Le Petit Garçon de Nagisa Ōshima (1969).
Soleil noir.
C'était en 2008 à la Cinémathèque, je découvrais émerveillé le Petit Garçon (Shōnen) d'Oshima, à l'occasion non pas d'une rétrospective du cinéaste, mais d'un hommage à Kashiko Kawakita (Madame Kawakita), célèbre productrice japonaise, pour le centenaire de sa naissance. Emerveillé, disais-je... et en même temps irrité (dans mon souvenir) par le volume sonore beaucoup trop fort du film (comme si au format large du Cinémascope il avait fallu faire correspondre une bande-son criarde, faisant grincer les aigus, ainsi la voix de l'actrice ou la musique, aux accents schubertiens, d'Hikaru Hayashi). C’est dire si le film devait être génial pour que je m'accommode d'un tel traitement. (NB. Je l'ai revu depuis dans de meilleures conditions.) De quoi ça parle? De mauvais traitements justement. Des bleus d’un enfant, d’abord simulés: c’est l’histoire, tirée d’un fait divers, d’une famille qui escroque les automobilistes en leur faisant croire qu’ils viennent de renverser un enfant — en l'occurrence l’aîné de la famille (le petit garçon du titre) qui a appris à se jeter sous une voiture quand elle passe à petite vitesse — obtenant des plus crédules un dédommagement pour éviter les complications; puis de plus en plus réels, à mesure que les "coups" se répètent. Des bleus d'une société, encore traumatisée par la guerre et sous l'emprise aliénante de l'Etat — symbolisé par le drapeau national, le fameux Hinomaru, sauf que dans le film le "soleil" est plutôt noir (voir le générique), signe que quelque chose se meurt à défaut d’être déjà mort.
Mais la grande force du film réside surtout dans le fait que tout ça est vu à travers le regard d’un enfant (extraordinaire Tetsuo Abe dont ce fut le seul film, 1). Et que la mort alors est moins celle d’une nation que celle de l’enfance, au sens où celle-ci n’a aucun lieu où pouvoir s’exprimer (le Japon, parcouru de bout en bout, se révèle trop petit), ce que l'enfant compense par l'imaginaire (l’alien venu de la nébuleuse d'Andromède, 2) ou l'espace d'une fugue (séquence magnifique), jusqu’à ce que le réel fasse effraction: la découverte de la mort, lors d’un véritable accident dont il n’est cette fois que le témoin, en même temps que la lâcheté des adultes. La dernière partie est sublime. Après une ultime dispute entre le père et sa compagne, celui-ci opposant bassement aux "blessures" de l’enfant ses propres blessures (subies pendant la guerre), le garçon s’enfuit une nouvelle fois et, enfin seul dans la blancheur d’un paysage enneigé, avec son petit frère qui l’a suivi, libère sa colère contre un bonhomme de neige. Moins l’image du père qu’il tuerait symboliquement (un Œdipe trop gros comme aurait dit Deleuze) que celle de son enfance qu’il n’aura finalement jamais eu. Les larmes, les premières "vraies" du film, qu’il laisse échapper dans le dernier plan (lors du retour en train après l’arrestation du couple) sont bouleversantes. Quel bonheur attendre de la vie quand on vous a ainsi confisqué votre enfance?
(1) Pour l'anecdote — mais la remarque n'a peut-être rien d'anecdotique — on précisera que Tetsuo Abe était orphelin, qu'il avait été repéré dans un foyer pour enfants et qu'après le film, plutôt que de se faire adopter, il préféra retourner dans le foyer. Comme si la figure parentale à laquelle il avait été confronté dans le film l'avait pour le moins dissuadé.
(2) C'est en voyant récemment Ginza Cosmetics de Naruse (1951) que le souvenir du film d'Ōshima s'est réactivé. Pas tant à travers le personnage du "petit garçon" (qui m'a davantage rappelé le Petit Fugitif de Morris Engel réalisé l'année suivante) qu'à travers ce passage où Kinuyo Tanaka, après sa rencontre avec le jeune provincial qui les a vu échanger sur les étoiles et la poésie, sent naître en elle un sentiment amoureux, qu'elle "trahi" le lendemain en prolongeant le sujet avec sa collègue du bar "Bel Ami": "Kyōko, connais-tu Andromède? Ou Cassiopée? — Qu'est-ce que c'est? répond l'autre, des bars?" Le cosmos comme recours poétique pour s'évader (momentanément) de l'asservissant quotidien dans lequel on vit... Naruse, Ōshima même combat, quoi qu'en ait pu dire ce dernier par la suite.









