Dead Man's Wire de Gus Van Sant (2025).
"What a shit show!"
La première chose qui frappe dans Dead Man's Wire (en français: la Corde au cou), enfin, qui moi m'a sauté aux yeux, c'est la "proximité" du film avec The Mastermind, le dernier Kelly Reichardt (au passage, les deux meilleurs films américains vus pour l'instant cette année), non seulement pour leur côté vintage — les années 70 — très soigné, avec ces couleurs tirant sur l'orangé et le marron, la source documentaire (inspirée d'un fait divers, dans les deux cas plutôt méconnu: chez Reichardt, le braquage d'un musée en 1972, ici la prise en otage d'un courtier en 1977), la dimension paranoïaque qui, outre le héros, structure le récit, via notamment l'image du père qui en est donnée (dans le Van Sant, Al Pacino, en directeur vaguement mafieux d'une société de prêts hypothécaires, évoque son personnage du "Parrain" dans le film de Coppola, là où Bill Skarsgård, en preneur d'otage, prolonge le Sonny qu'incarnait le même Pacino dans Un après-midi de chien de Lumet, et ce par son plaisir évident à occuper le devant de la scène (médiatique) et par-là son goût pour la célébrité, même momentanée — c'est l'aspect warholien du film), mais aussi au sens géographique qui a vu Reichardt et Van Sant abandonner leur territoire d'affection (Portland, l'Oregon) pour des villes du Midwest: The Mastermind, s'il débute à Framingham (dans le Nord-Est), le "musée", lui, est filmé à Columbus et le film finit à Cincinnati, quand Dead Man's Wire, censé se passer à Indianapolis, a en réalité été tourné à Louisville où d'ailleurs est né GVS (toutes ces villes sont dans le même coin des Etats-Unis). A la différence toutefois que chez Van Sant, le recours au passé et au film de genre, donc à la citation et au recyclage, pour parler du présent (l'ultralibéralisme d'aujourd'hui à l'aune de ce qui s'annonçait dès la fin des années 70 avec la première campagne présidentielle de Reagan et les premiers grands succès de Trump dans l'immobilier), le rattache, au contraire de Reichardt — davantage, elle, dans la déconstruction —, au courant postmoderne. A ce titre, Dead Man's Wire, né des aléas d'une production (au départ, le film devait être réalisé par Werner Herzog), relève d'emblée de la récupération, qui est donc propre à la postmodernité et au cinéma de Van Sant (1), et se trouve être de surcroît à la base du film, de sa mise en chantier, ce qui lui confère un petit côté méta.
"What a shit show!" Littéralement: "quel spectacle de merde!", comme dit Grable, le détective — dans le film, c'est traduit par "quel merdier!". C'est aussi sur cette expression, véritable leitmotiv, que le film se conclut après le générique de fin, de même que se terminait l'exposé sur le tableau noir de l'agent du FBI, à partir du mot "angry", pour qualifier le geste de Tony Kiritsis (Bill Skarsgård, moustachu, s'est fait une tête de héros "coenien") (2), lequel (Kiritsis), s'estimant avoir été grugé par la société de crédit, avait pris en otage un de ses dirigeants, en l'occurrence le fils du directeur, Dick Hall (Dacre Montgomery), qu'il menaçait de tuer s'il n'obtenait pas l'annulation de sa dette, les excuses du patron et un dédommagement de 5 millions de dollars (sur l'affaire proprement dite, pour ne pas divulgâcher, je renvoie ceux qui veulent connaître la suite, et tout savoir sur Kiritsis, à sa fiche Wikipedia). "Shit show" au sens de foutoir, témoignant du caractère à la fois relativement méthodique, dans sa préparation, mais pour le moins approximatif, dans son déroulement, et franchement grotesque, dans son dénouement, de la séquestration de Dick. Le "foutoir", c'est tout bonnement la forme de montage choisie par Van Sant pour son film, qui mêle, pêle-mêle, aux scènes de huis-clos dans l'appartement, les reportages télé de l'époque (caméra à l'épaule, 16mm et format 4/3), entrecoupés de photos de presse en noir et blanc, des images que Van Sant reproduit par instants à l'identique, parallèlement au reportage, fictif celui-là, qu'effectue la journaliste noire (qui tient là, elle aussi, en couvrant pour la première fois un événement d'importance, son moment de gloire). Le tout accompagné d'une musique volontairement percussive (signée Danny Elfmann, le musicien attitré de GVS) et de tubes seventies (entre Deadato et sa version funky du Zarathustra de Strauss et B.J. Thomas et la chanson de Butch Cassidy... morceau qui détonne un peu, le reste allant de Labi Siffre — entendu récemment dans Valeur sentimentale — à Dyke & The Blazers (Let a Woman be a Woman... sur lequel Skarsgård esquisse quelques pas de danse devant Montgomery), en passant par Roberta Flack, Donna Summer, Barry White, Harpers Bizzare et, pour finir, Gil Scott-Heron (scellant la relation qui s'était établie entre Kiritsis, le marginal, comme les aime Van Sant, et la star black de la radio locale, surnommée "la Voix d'Indianapolis" parce qu'au timbre délicieusement groovy — un personnage de DJ inventé de toutes pièces, comme la journaliste)... Gil Scott-Heron dont la chanson The Revolution Will Not Be Televised se veut une critique acerbe de la télévision et de la publicité (3).
Si le montage est à l'unisson du "grand n'importe quoi" que représente, vue de l'extérieur et aux yeux de la police, la prise d'otage par Kiritsis, il se révèle, en termes de mise en scène, et de manière comme toujours peu visible chez Gus Van Sant, un "ordre caché" dont il me plaît d'imaginer sa correspondance avec l'image du "fil de l'homme mort", qui renvoie au titre original du film (dans la version sous-titrée, je n'ai pas fait assez attention, mais il me semble que c'est traduit: "le fil du condamné"). Ce fil, c'est celui qui court (en filigrane, il va de soi), sous le "désordre" apparent du film, entre Tony et Dick, via le fusil que le premier à fixer serré au cou du second, les reliant si fort qu'ils finissent par apparaître comme deux pôles qu'on aurait branchés, la sympathie manifeste de Van Sant pour l'un (Tony), se propageant assez vite à l'autre (Dick), en tant que victime non plus de Tony mais de son père. Ce que le cinéaste traduit par un relâchement dans la structure des scènes d'intérieurs, qui tend alors au neutre (pour parler barthésien), comme un contrepoint au "shit show" offert conjointement au public, celui du film comme celui dans le film. Autant dire que Dead Man's Wire évolue lui aussi sur un fil, lui aussi électrique, qui le rend stimulant tout du long, en même temps que fragile et risqué si le fil venait à se dénuder, ce que Van Sant réalise pourtant, en douceur, en dépit du foutoir ambiant, pour que du film sorte, sous forme d'épilogue (attention, je spoile, mais c'est de l'ordre de la fiction), ce dernier plan magnifique, qui voit Tony et Dick se croiser de nouveau, mais sans contact cette fois, juste un échange de regards à travers la vitre d'un coffee shop, là où l'on vend des muffins sans sucre.
(1) Exemplairement à travers Elephant, sous l'influence assumée, jusqu'au titre, du film d'Alan Clarke et bien sûr Psycho, remake plan par plan (mais en couleurs) du film d'Hitchcock, plus précisément de son storyboard. Dans Dead Man's Wire, Van Sant s'appuie sur le documentaire Dead Man's Line (2018) d'Alan Berry et Mark Enochs.
(2) On peut voir, dans les images d'archives qui accompagnent le générique de fin, le vrai Tony Kiritsis dont le physique, celui d'un homme petit et plutôt rondouillard, n'a rien à voir avec celui de Bill Skarsgård dont la taille, à l'instar de son père et de ses frères, approche les deux mètres. D'une manière générale, Van Sant retient peu de choses de la biographie de Kiritsis, de même qu'il ne s'attarde pas sur son profil psychologique (au demeurant chargé). Ainsi de son goût déclaré pour le lait glacé, possiblement en rapport avec la tradition qui impose au vainqueur des 500 miles d'Indianapolis de boire un grand verre de lait — en tant qu'indianapolitain, c'est comme ça qu'on dit?, Kiritsis était un passionné de courses automobiles; de même que le dispositif pour le moins tordu qu'il met au point pour relier, à l'aide d'un fil de fer, le cou de Dick Hall à la détente de son fusil (à canon scié), et faire que lui, on ne puisse pas le tuer, pourrait venir de son passé d'instructeur de tir dans l'armée.
(3)
Dans le film, apparaît à la télévision, outre la couverture en direct de la prise d'otage, la conférence de presse de Kiritsis où il se décrit comme "un putain de héros national", en cela, rival de John Wayne qui recevait au même moment un trophée aux People's Choice Awards, la retransmission de la cérémonie se trouvant pour le coup interrompue, de même que sera interrompu le discours de Kiritsis, quand, tirant en l'air un coup de feu, pour célébrer sa victoire et prouver en même temps que son arme était réellement chargée, eh bien l'antenne est immédiatement coupée (la chaîne croyant à l'exécution de l'otage), puis, la liaison rétablie, l'émission de nouveau coupée par un spot publicitaire, au grand dam du responsable de l'info. Le foutoir est là aussi.
Rappel: Van Sant, années 2010.








