avril 21, 2026

Le temps qui passe


  Ginza Cosmetics de Mikio Naruse (1951).

  Vagues étoiles de la Grande Ourse.

C'est un beau Naruse, un Naruse gris clair, parce qu'il y en a de plus sombres, de plus mats, quand bien même cette clarté viendrait pour beaucoup de sa restauration (4K, splendide). En tout cas, un film lumineux pour traiter d'un sujet typiquement narusien, donc pas spécialement allègre, qui touche au difficile quotidien de la femme japonaise dans les années d'après-guerre — ici une hôtesse de bar (Yukiko) dans le quartier de Ginza à Tokyo, de surcroît mère célibataire d'un petit garçon. C'est la grande Kinuyo Tanaka qui s'y colle, autant dire que la lumière vient aussi de l'actrice, éclairant le film de l'intérieur, par la grâce de son jeu, d'une incroyable retenue, via ces petites mimiques s'imprimant sur son visage rond, blanc, plastique... les intonations de sa voix (toujours basse, comme ouatée) et la fluidité de ses gestes, à peine esquissés que déjà refoulés, de crainte d'en dire trop. Au bar, nommé "Bel-Ami" (la référence à Maupassant est citée dans le film mais juste au détour d'une réplique, comme quoi on est bien chez Naruse), où Yukiko travaille dur, en tant que gérante aussi — la santé du bar, passé de mode, n'est pas florissante —, on peut dire qu'elle paye de sa personne, ne comptant pas ses heures, payant même de sa poche la note des indélicats, partis sans régler, quand il ne s'agit pas de son ancien amant (en fait le père de l'enfant) qui, au chômage, vient régulièrement la "taper". Dans Ginza Cosmetics, comme souvent chez Naruse, les hommes, entraînés au jeu et à la boisson (au Japon, le sport national), se révèlent des plus médiocres, en plus d'être affreusement moches (celui-là édenté, celui-ci, une grosse "verrue" sur le nez, qui fort de son pouvoir tente de violer Yukiko dans un entrepôt), et ceux qui ne le sont pas (moches), eh bien... chantant comme des casseroles.

Avec, comme pour toute règle, une exception: Iwagawa, un jeune homme sérieux, honnête mais un rien naïf (à qui sa "fiancée", qui tient elle aussi un bar, a fait croire qu'elle était une veuve de guerre), tout juste débarqué de sa province et dont va devoir s'occuper: d'abord Yukiko (parce que ladite fiancée doit retrouver son ancien protecteur) en lui faisant découvrir la ville, en particulier Ginza et son animation; puis une jeune fille, innocente et timide, qui travaille avec Yukiko, celle-ci devant subitement partir à la recherche de son garçon qui a disparu. Ce long passage, avec sa structure délicieusement emboîtée au niveau du récit, est comme une échappée dans le film. Déjà à travers la "visite touristique" de Tokyo (1), qui allège le film de son poids néoréaliste (de celui-ci, largement commenté ailleurs, je ne parlerai pas) pour lui conférer un côté pré-Nouvelle Vague, qu'annonçaient les vagabondages de l'enfant, livré à lui-même (sa fausse fugue redouble l'idée d'échappée), de véritables respirations qui sont comme autant de trouées dans une réalité à bien des égards étouffante. Mais aussi par la dimension poétique que va prendre le film et, par-là, donner un autre sens au mot "cosmetics" du titre, sans pour autant chercher à l'expliciter (on est toujours chez Naruse — se rappeler le titre original, extraordinaire, d'un de ses derniers films: "L'étranger à l'intérieur d'une femme"). Le terme japonais est "keshō" qui signifie "ce qui sert à se maquiller", traduit dans les premières versions sous-titrées du film par "fard" ou "produits de beauté" (cf. le livre de Narboni). De sorte que, pris dans son ensemble, le titre "Ginza cosmetics" est à comprendre non seulement comme ce qui sert aux hôtesses de bar pour se maquiller, notamment à Yukiko, plus âgée que ses consœurs et qui, contrairement à celles-ci (habillées à l'occidentale), perpétue l'image traditionnelle de la geisha (2)... mais aussi comme ce à quoi renvoie le mot "Ginza", qui évoque l'argent et ce qui brille en surface. C'est d'ailleurs dit dans le film, par l'intermédiaire de Yukiko: "Ginza, c'est comme ces centaines de millions d'étoiles qu'on ne peut voir qu'au télescope, au contraire des quelques milliers qui brillent, visibles à l'œil nu." Et d'ajouter: "Tu vois la lumière vive d'une étoile mais il existe, comme cachées, toutes ces étoiles invisibles car trop faiblement lumineuses qui forment Ginza" (je cite de mémoire et très librement). 

L'insistance de Naruse (puisque c'est répété deux fois) à nous parler des étoiles, qui renforce encore plus le besoin d'échappée exprimé par le film, vient de l'observation conjointe, par Yukiko et Iwagawa, de la constellation de la Grande Ourse, propice aux digressions poétiques (sur l'Etoile du Nord?) ainsi qu'à la naissance d'un sentiment amoureux chez Yukiko — enfin, pourrait-on dire, malgré l'âge — mais finalement sans lendemain, celle-ci ne se révélant aux yeux d'Iwagawa qu'une simple "complice" en poésie, au contraire de sa remplaçante sur laquelle le jeune homme va jeter son dévolu. Pour Yukiko, une expérience une fois de plus malheureuse (bah oui... chez Naruse...) qui ne peut que l'endurcir (pour de bon cette fois, le père repartira bredouille de sa dernière visite) (3), en même temps que la rendre plus disponible pour son garçon (le zoo dimanche, cette fois c'est sûr). Ce qui fait que la poésie serait aussi un leurre, comme l'était le recueil de poèmes trouvé par l'époux de la logeuse (qui parallèlement enseigne le nagauta), dont il croit le père/l"oncle" de l'enfant l'auteur parce que portant le même nom (Fujimura)... la poésie rejoignant ainsi les "cosmétiques" par son côté factice, rendant pour le coup plaquée la sentence d'Iwagawa, quand il affirme à Yukiko, qui dit ne plus lire de poésie faute de temps, que c'est justement lorsqu'on est le plus occupé qu'on a le plus besoin de poésie. Peut-être. Sauf à considérer poésie et cosmétique dans leur rapport au temps, ce que nous autorise l'œuvre de Naruse, que Jean Narboni, dans sa monographie, résume sous le titre Les temps incertains, où se dégage "la sensation du temps comme de ce qui ne cesse de passer" (à l'image des nuages), de sorte que la référence à Bel-Ami ne serait pas si anecdotique que ça, tant le thème du temps qui passe (symbolisé dans le film par tous ces plans où Tanaka se regarde dans un miroir) hante aussi les écrits de Maupassant. Cela dit, comment passe-t-on (via la poésie) du cosmétique au "temps qui passe"? Eh bien, par le cosmos dont le terme cosmétique tire son origine. La voûte céleste que contemplent Yukiko et Iwagawa renvoie à un monde ordonné et apparemment immuable (c'est la définition du cosmos), là où "cosmétique" évoque la parure et par-là fixe le beau (pour les Grecs le beau était lié à l'ordre), et ainsi s'oppose à la dégradation du temps, dans le souci de conserver, à défaut de la jeunesse, l'image de la beauté. In fine, c'est toute la dramaturgie du film; qui conduit Yukiko, au terme d'une ultime épreuve, à s'en affranchir et accepter que le temps passe, en effet. Inexorablement.

(1) Une visite qui m'a fait penser, par association d'idées, à celle de Beverly Hills dans The Bigamist de Lupino, essentiellement parce que j'ai toujours tendance à associer Kinuyo Tanaka et Ida Lupino, certes par leur façon de se tenir devant la caméra, ou comme ici de tenir une cigarette, mais surtout par leur désir d'actrice de devenir aussi, à la même époque et non sans difficulté, réalisatrice.

(2) Cette opposition, qu'on retrouve dans pas mal de films japonais de l'époque, prolonge d'une certaine manière (mais dans un tout autre registre) celle qui existait dans les Sœurs Munakata d'Ozu, réalisé l'année d'avant, entre Kinuyo Tanaka, attachée aux valeurs traditionnelles, et Hideko Takamine, incarnant la jeune fille moderne. Plus généralement, et dans le cadre des films de Mizoguchi et de Naruse, les deux grands féministes du cinéma japonais, Tanaka apparaît comme le phare, central et majestueux, d'une lignée fabuleuse, qui court de Isuzu Yamada (hélas un peu oubliée aujourd'hui) à Hideko Takamine.

(3) Dans son livre, Narboni note que ce changement d'attitude chez Yukiko se traduit "par une légère froideur nouvelle du visage de Kinuyo Tanaka, une blancheur du ton dans sa réponse négative et polie, et surtout par l'imperceptible raidissement du corps qui dans les films ultérieurs signalera l'entrée dans le refus des héroïnes incarnées le plus souvent par Hideko Takamine.

avril 16, 2026

Van Sant sur le fil

  Dead Man's Wire de Gus Van Sant (2025).

  "What a shit show!"

La première chose qui frappe dans Dead Man's Wire (en français: la Corde au cou), enfin, qui moi m'a sauté aux yeux, c'est la "proximité" du film avec The Mastermind, le dernier Kelly Reichardt, non seulement pour leur côté vintage — les années 70 — très soigné, avec ces couleurs tirant sur l'orangé et le marron, la source documentaire (inspirée d'un fait divers, plutôt méconnu dans les deux cas: chez Reichardt, le braquage d'un musée en 1972, ici la prise en otage d'un courtier en 1977), la dimension paranoïaque qui, outre le héros, structure le récit, via notamment l'image du père qui en est donnée (dans le Van Sant, Al Pacino, en directeur vaguement mafieux d'une société de prêts hypothécaires, évoque son personnage du "Parrain", là où Bill Skarsgård, en preneur d'otage, prolonge le Sonny qu'incarnait le même Pacino dans Un après-midi de chien de Lumet, et ce par son plaisir évident à occuper le devant de la scène (médiatique) et par-là son goût pour la célébrité, même momentanée — c'est l'aspect warholien du film), mais aussi au sens géographique qui a vu Reichardt et Van Sant abandonner leur territoire d'affection (Portland, l'Oregon) pour des villes du Midwest: The Mastermind, s'il débute à Framingham (dans le Nord-Est), le "musée", lui, est filmé à Columbus et le film finit à Cincinnati, quand Dead Man's Wire, censé se passer à Indianapolis, a en réalité été tourné à Louisville où d'ailleurs est né GVS (toutes ces villes sont dans le même coin des Etats-Unis). A la différence toutefois que chez Van Sant, le recours au passé et au film de genre, donc à la citation et au recyclage, pour parler du présent (l'ultralibéralisme d'aujourd'hui à l'aune de ce qui s'annonçait dès la fin des années 70 avec la première campagne présidentielle de Reagan et les premiers grands succès de Trump dans l'immobilier), le rattache, au contraire de Reichardt — davantage, elle, dans la déconstruction —, au courant postmoderne. A ce titre, Dead Man's Wire, né des aléas d'une production (au départ, le film devait être réalisé par Werner Herzog), relève d'emblée de la récupération, qui est donc propre à la postmodernité comme au cinéma de Van Sant (1), et se trouve être, de surcroît, à la base du film, de sa mise en chantier, ce qui lui confère un petit côté méta.

"What a shit show!" Littéralement: "quel spectacle de merde!", dit Grable, le détective — dans le film, c'est traduit par "quel merdier!". C'est aussi sur cette expression, véritable leitmotiv, que le film se conclut après le générique de fin, de même que se terminait l'exposé sur le tableau noir de l'agent du FBI, à partir du mot "angry", pour qualifier le geste de Tony Kiritsis (Bill Skarsgård, moustachu, s'est fait une tête de héros "coenien") (2), lequel Kiritsis, s'estimant avoir été grugé par la société de crédit, avait pris en otage un de ses dirigeants, en l'occurrence le fils du directeur, Dick Hall (Dacre Montgomery), qu'il menaçait de tuer s'il n'obtenait pas l'annulation de sa dette, les excuses du patron et un dédommagement de 5 millions de dollars (sur l'affaire proprement dite, pour ne pas divulgâcher, je renvoie ceux qui veulent connaître la suite, et tout savoir sur Kiritsis, à sa fiche Wikipedia). "Shit show" au sens de foutoir, témoignant du caractère à la fois relativement méthodique, dans sa préparation, mais pour le moins approximatif, dans son déroulement, et franchement grotesque, dans son dénouement, de la séquestration de Dick. Le "foutoir", c'est tout bonnement la forme de montage choisie par Van Sant pour son film, qui mêle, pêle-mêle, aux scènes de huis-clos dans l'appartement, les reportages télé de l'époque (caméra à l'épaule, 16mm et format 4/3), entrecoupés de photos de presse en noir et blanc, des images que Van Sant reproduit à l'identique, parallèlement au reportage, fictif celui-là, qu'effectue la journaliste noire (qui tient là, elle aussi, en couvrant pour la première fois un événement d'importance, son moment de gloire). Le tout accompagné d'une musique volontairement percussive (signée Danny Elfmann, le musicien attitré de GVS) et de tubes seventies (entre Deadato et sa version funky du Zarathustra de Strauss et B.J. Thomas et la chanson de Butch Cassidy... morceau qui détonne un peu, le reste allant de Labi Siffre — entendu récemment dans Valeur sentimentale — à Dyke & The Blazers (Let a Woman Be a Woman... sur lequel Skarsgård esquisse quelques pas de danse devant Montgomery), en passant par Roberta Flack, Donna Summer, Barry White, Harpers Bizzare et, pour finir, Gil Scott-Heron, scellant la relation qui s'était établie entre Kiritsis, l'outsider, comme les aime Van Sant, et Fred Temple, la star black (et super cool) de la radio locale, surnommée "la Voix d'Indianapolis" parce qu'au timbre délicieusement groovy — un personnage de DJ inventé de toutes pièces, comme la journaliste... Gil Scott-Heron dont la chanson The Revolution Will Not Be Televised se veut une critique acerbe de la télévision et de la publicité (3).

Si le montage est à l'unisson du "grand n'importe quoi" que représente, vue de l'extérieur et aux yeux de la police, la prise d'otage de Kiritsis, il se révèle, en termes de mise en scène, et de manière comme toujours difficilement repérable chez Gus Van Sant, un "ordre caché" dont il me plaît d'imaginer sa correspondance avec l'image du "fil de l'homme mort", qui renvoie au titre original du film (dans la version sous-titrée, je n'ai pas fait très attention, mais il me semble que c'est traduit par "le fil du condamné"). Ce fil, c'est celui qui court (en filigrane, il va de soi), sous le "désordre" apparent du film, entre Tony et Dick, via le fusil que le premier a fixé serré autour du cou du second, les reliant si fort qu'ils finissent par apparaître comme deux pôles opposés qu'on aurait branchés ensemble, la sympathie manifeste de Van Sant pour l'un (Tony) se propageant assez vite à l'autre (Dick), en tant que victime non plus de Tony mais de son père. Ce que le cinéaste traduit par un relâchement dans la structure des scènes d'intérieur, qui tend alors au neutre (pour parler barthésien), comme un contrepoint au "shit show" offert conjointement au public, celui du film comme celui dans le film. Autant dire que Van Sant évolue lui aussi sur un fil, lui aussi "électrique", qui rend Dead Man's Wire stimulant tout du long, en même temps que fragile et risqué si le fil venait à se dénuder, ce à quoi procède pourtant Van Sant, en douceur, en dépit du foutoir ambiant, pour que du film sorte, sous forme d'épilogue (attention, je spoile, mais c'est de l'ordre de la fiction), ce dernier plan magnifique, qui voit Tony et Dick se croiser de nouveau, mais sans contact cette fois, juste un échange de regards à travers la vitre, pour le coup isolante, d'un coffee shop où l'on vend des muffins non sucrés.

(1) Exemplairement à travers Elephant, sous l'influence assumée, jusqu'au titre, du film d'Alan Clarke et bien sûr Psycho, remake plan par plan (mais en couleurs) du film d'Hitchcock, plus précisément de son storyboard. Dans Dead Man's Wire, Van Sant s'appuie sur le documentaire Dead Man's Line (2018) d'Alan Berry et Mark Enochs.

(2) On peut voir, dans les images d'archives qui accompagnent le générique de fin, le vrai Tony Kiritsis dont le physique, celui d'un homme petit et rondouillard, n'a rien à voir avec celui de Bill Skarsgård dont la taille, à l'instar de son père et de ses frères, approche les deux mètres. D'une manière générale, Van Sant retient peu de choses de la biographie de Kiritsis, de même qu'il ne s'attarde pas sur son profil psychologique (au demeurant chargé). Ainsi de son goût déclaré pour le lait glacé, possiblement en rapport avec la tradition qui impose au vainqueur des 500 miles d'Indianapolis de boire du lait à l'arrivée — en tant qu'indianapolitain, c'est comme ça qu'on dit?, Kiritsis était un passionné de courses automobiles; idem quant au dispositif pour le moins tordu qu'il met au point, qui relie à l'aide d'un fil de fer le cou de Dick Hall à la détente de son fusil (à canon scié) et fait qu'on ne puisse pas lui tirer dessus sans actionner automatiquement la détente, pourrait venir de son passé d'instructeur de tir dans l'armée.

(3)(spoil) Dans le film apparaît à la télévision, outre la couverture en direct de la prise d'otage, la conférence de presse finale organisée par Kiritsis où il se présente comme "un putain de héros national", se posant en cela comme le rival de John Wayne qui au même moment recevait un trophée aux People's Choice Awards, la retransmission de la cérémonie se trouvant du coup interrompue, pour laisser place au preneur d'otage, le discours de celui-ci se trouvant à son tour interrompu, quand K. tirant en l'air un coup de feu, pour célébrer sa victoire et prouver que son arme était bien chargée, eh bien l'antenne est immédiatement coupée (sécurité oblige) puis, la liaison rétablie, l'émission de nouveau interrompue, cette fois par un spot publicitaire, au grand dam du responsable de la chaîne. Le foutoir est là aussi.


mars 31, 2026

Mon journal 15

  Eric Rohmer, esprit d'enfance
de Pascale Bouhénic et Noël Herpe (2025).

  Notes de mars.

5 mars
La maison Rohmer — Le film de Pascale Bouhénic et Noël Herpe, précédé du court de Rosette (Rosette chez Rohmer: visite guidée et ludique, d'esprit très... "rosettien", de la maison familiale de Rohmer à Tulle)... se révèle à la fois le complément indispensable du Eric Rohmer: preuves à l'appui d'André S. Labarthe avec Jean Douchet (1994), quant à la méthode Rohmer (on notera que Bouhénic et Herpe recourent par moments au montage en split screen, clin d'œil probable au générique de "Cinéma, de notre temps"), et une sorte de "malle aux trésors", quant aux sources à partir desquelles s'est façonné le cinéma de Rohmer, qui mêlent chez l'auteur de la Collectionneuse, son goût du hasard et des secrets (en tous genres et toujours bien gardés), sa science du paysage (la vue "imprenable" sur la ville depuis la fenêtre de la maison), sa relation au frère (le philosophe René Schérer, son cadet de deux ans), et bien d'autres détails encore que les auteurs ont découverts (le film regorge également d'inédits, notamment sur les mythiques Petites Filles modèles) et accumulés de façon plutôt intuitive (ce qui en fait le prix), des innombrables théières, qui ouvrent le film, aux cahiers d'écoliers, tous conservés, en passant par ces étonnantes peintures, exécutées par les deux frères — reproductions en couleurs de photos, elles en noir et blanc, de tableaux célèbres)... de sorte que l'esprit de Rohmer est bien là, dans toute sa réalité concrète. 

8 mars
d/S. Sur Pillion de Harry Lighton.

10 mars
Un film "open". Sur Is This Thing On? de Bradley Cooper.

13 mars
Las corrientes de Milagros Mumenthaler. Un joli film sur le thème de l'Unheimliche, où il s'agit moins de caractériser psychologiquement le personnage de Cata-Lina que de suivre les "courants" de sa dérive intérieure. L'Unheimliche, avec ce que cela suppose de dé-doublement, entre une image du corps (le moi) en déclin et le double qui préfigure la perte des limites corporelles (c'est le côté woolfien du film), ou encore de la contrainte de répétition, qui vous fait répéter de manière non intentionnelle une situation, un comportement, un geste... Mumenthaler met littéralement en scène l'Unheimliche (jusqu'à étymologie du mot renvoyant au "foyer": Suisse/Argentine), lequel a conduit l'héroïne à se jeter dans le fleuve (du haut d'une passerelle à Genève), signe d'une évidente pulsion, de mort il va de soi, symbolisée ici par une broderie représentant des fileuses sans visage, écho aux Parques? (surtout la troisième), et par ricochet (la métaphore de l'eau, des remous du fleuve à l'aquaphobie dont se trouve atteinte secondairement l'héroïne, court tout le long du film) à la mère, elle-même pratiquant l'art de la tapisserie et cause probable des désordres psychiques de sa fille.
C'est à ce niveau que le bât blesse, la réalisatrice, sans céder à la psychologisation, tendant néanmoins, à mesure que le film avance, à trop cerner "symboliquement" ce qui afflige son héroïne (l'eau, les cheveux, le tissage, la mère), là où quelques petites touches parsemées de-ci de-là suffisaient dans la première moitié (la partie "Lina" = le cadre luxueux où le personnage évolue en tant que styliste reconnue), ainsi p. ex. cette étonnante séquence chez l'amie coiffeuse où Lina doit porter un masque à oxygène pendant que l'amie lui lave les cheveux, ou encore, la visite au Musée de Buenos Aires avec, outre la gravure de Goya — "Personne ne se connaît", le titre se suffit à lui-même —, ce tableau de Pérez Villaamil, "Explosion d'une locomotive", à l'atmosphère turnerienne, où des personnages aux traits mal définis se fondent dans le tableau... ce qui fait que l'étrangeté de la seconde moitié (la partie "Cata" qui, après la rencontre avec la mère, conduirait à un nouveau passage à l'acte s'il n'y avait pour l'héroïne cette "bouée" que représente sa propre fille) s'en trouve exagérément surlignée, et ce, même si l'équilibre qui définit l'Unheimliche, entre le "familier" et son contraire, l'"inquiétant", demeure heureusement préservé, assurant ainsi le côté suspendu du fil(m)...

14 mars
Je démarre le cycle Seijun Suzuki par les trois polars, pop & pulp (pepsy et sexy aussi), que sont Détective bureau 2-3, la Jeunesse de la bête et la Marque du tueur, avec Jō Shishido, l'acteur au physique de hamster. Avant de finir, toujours dans le cadre du film de yakuza, par le Vagabond de Tokyo, avec cette fois Tetsuya Watari, le futur "Vaurien" de Masuda et Ozawa, dont la moue boudeuse s'oppose à la mine faussement joufflue de Shishido.

16 mars
Jerry Lewis, 100 ans.

18 mars
L'obstiné en plein jour. Sur Tokyo Drifter de Seijun Suzuki.

24 mars
Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli, ou "Illusions perdues 2". Avec, outre Jean Dujardin, August Diehl et Nastya Goloubeva-Carax... Victor Hugo à qui Giannoli rend de nouveau hommage (le roman de Balzac lui était dédié). Le monde du journalisme, non plus sous la Restauration mais sous l'Occupation, avec ses "problèmes" de publication (qu'ils soient financiers — il est question là aussi de papier à moindre coût — ou politiques, évidemment, pour ce qui est des compromissions, ici avec le pouvoir nazi), et ce après une première partie pleine donc d'illusions, quant au pacifisme et à l'amitié franco-allemande ("Zur Freundschaft!"). L'amitié Luchaire-Abetz comme il y avait l'amitié Rubempré-Séchard chez Balzac (Les Deux Poètes). Et pour Jean Luchaire, cette même dérive aveuglée (de "Notre Temps" aux "Nouveaux Temps"), opportuniste et décadente (opposée à l'ordre revendiqué par Abetz), vers l'inexcusable, qui le voit se vautrer de plus en plus dans le Tout-Paris collabo. Mais encore, l'amour réciproque, et plus fort que tout, entre un père ultra-paternaliste (la mère est inexistante) et sa fille (Corinne), l'actrice en vogue mais suicidaire, entraînée qu'elle fut ("en traînée" diront les contempteurs) dans cette vie de luxe et de débauche, au milieu de "comtesses russes" et de trafiquants en tous genres, tout ça sur fond de tuberculose, traduction: à grands coups de toux, de crachats, de sang et de "taches noires" sur les radios de poumons (à ce niveau Giannoli n'y va pas de main morte), parallèlement au fait que les personnages passent leur temps à allumer et fumer des cigarettes, des Player's Navy Cut dans le cas de Corinne Luchaire.
C'est pourtant elle, Corinne Luchaire, l'héroïne du film (enfin, l'anti-héroïne), en tant que personnage central, nous racontant son histoire (via un magnétophone à bandes emprunté à une exilée chilienne!)... Soit les "rayons" de la gloire et les "ombres" de la duplicité qui conduiront à sa déchéance, mais aussi, le "clair et l'obscur" que représente le cinéma (incarné par Léonide Moguy, celui qui révéla l'actrice tout en se révélant lui-même la "conscience" du film, il était juif ukrainien), quand ce ne sont pas les rayons X dévoilant, sous forme d'ombres radiographiques, l'existence de la tuberculose. Autant dire que l'histoire est du genre maousse, tournée en Scope comme Illusions perdues mais avec un plus gros budget encore, sur une durée plus longue encore (plus de 3 heures), qui s'accorde autant avec l'idée de "grand spectacle" qu'avec celle d'emphase hugolienne.

25 mars
Les Rayons et les Ombres (suite). Et c'est là où on commence à sourciller. Pas tant sur la question de la collaboration, traitée certes de manière très convenue (l'ambiguïté des postures entre le collabo zélé et celui qui œuvre par lâcheté, voire naïveté, en tout cas plus que par idéologie... on connaît, ça n'a rien de nouveau), et toutes ces "figures" d'époque stéréotypées (le courageux Labarrière — a-t-il existé? — vs. l'ignoble Crouzet, futur rédacteur en chef de La Gerbe, le couple de résistants que Luchaire surprend en train d'imprimer des tracts et sur lesquels il ferme les yeux, les ausweiss délivrés généreusement, le scandale de Céline à l'ambassade d'Allemagne — épisode dément mais apparemment réel, cf. — auquel répond Luchaire par écrit, se défendant d'être "enjuivé", jusqu'aux "résistants" de la dernière heure, tels ces FFI prêts à violer Corinne Luchaire — on pense à Mireille Balin)... Pas tant, donc, la question de la collaboration (vue ici du seul côté des collabos et de ceux qui se justifieront en disant qu'ils "ne savaient pas" — ce qui se passait réellement de l'autre côté —, ce à quoi leur répondra Moguy, à la fin, quand il demande à Corinne si elle, "a cherché à savoir")... pas tant ces échos et autres passerelles avec l'époque contemporaine, sinon actuelle, que Giannoli, comme dans son précédent film, se croit obligé d'établir et de façon souvent appuyée (et du coup démonstrative)... que sur cette manière, somme toute académique chez lui, de raconter une histoire.
Au sens où, peut-être trop soucieux de sortir de l'habituel biopic, composé de moments-clés censés raconter la vie d'un personnage, Giannoli dilate outrageusement son récit (le film a bien une heure de trop), répétant les mêmes scènes (le tournage de Prison sans barreaux et le "Je suis innocente, innocente, innocente..." crié par Corinne Luchaire, qui deviendra le leitmotiv du film... les soirées d'orgie où l'alcool le dispute à la drogue... les séances au sana ou à l'hôpital pour soulager d'un pneumothorax... etc.), provoquant cet enlisement de la fiction, qui après une première partie, un peu poussive mais pas détestable (et que n'aurait pas renié un Tavernier), voit la seconde (qui doit commencer avec le retour, autorisé par Hitler, des cendres de l'Aiglon) se tromper de vitesse, le "temps" du film, qui est donc celui du souvenir pour Corinne Luchaire, se déroulant de façon trop plate et régulière, là où aurait dû succéder aux temps euphorique de l'avant-guerre et insouciant de la collaboration, celui, bousculé et de plus en plus incertain, qui marqua la fin de la guerre (en même temps que la progression de la maladie), jusqu'à devenir — pourquoi pas — "modianesque", pour ce qui est de l'épuration, c'est-à-dire englouti dans une mémoire qui, bien que récente, se mettrait à vaciller. Las, Giannoli déplie consciencieusement son programme, dans la plus pure tradition de ce que Biette appelait le "cinéma filmé", avec ses gros référents: historiques, politiques, culturels... sa cuisine scénaristique, ses plans tirés au cordeau et servis sur un plateau... à l'image du titre finalement.

  The Big Mouth de Jerry Lewis (1967).

mars 21, 2026

Z


  Les Mauvaises Fréquentations (Du côté de Robinson)
  de Jean Eustache (1963).

  Le Mahieu.

Cela se passait tout à l'heure, à Paris. Nous sommes trois, assis à la terrasse du café Le Mahieu, rue Soufflot, entre le Luxembourg et le Panthéon.
Jean-André Fieschi boit un café. Il porte un manteau gris anthracite qui lui vaut, avec ses cheveux noirs, le surnom "L'Araignée". 
Jean-Pierre Biesse boit un café, les paupières toujours rouges: la conjonctivite permanente des habitués des salles obscures. Il porte un duffle-coat beige, doublé d'écossais vert.
Je bois un café moi aussi. Je porte le même duffle-coat que Jean-Pierre, sauf la doublure: écossais rouge.
Du Panthéon, une silhouette vient vers nous à contrejour: c'est encore le matin, et la rue Soufflot est orientée Est-Ouest.
Voilà Jean, dit Jean-André, avantagé par ses lunettes fumées.
Jean Eustache tire une chaise. Il porte un imperméable gris et mou.
— Ça y est, c'est dans la boîte. Il appelle le garçon.
Un café.
Il se tourne vers moi.
Tu crois qu'à partir des bouts de négatifs 16, tu pourras tirer des photos?
Oui.
Jean vient de terminer le tournage des Mauvaises FréquentationsIl est l'aîné de la bande et le premier à être passé de la parole aux actes.
On le regarde boire son café. On est terriblement fiers tous les trois.
1962?
Pierre Zucca
(lettre publiée dans le supplément des Cahiers du cinéma n°443/444, mai 1991, reprise par Jean-André Fieschi dans son texte "Z aux Oiseaux", Vertigo n°33, juin 2008)


Bonus: l'hommage de Pascal Bonitzer à Z paru dans les Cahiers en 1995.

Les mots perdus.

On me pardonnera l'anecdote. J'ai rencontré Pierre Zucca dans des circonstances ridicules, j'entends ridicules pour moi et pour la revue qu'à l'époque je représentais, c'est-à-dire les Cahiers.
Nous avions beaucoup aimé Vincent mit l'âne dans un pré (1975) — son premier film et le premier grand rôle de Luchini, où il était extraordinaire —, et je comptais me fendre d'un article pour dire pourquoi. Il était logique de faire un entretien avec le réalisateur de ce film bourré d'invention, d'humour, d'érotisme, de pièges et de mystères. Et comme je devais être de ceux à qui le film plaisait le plus, c'est moi qui était censé me charger de l'entretien. Rendez-vous pris et Pierre s'étant déplacé jusqu'au siège de la revue, je branchai l'appareil et l'entretien eut lieu. Il dura longtemps car Pierre n'avait pas sa langue dans sa poche. Il était aussi logomane que graphomane. Je me souviens de développements brillants et inattendus, toujours pertinents et curieusement en phase avec l'esprit de la revue, alors très idéologique, bien que Pierre opérât dans un champ si éloigné en apparence de toute préoccupation idéologique (sinon par le biais des considérations économico-maniaques de Klossowski sur son livre La Monnaie vivante, dont il avait fait les photos). Il parla de Godard et de l'appareil cinématographique, de l'illusion et de "juste une image". Dans son film, j'avais bien entendu relevé l'usage du mensonge et du trompe-l'œil, de l'illusion et du voyeurisme. J'allais intituler mon article: "Mateur menteur".
Quand je voulus récupérer la bande, afin de la décrypter, je me rendis compte que rien n'était enregistré. J'avais dû mal manœuvrer, ou bien quelque chose s'était bloqué. (C'est du moins ainsi que je me rappelle l'histoire: je ne veux pas penser que j'ai simplement renoncé, par incurie, à décrypter l'enregistrement) [NB: l'anecdote me fait sourire parce qu'il m'est arrivé exactement la même chose avec Alain Guiraudie]. Je ne sais pas, mais je devine, pourquoi je n'ai pas proposé de recommencer aussitôt l'entretien. En soi tout entretien, à l'époque, était pour moi un supplice, et je supposais qu'il en était de même pour l'interlocuteur. J'avais secrètement honte de l'impasse dans laquelle la revue s'était engagée, de ce qu'elle était devenue, et j'en venais à considérer, plus ou moins consciemment, que le cinéaste nous faisait une faveur en nous accordant un peu de son temps. C'était un premier long métrage, mais si maîtrisé. J'imaginais probablement que Pierre avait mille choses plus importantes à faire que de se relire, et qu'il avait dû oublier cet entretien à peine l'avait-il fini. Je ne croyais pas que la revue pût lui être d'une quelconque utilité, ou même qu'il attachât de l'importance à ce qu'il y avait dégoisé. Les Cahiers se débattaient dans tant de conflits internes difficiles, et déchirants, dans tant de difficultés matérielles et morales, dans une si réelle misère pour tout dire, que ce couac fut étouffé dans l'indifférence générale.
J'appris ensuite, avec une surprise qui dénonce ma niaiserie, que Pierre ne prit pas bien ce foirage. Plus tard, il se vengea à sa manière, en me faisant endosser dans Rouge-gorge, le temps d'une petite scène, le rôle d'un mouchard. Vengeance, ce n'était sans doute pas l'intention. Pierre était un gentil manipulateur, un fabriquant de mondes artificiels et sourdement inquiétants, de fantaisies à la manière de Callot, un conteur dans la tradition du petit-romantisme. Ses films sont traversés de violences, de terreurs et de crimes, hantés de trafiquants obscurs, d'escrocs, de mauvais anges, mais en toute légèreté. La vengeance n'était pas son style. D'ailleurs on me propose toujours des rôles de froids salauds; ou de pauvres types; il y a sûrement une raison.
Quoi qu'il en soit, avec Pierre, nous ne fûmes jamais fâchés; nous nous voyions peu, mais à intervalles assez réguliers, sauf les dernières années: les aléas de la vie, Suzanne Schiffman me donnait de ses nouvelles. Depuis quelques mois elles étaient sombres, angoissantes. Mais il y avait en lui une telle faculté de résistance, et de gaieté, que je n'imaginais pas que la maladie vaincrait.
J'ai toujours conservé secrètement, en face de lui qui était drôle, qui riait de tout, même de ses propres difficultés à monter ses projets (il m'offrit un jour un petit texte de Melville, Moi et ma cheminée, sur la solitude de l'artiste), la honte de cet entretien sabordé. Je n'en ai jamais reparlé, ni lui, mais c'était quelque chose qui était entre nous, comme dans ses films ce secret abject et indicible autour de quoi Vincent, hanté par le passé de son père, tourne sans jamais pouvoir se reposer. Ça l'amusait peut-être. Ça finissait par m'amuser aussi.
Maintenant il n'est plus là; la honte reste. Mais avec le souvenir de ses yeux rieurs, ses yeux d'animal et d'enfant, joyeusement avides de regarder entre les tentures closes, la chose cachée. Tout ce qui donne envie de faire du cinéma, et d'y aller. Tout ce qui fait l'attrait, faut-il dire pervers? ou simplement malicieux, de son œuvre.
Sur sa tombe, Sylvie a voulu qu'on jette des fleurs très simples, des fleurs des champs, des marguerites, des iris. Cela va bien avec ce qu'il y a de curieusement champêtre dans le titre de presque tous ses films: Vincent mit l'âne dans un pré, Rouge-gorge, Alouette, je te plumerai.
Ce jour-là, le ciel était très bleu à travers les arbres nus, avec une nappe de fins stratus, et certainement des oiseaux chantaient, bien que je ne m'en souvienne pas: le Père Lachaise est l'endroit de Paris, paraît-il, où il y a la plus grande concentration d'oiseaux. De formation, Pierre était ornithologue, je l'ai appris depuis. (Pascal Bonitzer, Cahiers du cinéma n°489, mars 1995)

En complément: Tout sur Roberte.

mars 18, 2026

Suzuki yakuza

  Tokyo Drifter de Seijun Suzuki (1966).

L'obstiné en plein jour.

Bien sûr, en bons Occidentaux que nous sommes, nous aurons vite fait de citer, à propos des cinéastes qui se réclament de Seijun Suzuki, et plus particulièrement de son film Branded to Kill (la Marque du tueur, 1967), les noms de Jarmusch (Ghost Dog) et de Tarantino (Reservoir Dogs), moins pour les "chiens" (il n'y en a pas) que pour les "codes" (narratifs, esthétiques) que Suzuki, à partir de Detective Bureau 2-3 (1963), s'est mis à dynamiter, au grand dam de la Nikkatsu dont il avait été jusque-là un employé discipliné autant que prolifique, réalisant une flopée de films, de ceux qu'on dit de série B (scénarios imposés, tournages rapides, budgets serrés), des films pour la jeunesse mais aussi (et surtout) de yakuzas — concurrence de la télévision oblige, comme chez nous — où pointaient déjà ses penchants modernistes (cf. l'ouverture de Take Aim at the Police Van, 1960). Oubliant que l'œuvre de Suzuki, à la base, s'inscrit dans la longue tradition du yakuza eiga, d'Ishii à Kitano et Miike, en passant par Saeki, Masumura, Katō, Yamashita, Nakajima et plein d'autres, dont bien sûr Fukasaku. Et que c'est sur cette base que les délires pop de Suzuki se sont greffés, faisant éclater le genre, jusqu'à lui conférer cette "modernité" qu'on lui reconnaît, le rapprochant du coup, et toujours du point de vue occidental, des grands auteurs des années 60, tels Godard (pour les collages et les ruptures de ton), Demy (pour les couleurs, essentiellement primaires), Antonioni (pour les décadrages), Melville (pour l'abstraction), et plus généralement Bava (pour les inventions visuelles), mais aussi d'auteurs davantage années 50, par ce goût — très kitsch — chez Suzuki pour les derniers grands films de studios hollywoodiens et le baroquisme bariolé de leurs décors, image d'un monde crépusculaire (je pense à Party Girl de Nicholas Ray).

Ceci étant précisé, concentrons-nous sur Tokyo Drifter qui, des quatre films de yakuzas tournés par Suzuki durant cette période — il y en a un cinquième, Life of a Tattooed Man (1965), un yakuza eiga au début de l'ère Shōwa, que je n'ai pas encore vu — me paraît le plus en harmonie (au sens musical) avec ce mélange des genres (du film de yakuza à la comédie musicale, en passant par le western — la trompette qui ouvre le film, les séquences dans la neige — et le drame "métaphysique": le finale et ses décors surréalistes "à la de Chirico") qui sied au cinéma de Suzuki. Non pas que la moue boudeuse de Tetsuya Watari soit mieux "accordé" aux thèmes du film que les joues de hamster de Jō Shishido, le héros des trois autres films, mais que Tokyo Drifter marque une sorte d'apogée dans le dézingage des codes, amorcé, comme déjà dit, avec Detective Bureau 2-3, d'esprit "jamesbondien", voire de série noire (cf. le sous-titre: "Allez en enfer, espèces de salauds!"), avec sa musique typiquement jazzy, et dont s'écarte le film suivant, Youth of the Beast (1963), d'une beauté ahurissante (ah, le cabaret rose violine, aux allures d'aquarium, que les yakuzas observent derrière une vitre sans tain), quasi égale à Tokyo Drifter, alors que Branded to Kill, probablement le plus beau de tous, par son côté épuré, en noir et blanc, un "noir et blanc" imposé par la Nikkatsu pour tempérer les débordements graphiques de Suzuki (en vain, on le sait, celui-ci étant par la suite viré du studio et interdit de tourner pendant dix ans)... eh bien permet au cinéaste — fort de l'expérience acquise préalablement avec l'étrange Fighting Elegy (1966) qui, lui, n'est pas un film de yakuza — de nous offrir un véritable sommet, au maniérisme assumé, de polar sexy ultra stylisé.

La première chose qui frappe dans Tokyo Drifter (comme dans les autres Suzuki), c'est que, et ce plus encore que dans les traditionnels polars, l'intrigue importe moins que les émotions que l'œuvre finit par susciter (comme dans l'art moderne finalement); plus précisément, que ce qui compte est moins la cohésion du récit que l'idée générale qui lui sert de support et qui touche ici aux principaux thèmes du yakuza eiga, hérités des codes du samouraï, à savoir l'honneur et le devoir (le fameux giri), pervertis qu'ils sont par les sentiments personnels (le ninjo), ainsi l'amour d'une femme (à proscrire comme doit l'être l'alcool), et surtout la perte des valeurs qui fait du nouveau yakuza, auquel s'oppose à son corps défendant le héros (enfermé, lui, dans la tradition), un mafieux vil et corrompu (jusqu'à corrompre le vieux yakuza et le pousser à trahir celui qu'il considérait comme son fils). De sorte que le film, tout en suivant une trajectoire linéaire (l'idée générale), se trouve découpé en blocs, chaque séquence qui nourrit l'intrigue apparaissant, structurellement, comme indépendante des autres, ce qui fait qu'au bout d'un certain temps on ne comprend plus très bien ce qu'il en est de l'intrigue. Au pire c'est frustrant, au mieux c'est génial, si autre chose vient à la place. Et c'est le cas chez Suzuki, qui nous fait rapidement passer de l'irritation (le film est imbitable) à la sidération (c'est quoi ces plans?) puis à l'émerveillement (j'en veux encore).
Si bien qu'à la fin, on se dit que quelque chose devait courir en sous-main, qui était là et assurait la cohérence du film (à différencier donc de la cohésion du récit dont l'absence apparente rendait dingues les dirigeants de la Nikkatsu). Une cohérence qui a tout de la co-errance dans Tokyo Drifter. Qui voit le héros Tetsu, surnommé le Phénix (et à ce titre appelé à "ressusciter" à l'intérieur même de la fiction, accréditant l'idée que le film est constitué de séquences autonomes), être "accompagné" dans son errance (le vagabond du titre auquel renvoie la chanson éminemment mélancolique qu'il fredonne) par non seulement son antagoniste Tatsu (dit la Vipère) qui le poursuit, mais aussi son double "imparfait" Kenji qui le sauve à plusieurs reprises... les codes de l'honneur qui sont au cœur du film étant problématisés via des codes couleurs (dans Youth of the Beast, les couleurs évoquaient directement Mondrian), pour ce qui est notamment des vêtements (le bleu de Tetsu, le gris de Tatsu, le vert de Kenji... de même que le rouge d'Otsuka, le chef du clan rival, voire le jaune de Chiharu, la femme aimée, elle-même porteuse de tristesse, que Tetsu est condamné à fuir... avant le noir). Soit au bout du compte les codes mêmes du film de yakuza que Suzuki, plus insubordonné que jamais, visait à casser, les réduisant à des semblants sublimes, pour imposer — ce qu'il paiera cher même s'il gagnera son procès contre la maison-mère — sa propre vision, pop et entêtée (dogged, qui faisait de Suzuki le "chien fou" de la Nikkatsu) d'un cinéma ainsi libéré des contraintes de studio, et par-là radicalement solaire. L'obstiné en plein jour.

mars 10, 2026

Un film "open"

  Is This Thing On? de Bradley Cooper (2025).

Is this thing on? Est-ce que ce truc (le micro) fonctionne? Ou plus précisément, dans le cadre du stand-up, est-ce que la vanne fonctionne, sous-entendu que si elle n'a pas marché c'est peut-être que le micro n'était pas branché. Est-ce que Is This Thing On? le dernier film de Bradley Cooper (qui n'est que le troisième) fonctionne? Sachant que s'il ne fonctionne pas, c'est peut-être qu'une partie du film ne marche pas, qu'elle est restée off... Et cette partie, bien sûr, est celle qui touche directement, dans une approche anti-bergmanienne (et pas seulement parce que l'horizon y est ici le "remariage"), anti-baumbachienne aussi (si on pense à Marriage Story), au couple formé par Alex (Will Arnett, vaguement rourkien, avant la boxe et le toutim) et Tess (Laura Dern, plus wavy que jamais), quand ils sont filmés dans leur jus, qu'il s'agisse de l'environnement familial ou des week-ends passés chez les amis, tout ça à la manière d'un "reportage de guerre", caméra à l'épaule — c'est Bradley Cooper qui tient la caméra quand il ne joue pas? — et panique à bord (au point de se demander si ce n'est pas l'autre Brad Cooper, l'amiral en charge actuellement des opérations en Iran, qui a dirigé les scènes), ce qui pour le coup tranche avec le néo-classicisme qui caractérisait Maestro (probablement le meilleur film de Cooper à ce jour — je n'ai pas vu A Star Is Born — malgré son esthétisme un peu trop appuyé, à l'instar du faux nez dont il s'était affublé pour incarner Bernstein)... autant de séquences plutôt pénibles, plus encore que l'éloge convenu du couple et de la famille qui les sous-tend (quand bien même, je le reconnais, le finale est à ce niveau absolument terrifiant).

Reste la partie stand-up, incontestablement ce que le film a de mieux. Il suffit de comparer la scène — la plus belle du film — où Tess, découvrant le Comedy Cellar, assiste incrédule (elle ne s'y attendait pas) au numéro d'Alex qui ne se doute pas qu'elle est dans la salle et avoue que, bien que se sentant dorénavant "libre", son ex-femme lui manque (bah oui, le stand-up c'est comme une thérapie, et beaucoup mieux qu'une thérapie de couple)... eh bien de la comparer avec la scène dans le grenier où les mêmes, de nouveau "réunis", se disent enfin les mots qu'ils se refusaient à dire, quant à savoir lequel était devenu le plus malheureux, le plus déprimé, blablabla..., à l'image de plein d'autres choses qui ne fonctionnent pas dans cette partie non stand-up du film, parce qu'apparaissant plaquées en termes d'écriture (pensons encore à la figure du père, et de son couplet bienveillant à la sortie du cabaret, qui tombe là comme un cheveu sur la soupe).
De sorte que Is This Thing On? se révèle une vraie bizarrerie, dans la mesure où l'on n'arrive pas à savoir — dans l'esprit du verre à moitié plein ou à moitié vide — si c'est la partie stand-up qui finit par sauver le film (au point qu'on aurait aimé qu'elle soit plus développée) ou si c'est la partie "famille" (pas pour autant stand-down) qui vient le plomber (au point qu'on l'aurait souhaitée réduite au montage). Sachant de surcroît que dans les films de stand-up (sans remonter au préhistorique Lenny de Bob Fosse), outre ce qui y est dit, qui ici corrige avantageusement, et en peu de mots, les trop gros signifiants de la partie "famille" (à l'image de la photo XXL de Tess jeune en championne de volley, vue de dos en train de smasher, vs. la photo prise à la volée par Alex sur son portable, qui la montre de face cette fois, en train de râler), que n'arrange pas non plus le rôle lourdingue joué par les amis du couple... sachant donc que dans les films de stand-up, à l'instar du genre lui-même, tout est question de rythme — c'était même le sujet du Funny People de Judd Apatow (1).
D'où cette impression que Is This Thing On? épouserait le rythme incertain de la vanne de stand-up, d'autant plus qu'Alex est un amateur (quoique en progrès constant), comme l'est Cooper (également Apatow qui se considérait comme un stand-upper frustré sinon raté). Et pas que dans la partie "Comedy Cellar", mais dans son ensemble, qui verrait le rythme s'accélérer de façon inappropriée et parfois même grotesque dans les scènes hors stand-up, ce qui fait que ça ne fonctionne pas et qu'à la question: "is this thing on?" posée par le film, le spectateur sous pression ("under pressure", pour ceux qui ont vu le film, lol) répondra par la négative; et se mettre à ralentir de manière plus judicieuse dans les scènes de stand-up, de sorte que là, ça fonctionne et qu'à la même question, le spectateur, soudain soulagé, répondra OK. Bref, un film qui reste "ouvert", comme une open scene qui fait que Is This Thing On? n'est ni un bon ni un mauvais film, mais un film-test, dont on gardera le bon et rejettera le mauvais.

(1) Ainsi que je l'écrivais dans une note sur le film: "Le cinéma doux-amer ou aigre-doux d’Apatow, c’est comme le sucré-salé — je ne sais pas pourquoi, je pense à un truc yiddish: le veau farci au raisin et à la cannelle —, il suffit d’un peu trop de sucré pour que ça devienne mielleux, et inversement, d’un peu trop de salé pour que ça devienne graveleux... Si Apatow n’a jamais fait dans la subtilité, le style de ses comédies repose néanmoins sur un savant dosage de vulgarité et de tendresse, de drôlerie et d’inquiétude, de férocité et d’émotion... En choisissant pour son dernier film, Funny People, la figure du stand-up, Apatow prenait un risque. Le stand-up, c'est avant tout une question de rythme (c'est d'ailleurs dit dans le film). Une bonne vanne, lancée sur un mauvais rythme, risque de tomber à plat, alors qu’une mauvaise, si le rythme est bon, a toutes les chances de passer. Problème d’allure donc. Funny People manque-t-il d’allure? Non. Le film a de l’allure, au sens où il fait preuve d’une réelle originalité, à défaut de rigueur, dans la conduite, totalement imprévisible, sinon cyclothymique, de sa narration... La question est de savoir si, en fonction des situations, le rythme est adapté."

mars 08, 2026

Pillion

  Pillion de Harry Lighton (2025).

  d/S.

"I have an aptitude for devotion."

Pillion, le premier long de Harry Lighton, est donc un film de pillion (qui n'a pas coûté des "millions"), en écho à la fois au "siège passager" chez les bikers (en français, on dit "sac de sable"), à l'arrière-train dans la culture gay et, par extension, à ce qui est "en bas" (bottom par rapport à top) dans le BDSM... bref au rôle "passif" que joue dans une relation à deux, celui qui est passager sur une moto, en position inférieure lors du rapport sexuel ou tient le rôle du soumis dans les jeux D/s.
Or Pillion, étant un mixte de comédie romantique (romance) et de film BDSM, justifiant le terme de domance, ou mieux de "dom com", pour le définir, on peut se demander lequel de ces deux genres est le genre "passif", sachant que si la comédie romantique semble y correspondre à première vue, le film BDSM relève, lui, du "sous-genre" et qu'à ce titre il n'a rien de dominant. Et de voir alors Pillion lui-même comme un jeu de domination et de soumission entre rom com et BDSM, notamment à travers les stéréotypes qui sont propres à ces deux genres, des genres à la base ultra codés. D'un côté: "dominer" la comédie romantique; de l'autre: "soumettre" le film BDSM. C'est dans ce double mouvement (où il s'agit d'appliquer des règles), qui du coup abstrait Pillion d'emblée de la sentimentalité rom com et progressivement de l'insensibilité BDSM, que repose toute la réussite du film.
Défi plutôt casse-gueule que Lighton relève admirablement. Et ce, parce que Pillion porte déjà en lui une forme d'excentricité ainsi qu'un humour typiquement british, et plus encore parce qu'il est porté par deux acteurs au jeu génialement complémentaire: Harry Melling (dans le rôle de Colin, l'apprenti "soumis", frêle et timide, traité comme un chien); Alexander Skarsgård (dans le rôle de Ray, le motard mutique au physique de colosse, dominant Colin du seul regard). Et que chacun se trouve accompagné d'une famille (la vraie famille de Colin, celle des bikers pour Ray) superbement composée, tout ça conférant au film une "tendre crudité/cruauté" qui rend les scènes explicites de BDSM allègrement kinky, et que si les effusions s'y trouvent asséchées (cf. la scène des obsèques, magnifique de pudeur), la tendresse qui sourd du film finit aussi par ramollir l'endurci.

Pillion c'est en somme l'histoire d'un baiser trop longtemps différé. Et c'est très beau.

(spoil) Pillion se révélant rétrospectivement le souvenir d'un chagrin d'amour (qui fait du BDSM une relation comme une autre), on regrettera l'épilogue, qui nous montre Colin l'année d'après (toujours à Noël), blessure probablement pas cicatrisée mais prêt à vivre une nouvelle aventure (à ses propres conditions), entérinant, un peu trop du coup, l'aspect "récit d'initiation" du film.

Pour les amoureux comme moi de BO, on précisera que l'apprentissage de Colin va de Chariot ("I Will Follow Him") dans la version italienne de Betty Curtis à Seabird des Alessi Brothers ("fly home" sont les dernières paroles de la chanson), en passant par les compositions d'Oliver Coates et la Gymnopédie n°1 de Satie.