi), du fait des pouvoirs excessifs que s'est arrogée l'institution ("Barnevernet"), ayant multiplié ces derniers années les placements abusifs, sous prétexte d'appliquer la loi qui depuis trente ans interdit tout comportement "violent", quelqu'il soit, physique — une simple tape sur les doigts — ou psychologique, sur un enfant, sans tenir compte, dans le cas des familles étrangères (surtout celles culturellement éloignées qui sont les plus visées) de leurs spécificités, en termes de religion et de tradition (cf.  l'affaire Bodnariu dont s'inspire en grande partie le film).
Eh oui, Fjord est un film "à la Mungiu", c'est-à-dire pătrat ("carré" en roumain), à la mécanique (trop) bien huilée... il n'empêche, n'y voir qu'un film affreusement manichéen, aveuglé par son anti-wokisme, c'est se mettre sacrément le doigt dans l'œil. Et ne pas (vouloir) voir le film tel qu'il est, tant Mungiu, qui n'a pas le cynisme méprisable d'un Östlund (son complice en Palmes d'or), ne se contente pas d'opposer bêtement, d'un côté, l'amour éperdu d'une famille roumaine (traditionaliste, genre évangéliste) pour ses enfants; de l'autre, l'intolérance hautaine d'un pays (idéalement progressiste) vis-à-vis de ceux, étrangers, qui ne se conforment pas à ses règles. Mais place en miroir les deux dérives, par trop rigides (mais pas rigoristes, n'exagérons pas), que seraient aussi bien un conservatisme ultra qu'un wokisme à tous crins, autant de dangers pour l'enfant, dès lors, ou trop sévèrement éduqué, ou trop vite émancipé. Et si Mungiu charge davantage la barque du côté du second, c'est qu'il déplace les enjeux de son film, à valeur de fable, en recourant au thème, un rien convenu (on est d'accord), du "pot de terre contre le pot de fer", ce que représente, inévitablement pourrait-on dire, la bataille engagée entre la famille, des plus vulnérable à ce niveau, et la grosse machine socialo-judiciaire.
C'est à ce titre que le film est habile, et donc discutable, parce que cédant à une certaine facilité. Mais même là, dans la façon de mettre en scène ce combat forcément inégal (qui suscite nécessairement la sympathie pour le plus faible), Mungiu fait montre d'un réel talent (1), empêchant que Fjord se résume au film à thèse. Comment? Eh bien, en fissurant les blocs. C'est la structure "fjordesque" du film, qui voit le "bras de mer" (= bras de fer), long et profond, autant dire irréductible, se compléter de petites "entrées maritimes", à l'intérieur de chaque bloc, qui permettent d'alléger le dispositif et ainsi de nuancer (insuffisamment diront les détracteurs) l'opposition de départ, très brute de décoffrage, entre la famille roumaine dans son ensemble (l'épouse norvégienne inclue), et la société occidentale (exemplairement incarnée par la Norvège). Et qui passe d'abord par le rôle des femmes, se distinguant de plus en plus, à mesure que le film avance, de leurs époux, les moins flexibles en tant que figures paternelles. Lisbet accepte de s'occuper du grand-père impotent de la famille Halberg (métaphore lourdingue, j'en conviens, d'une société "enfermée" dans ses dogmes réformistes), près d'accéder à sa demande de le laisser mourir avant de se ressaisir quand il est en passe de se noyer; Mia accepte secondairement d'assister en tant qu'avocate la famille Gheorghiu et finit par comprendre l'importance du lien qu'avait tissé sa fille Noora (au malêtre évident) avec Elia.
Car c'est du côté des enfants que le "salut" du film opère. S'il n'y a rien à espérer du collectif (les mouvements intégristes, sinon d'extrême-droite, soutenant les Gheorghiu vs. l'appareil pour le coup répressif qu'est devenu le service de protection de l'enfance)... s'il n'y pas non plus beaucoup à espérer des pères: au père roumain trop strict, Mungiu oppose le père norvégien, pas franc du collier, laissant même suggérer, de la part du père, via quelques plans furtifs, un possible comportement incestueux sur sa fille, qui ferait équivaloir — pour équilibrer les oppositions — les marques d'automutilation que s'inflige celle-ci, ce qui ne soulève aucune question de la part de la Protection de l'enfance, aux ecchymoses découvertes sur le corps d'Elia qui, elles, au contraire ont déclenché une procédure en urgence)... s'il y a davantage à espérer des mères (cf. supra)... c'est surtout de la nouvelle génération qu'il faut espérer. Car loin d'être un Cioran au petit pied, pour qui "espérer, serait démentir l'avenir", Mungiu veut bien croire, sans en être certain (ça reste un sceptique), en un futur possiblement meilleur (formule contournée à dessein), par la grâce des enfants, encore loin d'être des adultes. C'est le sens de la métaphore (moins lourde que celle du grand-père, d'autant qu'empreinte d'humour) qui montre à la toute fin Noora "marcher sur l'eau", comme Elia auparavant. En échange d'avoir fait goûter les enfants Gheorghiu aux "joies" du consumérisme (dont ils sauront, on l'espère, ne pas abuser), Noora aura acquis à leur contact un peu de cette spiritualité qui lui manquait. Jolie fin, je trouve.

(1) La séquence du procès, filmée de manière volontairement plate, sans "effet de manche" pour le coup, dans un style qu'on pourrait qualifié d'indifférent (elle pourrait se passer dans n'importe quelle salle de réunion) est à ce titre très réussie.

août 21, 2026

DRM

  Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018).

David Robert Mitchell = DRM soit MDR dans le désordre, un réal dont j'avais bien aimé le tout premier long, The Myth of the American Sleepover, portrait nonchalant de la jeunesse américaine, celle des quartiers pavillonnaires (suburbs), à Détroit dont est originaire Mitchell, comme pour le film suivant, l'horrifique It Follows et sa veine craveno-carpentérienne (davantage que tourneurienne) qui, au demeurant, ne m'avait pas entièrement convaincu, alors que dans le suivant, Under the Silver Lake, DRM en quittant Détroit pour Los Angeles, eh bien, descendait encore d'un cran: 

A la base une histoire assez simple: celle d'un mec attiré par la voisine d'en face, une belle blonde qu'il espionne avec ses jumelles et qu'il finit par brancher, puisqu'on est à Los Angeles (accessoirement dans un quartier où sévit un tueur de chiens), moins la cité des anges que celle du sexe et de la drogue, où toute rencontre un peu fun se doit de finir au lit... sauf que lui en est empêché (la faute aux deux copines de la fille, débarquant au mauvais moment), ce qui fait que c'est remis au lendemain. Oui mais non, adieu ma jolie, la fille a disparu... Et le type de mener son enquête pour retrouver la fille, comme dans tout bon polar, même déjanté. La différence est qu'ici le polar, qui se nourrit déjà de ses propres mystères, se trouve recouvert par tout un réseau de signes et de messages cryptés, cachés n'importe où, là dans les codes des hobos, là dans un vieux paquet de céréales pour enfants (et la carte au trésor qui se trouve au fond), là et surtout, dans les textes des grandes chansons de pop-rock, à commencer par "Smells Like Teen Spirit" de Nirvana... Parce que les vrais mystères ayant aujourd'hui disparu, on les remplacerait par des "faux", purement artificiels, qu'on glisserait un peu partout, pour satisfaire le goût du déchiffrage qui sommeille en chacun de nous, au risque d'entretenir les penchants paranos de celui qui n'y voit que d'obscurs complots. Et c'est là où ça se gâte. Non pas que Under the Silver Lake abuse des clins d'œil — c'est devenu monnaie courante, surtout dans le cinéma américain —, lorgnant du côté d'Hitchcock et de De Palma, composant surtout une sorte de mixte de Lynch et de Pynchon, du Lynchon, hé hé... non pas que le film se contente d'épouser au niveau de la forme ce qu'il nous dit du monde, un monde de surfaces et de miroitements, hyperconnecté et saturé de signes, mais que ça s'arrête là, que le film ne fait que répéter tout du long son postulat de départ, à l'instar du perroquet de la voisine, pas la même, l'autre, celle qui se balade les seins à l'air. C'est plaisant, surtout la première heure, mais ça ne va pas très loin, surtout ça devient de plus en plus pesant à mesure que le film avance, avec une dernière partie excessivement signifiante. Pour le dire autrement, le film accumule les secrets, comme on enfile les perles, mais lui-même ne distille aucun mystère. C'est d'autant plus regrettable que les ingrédients étaient là pour que le film soit autre chose que cette débauche de références à la pop culture, des références finalement plus encombrantes qu'attrayantes. Pensons simplement à la figure du coyote qui plane sur le film, le trickster, figure mythique, qui fait écho à la jouissance, tout cet aspect "carnavalesque" que le film amorce mais n'exploite jamais, se limitant (à l'instar de son acteur, au jeu très limité) à quelques scènes à visée jubilatoire, à défaut d'être jouissive, moins la scène de masturbation — la masturbation semble être une des grandes préoccupations du film — que les scènes de groupes, avec notamment Judas et les Fiancées de Dracula, et au milieu le personnage principal qui traîne avec lui son odeur de pisse, celle du putois qui lui a giclé dessus... C'est le paradoxe: c'est par la marge, les à-côtés bébêtes et régressifs que le film tient la route, prisonnier qu'il est, malgré tout, de son propre système, les deux cases de son échiquier, entre G6: les profondeurs d'un lac argenté (qui n'existe qu'à l'état de réservoir) et H8: les hauteurs d'Hollywood (qui ne sert qu'à sur-plomber l'histoire), le souvenir et les rêves, la réalité et les cauchemars, tous mélangés dans une sorte de grosse bulle fictionnelle, qui s'auto-alimente en circuit fermé. La scène chez le compositeur est à cet égard symptomatique. Surprenante au début, elle devient vite pénible par son côté explicatif avant d'exploser dans un finale délirant (que je ne dévoilerai pas) qui la sauve in extremis. C'est bien dans l'entre-deux que le film se perd, où tout vient se bousculer. Pas assez carpentérien pour créer du mystère, pas assez shyamalanesque pour aiguiser le récit, Under the Silver Lake relève surtout du bric-à-brac ingénieux. Distrayant, en dépit de ses excès, mais guère plus.

PS (en forme de spoiler). Au fait il dit quoi le perroquet? Je ne sais pas. Justement, c'est peut-être ça qu'il dit: "I don't know". Une hypothèse que confirmerait la dernière chanson du film — qui n'en manque pas — entendue lors du générique: "Strange Currencies" par R.E.M. qui débute par les mêmes mots "I don't know"... Et plus loin ces autres mots, "these words, You will be mine"... Tu seras à moi. Serait-ce le message caché du film, qui ferait du film une simple histoire d'amour? Tu seras à moi... ce que devait se dire Sam en rentrant chez lui après avoir quitté Sarah le premier jour, ce à quoi il a dû rêver toute la nuit en attendant le lendemain. Retour au point de départ. La suite n'était que chimères...

Avec The End of Oak Street, Mitchell revient, sous la houlette du spielbergien JJ Abrams, dans son Michigan natal mais là totalement fictif, à la fois du début des années 80 et transposé 200 millions d'années en arrière, suite à une "brèche temporelle", à l'époque des dinos et de Jurassic Park, un point de départ MDR comme on les aime mais dont on n'est pas sûr, comme toujours avec DRM, que le film tienne la route jusqu'au bout (d'Oak Street)... A suivre donc.

août 18, 2026

Rester vertical

  Soudain de Ryūsuke Hamaguchi (2026).

Les trois derniers films d'Hamaguchi — Drive My Car (2021), Le mal n'existe pas (2024) et Soudain (2026) — ont en commun de s'appuyer sur un argumentaire politique inspiré des théories marxistes de Kohei Saito, le philosophe de la décroissance (Capital in the Anthropocene), que ce soit sous l'angle de la "catastrophe" dans Drive My Car (avec Fukushima dans le rétro), de l'écologie proprement dite dans Le mal n'existe pas ou du "prendre soin" (le care), antidote au "toujours plus" capitaliste, dans Soudain. Pour cela, Hamaguchi s'est successivement nourri d'une nouvelle de Murakami, d'une composition d'Eiko Ishibashi et aujourd'hui de la correspondance entre Makiko Miyano, une philosophe de la contingence, alors atteinte d'un cancer du sein stade IV (la question du comment faire face à la soudaineté et l'imprévisibilité de la mort, comme de la vie, étant au cœur de son travail de chercheuse), et Maho Isono, une anthropologue médicale. Et pour développer tout ça, de manière riche et approfondie, tout en restant le plus fluide possible (c'est le défi des derniers Hamaguchi), inscrire le récit dans un cadre bien particulier: la répétition d'une pièce de théâtre dans Drive My Car, en l'occurrence Oncle Vania de Tchekhov, ou la création d'un glamping dans Le mal n'existe pas... Avec Soudain (dont le titre original, plus précis, emprunté à celui du recueil, est: "Soudain, je me sens mal"), Hamaguchi semble encore monter d'un cran puisqu'il y mêle le théâtre (Mari/Tao Okamoto, ancienne étudiante en philosophie, a mis en scène avec son comédien une pièce inspirée de la vie de Franco Basaglia, le père de la "psychiatrie démocratique", qui fit fermer les manicomios de son pays, véritables "maisons de fous", et dont la devise "da vicino nessuno è normale" — "de près, personne n'est normal" —, qui donne son titre à la pièce, renvoyait à la nécessité absolue qu'il y avait à placer la dignité du malade mental au cœur de sa prise en charge, soit d'ouvrir tous les espaces entre l'hôpital et la cité)... y mêle donc le théâtre et la vie en EHPAD (qui voit la directrice Marie-Lou/Virginie Efira, qui, elle, a fait des études d'anthropologie, essayer d'y imposer comme méthode de soins la philosophie de l'Humanitude, et ses quatre piliers dont celui de la "verticalité" — le rester debout marqueur de dignité s'il en est) (1).

Présenté ainsi, Soudain apparaît comme un film multicouches dont on craint, à l'instar des deux précédents, qu'il soit redoutable en termes de lourdeur. Et c'est, on l'a vu, tout l'art d'Hamaguchi que de savoir l'irriguer, pour que les couches, ainsi imprégnées, communiquent aisément entre elles. Permettant non seulement de façonner le film mais aussi de l'infiltrer "en douceur"; de sorte que ressorte, de manière tendre et délicate, le "noyau dur" du film que représente l'amitié indéfectible qui se noue entre ces deux femmes, un peu dans l'esprit du roman de Mitsuyo Kakuta, Celle de l'autre rive (ici les deux rives "culturelles" que sont la France et le Japon). Cet ensemble/dispositif, qu'on pourrait trouver à la base trop théorique, le spectateur est libre de l'effeuiller, pour n'en conserver que ce qui le touche le plus, personnellement. Soudain peut ainsi se lire dans sa totalité, ce qui le rend plutôt massif, quand les personnages sont appelés à préciser leurs réflexions, là sur ce qu'est l'Humanitude (on croirait lire une page Wikipédia), le manque d'argent et le manque de personnel dans les EHPAD, ou encore le cercle vicieux que forment le déclin démographique et le système capitaliste dans sa logique de rentabilité (qui touche jusqu'au temps "non travaillé"); et en réponse la question de l'ici et maintenant capitaliste (now/here, au départ "nulle part" = nowhere) par rapport à tout ce qui est extérieur, jusqu'à la nature qu'on épuise de plus en plus tout en y rejetant ce que l'on consomme (je simplifie à l'extrême, la démonstration est plus détaillée)... et à l'autre bout, si on effeuille au maximum, l'histoire toute simple d'une directrice d'EHPAD au bord du burn-out (comme le redoute le responsable de la logistique — Jean-Charles Clichet, excellent) qui, trop sous tension au début du film pour dormir plus d'un quart d'heure par nuit (ou par jour), eh bien, finit, via sa rencontre avec l'amie japonaise (et la réflexologie plantaire), par retrouver le sommeil. La vérité est entre les deux, entre le trop doux qui ferait de Soudain un film lénifiant et le trop rêche qui en ferait un film édifiant (quand on passe de la discussion au discours); entre le doudou (à l'image des marionnettes à doigts — des petits animaux kawai à souhait — qui servent d'échange à un moment donné entre les deux protagonistes) et le diskado (à l'image du tableau Velleda servant, lui, à "instruire" le spectateur). Deux écueils qu'Hamaguchi arrive à éviter (parfois de justesse) pour que son film reste debout lui aussi (et que ça marche!), sachant maintenir une forme de gravité légère, ou l'inverse (on ne sait plus puisque tout se mélange), en tout cas qui ne passe pas par l'humour (la fiente de pigeon sur le visage de Marie-Lou, dernier plan du film) ou alors involontairement (la scène collective de massage plantaire qui ressemble à une partouze)... mais le souvenir à jamais vivant de ce qui aura été une "philia" entre deux êtres. L'essentiel de Soudain est bien là, lorsque le film, à l'approche de l'inéluctable (quand après avoir non pas rendu l'impossible possible mais fait qu'un possible surgisse au cœur de l'impossible), finit par abolir les frontières entre le dedans et le dehors, l'intériorité et l'apparence (à l'instar de l'autiste, personnage pivot du film).

C'est en ce sens que, du point de vue esthétique, Soudain se rattacherait davantage au concept de l'iki, une forme d'élégance naturelle (rappelant par endroits Ozu, écho surtout au philosophe Kuki Shūzō dont Makiko Miyono était d'ailleurs spécialiste), qu'à celui du wabi-sabi, jadis incarné au cinéma par Mikio Naruse (2). "Soudain, je me sens mal" sous-entend que l'instant d'avant je me sentais bien... et que j'en profitais. Soudain, c'est ça aussi. Profiter jusqu'au bout des moments iki du film (ils sont nombreux), quand bien même ils seraient parfois soudainement suivis de moments plus disgracieux, parce que moins subtils, trop didactiques. Car, vous répondraient Basaglia le psychiatre, Mari la dramaturge, Makiko la philosophe et last but not least Hamaguchi le cinéaste... ces moments moins "bien-portants", pour ce qui est de la narration, n'en demeurent pas moins signes de vitalité. Et Soudain déborde de vitalité.

(1) L'EHPAD labellisé Humanitude dans lequel a été tourné le film est celui de la Cité Verte, situé à Sucy-en-Brie.

(2) A coté de l'iki, il y a l'ikigai, qui désigne ce qui a de la "valeur" dans la vie et possède, comme l'Humanitude, ses quatre piliers: la passion, la compétence, l'utilité et le travail, un concept qui s'applique idéalement au personnage de Marie-Lou. 

août 10, 2026

Le point aveugle

  Drive My Car de Ryūsuke Hamaguchi (2021).

I got no car and it's breaking my heart
But I've found a driver and that's a start
Baby, you can drive my car

L'important dans une adaptation cinématographique est moins ce que le cinéaste a conservé de l'œuvre originale que ce qu'il y a corrigé, retranché et surtout ajouté. De la nouvelle de Murakami, qui ouvre son recueil Des hommes sans femmes, de la même manière que la chanson éponyme des Beatles ouvrait l'album Rubber Soul (1), Hamaguchi n'a quasiment rien retiré, ce qui est en soi logique vu la structure déjà particulièrement épurée de la nouvelle. Tout au plus y a-t-il gommé un peu de ce qui constitue la petite musique murakamienne, ce fameux style "souple et neutre": souple comme la façon de conduire de Misaki, la jeune femme taciturne et peu attirante qui sert de chauffeur à Kafuku; neutre comme l'écriture de Kafka, auquel le nom du héros fait écho (la référence à Kafka est une constante chez Murakami), en plus de signifier "bonheur dans le foyer" en japonais... Quant aux corrections, elles sont pour la plupart sans conséquence: la Saab jaune est devenue rouge (c'est plus esthétique), on est passé de Tokyo à Hiroshima (la symbolique y est plus forte, trop même), l'épouse décédée des suites d'une longue maladie meurt ici, brutalement, d'une hémorragie méningée... L'essentiel est ailleurs, dans ce que Hamaguchi développe à partir de la nouvelle, conférant au film sa dimension "hamaguchienne". Et tient à deux choses:
1) la "présence" des femmes — déplaçant ou plutôt modulant le motif qui donne son titre au recueil (des femmes qui ont disparu laissant les hommes seuls) — à travers notamment les deux parties qui encadrent le cœur proprement dit du film (la question de la langue et du jeu de l'acteur, avec en point d'orgue la séquence du dîner chez le couple coréen), soit le long prologue, avant le générique (le couple étrange que formaient de leurs côtés Kafuku et sa femme, leurs relations s'éclairant par la suite, progressivement, via les échanges entre Kafuku et Misaki — mais aussi Takatsuki, celui qui fut le dernier amant de l'épouse), et l'épilogue (le voyage à Kamijūnitaki, le village de Misaki), deux parties qui n'existent pas dans le récit de Murakami (2) et apportent au film l'incarnation, en l'occurrence féminine, qui aurait manqué si Hamaguchi s'était strictement limité à la nouvelle étant donné l'aspect très théorique du dispositif (un homme et une femme dans une voiture). Le film dure trois heures (je ne l'ai pas minuté mais il semble découpé en tranches à peu près égales d'une quarantaine de minutes), la nouvelle, elle, ne fait que cinquante pages, et c'est bien dans ce déploiement du récit, marquée par la fluidité et la précision de sa construction (à l'instar, là encore, de la conduite de Misaki), que se manifeste en premier lieu l'apport d'Hamaguchi.
2) l'importance accordée à la pièce de théâtre de Tchekhov, Oncle Vania (dans la nouvelle, elle se résume à la cassette que Kafuku écoute en allant au théâtre, tout en répétant ses répliques — il a tenu autrefois le rôle de l'oncle —, et ne sert qu'à favoriser le rapprochement avec Misaki qui, elle, s'identifie au personnage de Sonia, la nièce "moche" de Vania). Là, et c'est probablement ce qui a poussé Hamaguchi a adapté la nouvelle, la pièce devient centrale, non seulement parce qu'elle résonne douloureusement avec le passé de Kafuku (expliquant qu'il ne peut plus jouer le personnage de Vania), mais surtout parce qu'elle permet à Hamaguchi de creuser davantage le récit, en tant que metteur en scène, à travers les répétitions que dirige Kafuku (c'est le côté bergmanien du film) (3), l'originalité venant du fait que la pièce est jouée par des acteurs de langues différentes, s'exprimant dans leur propre langue (du japonais au mandarin en passant par le coréen et... la langue des signes!), certains ne pouvant communiquer que par le biais d'un interprète. Cette pluralité de la langue (dont on est peut-être moins sensible en tant qu'occidental que le spectateur asiatique), associée au ton neutre que doivent adopter les acteurs lors des séances de lecture, permet ainsi de prolonger sous une autre forme, plus spécifique au cinéma d'Hamaguchi, la référence au style de Kafka qui court en filigrane chez Murakami. On y ajoutera l'impassibilité droopyenne de Kafuku, interprété par Hidetoshi Nishijima (dont le visage est comme "la surface d'un lac une fois que les ondulations se sont élargies et que le calme est revenu"), même si à l'intérieur ça travaille et que, chez lui, le sentiment de la perte est toujours aussi envahissant.

Reste à relier les différents points du film que constituent les trajets en voiture de Kafuku et Misaki, les interrogations du héros concernant la sexualité extra-conjugale de son épouse et les répétitions de la pièce de Tchekhov, avec au départ l'ancien amant dans le rôle de Vania. C'est toute la force de Drive My Car: naviguer en eaux (faussement) calmes dans les profondeurs de la psyché de Kafuku, qui est celle de l'inconsolable, en s'attachant à l'être aimé et désormais absent, bien sûr, mais aussi à ce qui restera inexpliqué pour le héros; parce qu'il n'a pas su le voir en son temps, tel un point aveugle (Kafuku souffre par ailleurs d'un début de glaucome expliquant qu'on ne lui laisse plus conduire sa voiture), n'a pas réussi à savoir (l'aenigma de la femme) et que, de toute façon, il persistera toujours, si minime soit-elle, une part d'insondable, comparable à l'écart qui existe par exemple dans la traduction d'une langue dans une autre, même si elles sont très proches. Cet écart, Hamaguchi le décline sous différents angles (dont celui de la "différence des sexes", thème gouvernant la nouvelle de Murakami, à travers notamment la question "tarte à la crème" de la femme au volant), pour mieux le réduire, dans une dernière partie (imaginée par le cinéaste, on l'a dit) à fonction consolatrice, qui fait suite à la fin de la pièce et sa célèbre réplique, dite par Sonia, plus précisément le personnage muet (figure clé du film) qui l'interprète dans la langue des signes: "Tu n'as pas eu de joie dans la vie... mais patience, oncle Vania... nous nous reposerons". Un repos qui prend ici la forme d'une "reconnaissance" entre ces deux personnages que tout opposait et que l'histoire de chacun — la mort de l'être aimé qu'ils auraient pu empêcher si... — a fini par rapprocher: lui, Kafuku/Vania, oubliant un instant la douleur du passé; elle, Misaki/Sonia, révélant enfin sa beauté cachée. Tout ceci confère à Drive My Car une richesse et une profondeur indéniables, justifiant en soi la longueur du film, dans le prolongement de Senses, au risque de perdre (c'est le regret qu'on peut émettre) la spontanéité, toute cassavétesienne, qui faisait la fraîcheur et le prix de Passion et d'Asako, voire de "Magie?", le premier des Contes du hasard...

(23 août 2021)

(1) La référence aux Beatles est également habituelle chez Murakami. La nouvelle suivante s'intitule d'ailleurs "Yesterday". Pensons de même au roman La Ballade de l'impossible dont le titre original est Norwegian Wood (chanson des Beatles présente elle aussi sur Rubber Soul) et, dans le dernier recueil, Première personne du singulier, une des nouvelles s'intitule, on ne saurait être plus clair: "With the Beatles"!

(2) En fait, la première partie s'inspire d'une autre nouvelle du recueil où il est question d'une femme qui, chaque fois qu'elle fait l'amour, raconte à son partenaire des histoires extravagantes, où l'on retrouve également le thème de la lamproie que la femme dit avoir été dans une vie antérieure.

(3) Par rapport à Intimacies (2012), œuvre plus expérimentale — que je ne connais pas —, entièrement consacrée au théâtre et dans un registre plus rivettien, la version intégrale dépassant les quatre heures.

août 08, 2026

Les hommes-éléphants

  Ghost Elephants de Werner Herzog (2025).

  L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'éléphant (fantôme).

Il y a deux Steve Boyes dans Ghost Elephants: 1) le vrai Steve Boyes, l'explorateur du National Geographic, au demeurant biologiste de la conservation, dans ce territoire immense et encore largement méconnu que sont les hauts plateaux de l'Angola, et qui, après avoir documenté les liens entre ces hauts plateaux et le delta de l'Okavango, s'en est donc allé à la recherche d'"éléphants fantômes" dont la présence était attestée mais qui n'avaient encore jamais été vus; 2) un faux double de Werner Herzog, pour ce qui est des rêves qui touchent à l'impossible, soit le côté "fitzcarraldien" du réalisateur allemand, mais aujourd'hui quand même assagi, à quatre-vingt ans passés.
D'où deux approches du film:
— celle, scientifique, de Boyes, qu'illustrent l'analyse de toutes ces traces témoignant de l'existence et du mode de vie de l'éléphant fantôme (des mesures d'une empreinte laissée par l'animal au prélèvement génétique d'une de ses bouses qu'on envoie sous forme d'échantillons aux Etats-Unis dans des laboratoires spécialisés), de même que le déploiement de tout un arsenal technologique (pièges photographiques, détecteurs de mouvement, capteurs thermiques...) pour tenter de visualiser ces curieux pachydermes à la vie semblable à des papillons de nuit (au passage, ce n'est pas dit dans le film, mais la région recèle d'espèces jusque-là inconnues de libellules, sauterelles et autres papillons de nuit justement)
— et celle, poético-lyrique, d'Herzog, pour le meilleur (les plans subaquatiques, filmés au ralenti, qui voient des éléphants profiter "gracieusement" des bienfaits de la rivière) et pour le pire: la bande originale pour le moins grandiloquente, composée par Ernst Reijseger, le violoncelliste et musicien attitré d'Herzog, ici accompagné d'un chœur sarde! — OK c'est pour célébrer les plus grands mammifères terrestres, à l'image de l'ouverture sur "Henry" l'éléphant gigantesque (dont l'éléphant fantôme pourrait être un descendant), abattu en 1955 en Angola par Josef Fénykövi, un chasseur de trophées hongrois, et exposé, empaillé (sans son crâne ni ses défenses), dans un musée de Washington... mais bon, est-ce que ça justifie une musique pachydermique?

C'est entre ces deux pôles que Ghost Elephants oscille, entre les limites sans cesse repoussées de la connaissance (le credo de Boyes) et le mythe melvillien de la quête spirituelle sinon métaphysique (la vision d'Herzog nourrie de Moby Dick), sachant que Boyes n'a rien du capitaine Achab, de même qu'Herzog n'a rien de l'écologue idéaliste (1). Les deux pôles co-existent, pacifiquement pourrait-on dire, séparés qu'ils se trouvent par le regard nécessairement différent que portent Boyes et Herzog, pas tant sur les "éléphants fantômes" (qui ne sont que l'horizon du film, sous forme de savoir pour Boyes, d'arc-en-ciel pour Herzog) que sur leurs "homologues" humains dans cette région reculée du sud-est angolais. Ainsi des San (autrefois Bochiman ou Bushmen) (2), plus précisément Ju|'Hoansi, qui constituent les maîtres pisteurs (en même temps archers) de l'expédition. Ils sont trois dont les noms "claquent", ce qui renvoie à leur langage dit à "clics" (et auquel, pour revenir à la musique du film, semble faire écho Clear, de loin le meilleur morceau de la BO, qui d'ailleurs n'est pas de Reijseger). Leur présence dans le film représente le premier stade, en termes de mimétisme, entre l'humain et l'éléphant (on les voit au début, comme imprégnés de son esprit, mimer la gestuelle de l'éléphant), le second stade étant représenté par les Luchazi (et leur rituel de transe quand, traversé par l'esprit des ancêtres, leur corps se met à trembler), l'ethnie bantoue par laquelle Steve Boyes et son équipe (les Boyes Band, lol) doivent passer pour approcher de plus près le territoire des éléphants. Etape inaugurée, au décours d'un périple finalement plus conradien (pour ce qui est du mouvement, qui voit l'équipe s'enfoncer, d'abord en 4x4 puis en motos puis à pied, dans une terra de plus en plus incognita) que melvillien, par la scène, limite Tintin au Congo, avec le roi des Nkangala (le "regedor" assis sur son trône entouré de peaux de léopards) à qui on doit marquer sa déférence et qui rappelle par le biais d'un petit apologue que "les éléphants fantômes sont des êtres humains".
Ghost Elephants entérine ainsi une forme de syllogisme qui veut que puisque nous sommes les héritiers directs des Ju|'Hoansi, reconnus comme (peu ou prou) le plus ancien peuple de la planète, et que pour eux et les Luchazi, les éléphants sont homologues aux humains, eh bien, quand les éléphants auront disparu, l'espèce humaine, elle aussi, disparaîtra. CQFD. Si Boyes semble suffisamment fasciné par les peuples autochtones, et leur rapport à la nature, pour accepter ce type de croyances, qu'en est-il d'Herzog dont le regard plus distancié n'est évidemment pas celui du biologiste? Certes, ils sont tous les deux porteurs de la mémoire coloniale, mais n'en restent pas moins très différents. Boyes, c'est le Blanc de l'intérieur, en tant qu'Afrikaner intégré à la vie des populations locales; Herzog, le Blanc de l'extérieur, en tant que "documentariste" (qui aime "trafiquer" avec le réel) (3), posant un regard, à la fois indirect sur ces mêmes populations puisque vues à travers celui de Boyes, et direct sur le personnage de l'explorateur blanc qu'il considère, et il n'en démordra pas (la fin répétant le début), comme l'équivalent de l'Achab de Melville, ce qu'il n'est pas bien sûr, pas plus qu'il serait l'équivalent "positif" du chasseur blanc, cœur noir d'Eastwood, traquant l'éléphant non pour le tuer (comme Huston et après lui Fénykövi) mais pour le photographier. C'est toute l'ambiguïté de l'extrait du film de Jacopetti et Prosperi, Africa addio (1966), par lequel Herzog établit un parallèle entre le massacre des éléphants et leur traque obsessionnelle par Boyes (dans les deux cas à partir d'un hélicoptère, qui chez Herzog permet de surplomber le miombo et les tourbières), alors que dans le film de Jacopetti et Prosperi, la séquence faisait correspondre le massacre des éléphants avec celui des Arabes et des musulmans (filmé également depuis un hélicoptère) lors de la révolution de Zanzibar en 1964. Si Boyes et Herzog se rejoignent c'est, au bout du compte, par l'obsession qui d'une certain façon les fait vivre, que ce soit celle du plus-de-connaissance chez Boyes, ou celle de la quête infinie (pour ne pas tuer le rêve) chez Herzog, mais gardons-nous de les amalgamer. Le regard que porte Herzog sur Boyes ne procède pas, loin s'en faut, de l'identification. De la même manière qu'il déconstruisait dans Grizzly Man, à travers le portrait de Timothy Treadwell (personnage complexe à la fois fragile/infantile et mégalo), l'image du grand sauveur de grizzlys, Herzog dresse de Boyes, via la similitude qu'il veut absolument voir avec le héros melvillien obsédé par la baleine blanche (l'obsession de Herzog est là aussi), le portrait du grand aventurier aux défis les plus fous, alors que le Boyes que nous révèle le film, comme en contrepoint, ressemble davantage à un grand utopiste dont l'obsession était moins de découvrir ces éléphants géants (et peureux) que, puisqu'il était prouvé qu'ils existaient, de les retrouver pour secondairement les protéger et leur faire perdre peu à peu ce comportement anti-naturel (la peur) qui les avait poussé à fuir l'homme (4), vaste programme qui relève finalement davantage de la passion que de l'obsession. Bref, on est loin de Moby Dick. En même temps, c'est ce conflit, en termes de vision et d'obsession, entre Herzog (s'il y a de l'Achab dans le film, c'est bien chez lui) et son "héros" aux yeux bleus, idéalement idéaliste, qui fait la force de Ghost Elephants. Et que renforce toute une gamme d'antagonismes (relatifs car communicants, parfois jusqu'à fusionner): entre la trace (empreinte, source, vestige) et l'héritage (ce qui se transmet, ici oralement, de génération en génération), le passé et le présent, les ancêtres et les descendants (qu'ils soient humains ou animaux)... mais encore, le plus grand (auquel se voit confronté l'homme: la nature, l'éléphant) et le plus petit (jusqu'au bousier), etc., qui comme toujours dans ce genre de film interrogent la place de l'homme dans le monde. Sans égaler ses plus beaux documentaires (de la Grande extase du sculpteur sur bois Steiner à la Grotte des rêves perdus, en passant par Rencontres au bout du monde), Werner Herzog montre néanmoins avec Ghost Elephants qu'il n'a pas perdu la main.

(1) Dans le prolongement de Grizzly Man, quant à l'ubris de l'explorateur qui cherche à se mesurer (bigger than life) à une nature des plus sauvage, Werner Herzog impose d'emblée l'image de Moby Dick à un Steve Boyes qui certes l'approuve mais davantage par sympathie, pour l'auteur du film, que par conviction (le petit sourire qu'il arbore en témoigne).

(2) Les San qu'on avait perdus de vue depuis Les dieux sont tombés sur la tête de Jamie Uys (1980). 

(3) On rappellera que la "quête" de Steve Boyes s'est étendue sur une dizaine d'années, marquée par plusieurs expéditions, toutes infructueuses, jusqu'à la dernière, initiée en 2024, qui conduira, grâce à un des chasseurs luchazi de l'équipe (Luhoke), redéfinissant la zone de recherche, au repérage d'un des éléphants fantômes, filmé alors précipitamment sur un téléphone portable. Le film suit, accompagné par la voix off d'Herzog, l'expédition à partir d'images diverses (celles issues des caméras pièges disposées un peu partout dans la zone suspectée, ou de précédentes expéditions menées par Boyes, en canoë notamment, mêlées à des plans plus "standards" de paysages). C'est en ce sens que Ghost Elephants n'est ni une reconstitution ni un pur enregistrement, live, de l'expédition de Boyes. Pour plus de détails sur l'expédition elle-même, cf. le reportage de Grayson Schaffer: Searching for Africa's ghost elephants.

(4) Au temps notamment de la guerre civile angolaise qui, après la guerre de décolonisation, sévit entre 1975 et 2002, le sud-est de l'Angola étant le bastion des rebelles dirigés par Savimbi, lesquels de surcroît, dans le but de financer la rébellion, abattaient en masse les éléphants pour récupérer l'ivoire.

juillet 31, 2026

Mon journal 19

  eXistenZ de David Cronenberg (1999).

  Notes de juillet.

1er juillet
Top 2026 à mi-parcours:

1. Ella McCay, James L. Brooks
2. Ginza Cosmetics, Mikio Naruse, 1951
3. Todas las canciones hablan de mí, Jonás Trueba, 2010, inédit
4. Le Journal d'une femme de chambre, Radu Jude
5. Tokyo Drifter, Seijun Suzuki, 1966
6. The Mastermind, Kelly Reichardt
7. Merci d'être venu, Alain Cavalier
8. Disclosure Day, Steven Spielberg
9. Los ilusos, Jonás Trueba, 2013-2026, inédit
10. Jim Queen, Marco Nguyen et Nicolas Athané
Le Vertige, Quentin Dupieux

PuisLa Corde au cou (Dead Man's Wire) (Gus Van Sant) — Autofiction (Pedro Almodóvar) — Pillion (Harry Lighton) — Bait (Mark Jenkin) — The Christophers (Steven Soderbergh)...

2 juillet
Revu eXistenZ — "Dégueu, absurde et grotesque", c'est dit dans le film, qui serait encore "pire" qu'eXistenZ (le jeu), si on considère qu'on est en fait dans transCendenZ, un autre jeu qui englobe tout le film. C'est Videodrome quinze ans plus tard, et même cinquante, enfin presque (ça se passe en 2030), avec encore plus d'hybridation (corps/technologie, réel/virtuel), plus de "répugnance" (au sens premier de "choses incompatibles"), plus d'angoisse, plus de jouissance (ça vient également après Crash), sachant que si c'est "isten" (Dieu en hongrois) qui, dans le titre, se trouve coincé entre le X et le Z, c'est "enden" (la Fin en norvégien) qui l'est entre le C et le Z de transCendenZ. Soit pour Cronenberg la fin d'un cycle, expliquant que son film suivant soit Spider (Beckett), l'araignée (à la place de l'amphibien à deux têtes, mélange de grenouille de salamandre et de lézard) comme figure d'une transcendance impossible.

5 juillet
Revu Ventura — je préfère le titre original: Cavalo Dinheiro = "Cheval d'argent" — c'est beau, c'est fort, mais aussi très dur, comme toujours chez Pedro Costa, qui voit le film, entièrement nocturne, avancer d'un pas lourd et lent dans ce qui ressemble à un sous-monde sans issue, que seules quelques raies de lumière viennent éclairer. Ventura se veut une épreuve pour celui qui le regarde — le film est littéralement éprouvant —, touchant à "l'insupportable", au sens où l'entendait Costa dans un texte écrit il y a longtemps sur le film de Hawks, la Terre des Pharaons, et tout particulièrement le plan où la reine Nailla se sacrifie pour sauver son jeune fils menacé par un cobra... ce que Costa traduisait par ces mots: "Il doit exister une limite au-delà de laquelle l’image statique, frontale, ascétique devient insupportable, et cette trace invisible, cette blessure, jamais nous ne pourrons cesser de la voir." Ne pouvoir cesser de voir l'insupportable, c'est ce à quoi s'attache depuis le début le cinéma de Pedro Costa. Pour qui accepte le principe, l'expérience, si éprouvante soit-elle (certains s'endorment, autre façon — plus confortable — d'éprouver le film), a quelque chose d'unique, à la fois implacable et terriblement humain.

18 juillet
Paraphrasant le bon mot de Pierre Dac ("je préfère le vin d'ici à l'eau de là"), tout en l'inversant (principe nolanien), je dirais pour ma part que je préfère une discutable "Odyssée" (sans eau de mer) au soi-disant "vain Nolan" (que dénoncent les apôtres d'Homère).

19 juillet
S'il y a de l'humour dans l'Odyssée de Nolan, il est à chercher dans le casting improbable des rôles secondaires. Ainsi celui de Sinon, joué par E. Page, "acteur" non binaire, autrefois Ellen (comme Hélène) — qui joua Héra, euh pardon, Juno dans le film de Reitman — et par la suite Elliott (comme Helias), l'interprète d'Ariadne, aux prises avec les multiples niveaux de rêves, dans Inception. Rappelons que Sinon (allios en grec), qui n'apparaît pas chez Homère mais dans l'Énéide de Virgile, est l'espion grec qui se fit passer pour un "trans" (transfuge) pour tromper les Troyens, via le stratagème du cheval en bois.

20 juillet
Les lois de l'hospitalité. Sur l'Odyssée de Christopher Nolan.

21 juillet
Joie de l'obsolescence. Revu le premier Mission: Impossible, celui de Brian De Palma (1996), où tout se joue sur des disquettes.

22 juillet
L'Aventure rêvée de Valeska Grisebach, c'est un peu l'anti-Odyssée de Christopher Nolan, déjà au niveau du titre où pointe une belle ironie (comme pour Western, son précédent film), mais surtout dans sa manière de "fouiller" (l'héroïne, double manifeste de Grisebach, est archéologue et assimilée à une fouille-merde par les petits bras de la pègre locale, parce que se mêlant de leurs petites histoires, minables, de trafic d'essence)... de fouiller, disais-je, les recoins d'un genre (le film de gangsters après donc le western), dans un geste éminemment politique, concernant la Bulgarie post-communiste, une Bulgarie ici rurale (ça se passe à Svilengrad, près de la frontière turque), appauvrie et rongée par la corruption (on pense à Jia sans le travail sur les formes, ou encore à Jude sans la dimension satirique) et le masculinisme crasse de ses hommes, dont a fini par s'extraire Said (un Pomak), l'autre héros du film, personnage laconique au beau visage buriné (à la Bronson), jusqu'à s'extraire lui-même du film (il ne reviendra qu'à la fin), ce qui donne également un côté antonionien à "l'aventure" — l'Aventure rêvée peut être vu comme un remake caché et inversé de L'avventura.
D'où l'aspect anti-spectaculaire, ce qui ne veut pas dire sans mise en scène, comme s'en inquiètent certains parce qu'ils auraient voulu que le film soit du Scorsese bulgare quand bien même il est écrit au féminin... alors que la mise en scène est là tout du long, discrète mais bien là, et ce dès le début (cf. le générique sublime qui ouvre le film avec ces petits mouvements de caméra qui "fouillent" le plan, telle une traque, pour saisir, derrière le pare-brise de la vieille Passat en panne, et masqué par le capot ouvert du véhicule, le chauffeur qui n'est autre que Said, appelé à disparaître par la suite).
J'évoquais à propos du cinéma d'Alex Garland, la "masculinité performative", quand un film se veut féministe davantage qu'il ne l'est, se révélant plus ostentatoire et pataud que convaincant par cette façon chez le réalisateur d'imposer une lecture féministe de son film. Ce qu'on retrouve chez Nolan, certes à un degré moindre — ne mélangeons pas les torchons et les serviettes —, tant le cinéma de Nolan, malgré tous ses défauts, est d'une taille largement au-dessus de celui de Garland. Mais bon, voilà... l'Aventure rêvée c'est ça, à durée quasi égale (160 minutes qui pour le coup se justifient), une anti-épopée, qui voit une femme, de retour des années plus tard dans sa ville d'origine, évoquer le passé, tout en réglant ses comptes, avec ceux pour l'essentiel mafieux (à ce niveau ils n'ont pas changé) qu'elle côtoyait, fréquentait, subissait, à une époque qui est celle, vu leur âge, de la fin du communisme. C'est beau, c'est long, c'est beau aussi parce que c'est long, c'est surtout sans fioritures, sans une once de gras, et la fin, d'une extrême douceur, récompense par l'émotion qui s'en dégage le spectateur attentif qui aura su percevoir tous les petits secrets que ce film-poucet avait, mine de rien, parsemés en chemin.

30 juillet
Le supra géorgien. Sur Dry Leaf d'Alexandre Koberidze.

  Ventura de Pedro Costa (2014).

juillet 30, 2026

Dry Leaf

  Dry Leaf d'Alexandre Koberidze (2025).

Le supra géorgien.

C'est écrit avec la police "Géorgie" (normal, c'est ma police)... la Géorgie, terre de poètes, de Roustavéli, l'Homère du Caucase, à Iosseliani, le grand flâneur, en passant par Pirosmani, le peintre-mendiant de Tiflis... les derniers en date se nommant Alexandre Koberidze, l'auteur donc de Dry Leaf, un passionné de football, ce qui tombe bien vu que l'autre "poète", c'est Khvicha Kvaratskhelia, qui cette année aurait mérité le Ballon d'or s'il n'y avait eu la Coupe du monde (bue jusqu'à la lie, avec toutes les magouilles "trumpinfantinesques" de la FIFA). Et puisqu'on est dans le football, rappelons l'intrigue du film qui tient sur un post-it: un père à la recherche de sa fille photographe, pas vraiment disparue puisque partie faire un reportage sur les terrains de football de l'arrière-pays géorgien, alors que le titre, aux dires mêmes du cinéaste, évoque, plus que la "feuille morte" qui tombe de l'arbre (évocation iosselianienne), la célèbre frappe sur coup franc du joueur de football brésilien Didi (la folha seca), de la même manière — mais là c'est moi qui précise — que le titre "Palombella rossa" du film de Moretti évoquait le tir lobé (la palombella) au water-polo. C'est que le football confère aussi une dimension politique, sachant que pas mal de footballeurs géorgiens ont par la suite fait carrière dans la politique, ainsi de Kavelachvili, le Président de la Géorgie, ou encore Kaladze, l'actuel maire de Tbilissi, tous deux liés au parti pro-russe d'extrême droite "Rêve géorgien".

Trois éléments font la singularité de Dry Leaf: 1) il a été filmé avec un vieux téléphone mobile à basse résolution (un Sony Ericsson de 2008), ce qui donne sur l'écran des images dégradées, avec leurs petits pâtés de pixels, au format 4/3; 2) il dure 3 heures et son rythme erratique l'apparente à un drôle de road movie, à la fois expérimental et conceptuel (avec comme motif la "ligne" — énoncée dès le début par le protagoniste dans son cours à ses élèves —, qu'il s'agisse de celles que dessineront les routes ou que forment les poteaux de football); 3) certains personnages, dont celui qui accompagne le père, sont invisibles à l'écran bien que présents et dialoguant, ce qui donne au film une petite touche fantastique. Dry Leaf apparaît ainsi comme une œuvre paradoxale, mélange de ravissement et d'épuisement, devant ce qui se révèle, il faut bien l'avouer, une épreuve pour le spectateur, menacé peu à peu de "fatigue" par le caractère linéaire, itératif et quand même extrême du film, ce qui fait que, à l'instar du personnage principal, on tend par instants à piquer du nez. Fatigue inscrite dans la trajectoire de Dry Leaf, avec ce récit flottant au-dessus du film et retombant ici et là comme une "feuille morte"; un mouvement que favorise la musique (composée par Giorgi Koberidze, le frère d'Alexandre, alors que c'est leur père qui tient le rôle du... père), musique aux tonalités électro (mêlée à de la musique plus classique, jouée sur des instruments traditionnels, genre salamouri ou chinuri): cf. par exemple le morceau plutôt fantasque qui ouvre le film (), ou celui qui épouse la forme d'une fugue debussyenne (), voire d'une berceuse (, d'où le risque d'endormissement?). C'est toute la force du film de se maintenir ainsi dans une sorte d'émerveillement hasardeux — l'improvisation semble de mise — devant ces paysages de campagne, balayés par le vent, que sillonne le protagoniste en voiture (on pense à Kiarostami), la dimension cosmique qui se dégage de cette micro-symphonie chantant la nature (à la manière d'un Pelechian), avec tous ces champs/chants colorés, jaunes, mauves, orangés... ces "natures mortes", qu'elles soient aux abricots ou aux pommes, sans oublier les animaux croisés tout du long, du chiot qui se prélasse dans l'herbe au veau mangeur de framboises, en passant par le petit âne roux ou encore ces chevaux blancs qui traversent des poteaux de buts comme on traverse un miroir...

Il existe dans la culture géorgienne une tradition que le régime communiste (que maudit d'ailleurs un des personnages au détour d'une réplique) avait bannie et que la Géorgie a remis au "goût du jour" depuis son indépendance. C'est le supra, un rituel sous forme de banquet que l'on dresse à l'occasion d'un événement festif ou d'un deuil. Rien de tel ici, sauf à considérer l'abandon de l'institut des sports (promis à la démolition) — le vrai motif de la "fugue", de la fille mais aussi du père, attachés tous deux à la culture sportive en Géorgie — comme l'équivalent d'un deuil, au sens où c'est l'âme géorgienne que le pouvoir aurait ainsi trahi. D'où la "feuille séchée", image de cette mélancolie qui au final imprègne Dry Leaf. Ce que suggèrent, pour revenir au supra, et de manière minimaliste, les petits rites qui accompagnent l'accueil du père par certains personnages (en offrant des pommes ou un morceau de gâteau), avec en filigrane l'idée de partage. Car si c'est le partage des tâches entre le réalisateur, son père comédien amateur et son frère compositeur, qui a donné naissance à Dry Leaf... c'est cette même idée de partage entre le réalisateur et son spectateur qui permet d'accepter l'incroyable audace du film, dans la mesure où le partage ici est celui d'un film, certes ambitieux, mais libéré (par son côté rudimentaire, on pourrait dire "post-punk") du formalisme hautain qui d'ordinaire plombe les œuvres à prétention esthétique. L'"empathie" demeure, qui fait qu'on reste attaché, à défaut d'être constamment scotché, aux délices géorgiens que nous sert, cent quatre-vingts minutes durant, Alexandre Koberidze. Il y a là comme un sortilège.