Rose de Markus Schleinzer (2026).
Rose, le réel et les semblants.
"Qui es-tu?" ("Wer bist du?") demande à Rose, à la moitié du film, sa moitié Suzanna, divisant ainsi le film en deux parties égales:
— la première partie, la vie nouvelle de Rose (Sandra Hüller), l'usurpatrice (c'est mieux que "impostrice", non?), qui, se faisant passer pour un soldat de retour de la Guerre de Trente Ans et récupérant, document à l'appui, les terres dont "il" se dit l'héritier, finit par être acceptée par la communauté (un petit village allemand du XVIIe, ancré dans le protestantisme luthérien), sous réserve d'y affirmer sa "masculinité" (acte de bravoure — Rose tue l'ourse qui a arraché le bras de son jeune commis —, fertilisation de ses terres et réponse aux injonctions patriarcales: mariage et reproduction), jusqu'à l'accident: les piqûres d'abeilles et l'espèce de coma dans lequel est plongée Rose, imposant qu'on lui retire son pantalon, ce qui fait que Suzanna (Caro Braun) découvre le "pot aux roses".
— la seconde, qu'on peut diviser en deux sous-parties: 1) les conséquences de cette révélation (motivant un nouveau "contrat", intime et secret celui-là, qui va donner naissance à un vrai couple), alors que les soupçons grandissent au village, obligeant Rose et Suzanna à fuir (la séquence, très westernienne, où les villageois se rendent la nuit à la ferme pour exiger des preuves, plus précisément "la" preuve — le fameux Schwanz —, leur réception diatribesque par Rose, avant de revenir le lendemain avec le bailli et découvrir que le couple a fui, m'a fait penser à Johnny Guitar de Nicholas Ray); 2) le procès de Rose après que les deux femmes ont été capturées et emprisonnées.
"Qui est-tu?" demande donc Suzanna à Rose. La question est à mettre en relation avec celle que, inversement, pose Rose à Suzanna: "Qui est le père?", à propos de l'enfant que celle-ci a conçu contre toute attente (de Rose et du spectateur), enfant qui bien sûr n'est pas né du Saint-Esprit. Deux questions qui resteront sans réponses, même si pour la seconde, on se souvient que l'employé victime de l'ourse a été amputé d'un bras et non de son appareil reproducteur; et que le nom de (la) Rose, choisi par Schleinzer (qui aime prendre des prénoms comme titres de ses films, Rose vient après Michael et Angelo), est issu, j'imagine, du nom d'emprunt: Rosenstengel = "la tige de la rose", du personnage historique Catharina Margaretha Linck dont s'inspire largement le film (cf. son histoire sur Wikipédia), personnage très peu connu en France, expliquant que chez nous le film évoque plutôt le cas de Martin Guerre. Et si Schleinzer situe Rose au milieu du XVIIe et non du XVIIIe, époque où se déroule l'histoire de Linck, c'est peut-être pour inscrire son récit dans un contexte où l'emprise religieuse sur la société germanique restait encore très marquée, peut-être aussi pour être plus proche à ce niveau de Dreyer, rapport à l'austérité et à l'usage du noir et blanc pour traduire la rudesse de ces communautés protestantes, comme du cadre pour signifier l'oppression exercée sur le corps de la femme (enfermé qu'il se trouve, via des cadrages serrés, ou au contraire noyé dans de vastes décors naturels), en tout cas qui ne réduit pas le rapprochement avec Dreyer au seule finale et à Jeanne d'Arc. Quant à Haneke et son Ruban blanc, on y pense forcément (surtout parce que Schleinzer a participé à la réalisation du film): un même noir et blanc, mat à l'extérieur et contrasté, très peinture hollandaise, à l'intérieur, mais comme chez Dreyer en fait, de sorte que c'est plutôt à la fin qu'on pense à Haneke, en ce qui concerne non pas la mort de Rose et celle de Suzanna (non filmées de toute façon, et c'est tant mieux) (1), la mort de Rose se trouvant "mise en scène" à sa demande sous la forme d'une répétition très épurée de son exécution, mais dans ce besoin qu'a eu Schleinzer d'appuyer son propos féministe en rajoutant au martyr de Rose le fait que, durant sa fuite, elle ait été violée, qu'elle se soit retrouvée enceinte et qu'elle doive attendre son accouchement avant d'être exécutée!
C'est que la force de Rose se situe ailleurs, déjà dans sa première partie, quasi documentaire, magnifiée par la photo en noir et blanc... voire les deux premiers tiers si on s'en tient au récit et à l'indéniable puissance qui s'en dégage. Une puissance qui réside dans le dispositif mis en place par Schleinzer, associant d'un côté le compte-rendu d'un fait divers, basé sur des archives judiciaires (et commenté par une voix off), ce qui confère au film un aspect très foucaldien ("Le récit véridique de l'escroc de tout un pays et de ses gens qui, bien que né femme, prit l'apparence d'un homme et commit moult vilénies sous un faux nom"), m'évoquant aussi du coup René Allio, et de l'autre une sorte de fable queer aux résonances fortement féministes. Dispositif construit autour de la formule "Tu ne t'appartiens pas" (ce qui a motivé la conduite de Rose, formule qu'elle lance à son tour à Suzanna), écho à l'aliénation comme au destin tragique des deux femmes, condamnées à une mort atroce, la première pour avoir non seulement porté des habits d'homme mais surtout dupé (donc "sali") la communauté, la seconde pour avoir conçu en dehors du mariage (commis donc un "sacrilège")... Ce qui nous renvoie (on y arrive) à nos deux questions: "qui es-tu?" et "qui est le père"?
Deux questions qui ne font qu'une et touchent à la structure même de la subjectivité, ce à quoi le film s'attache à représenter via la question du genre et de ses artefacts. Une question qu'on aurait pu craindre lourdement traitée (à la prussienne), mais que Schleinzer arrive à rendre peut-être pas légère comme une plume mais suffisamment souple, par le biais de la chronique, au réalisme précis (avec sa bande-son incroyablement concrète, très matiériste, que la BO, pour le moins "fluide" avec ses chœurs éthérés, contrebalance) mais jamais cru (traversé de surcroît de fulgurances poétiques, à la Herzog, surtout dans la première partie) et le jeu subtil de Sandra Hüller. Il en est ainsi de l'usurpation et de la manière dont Rose, loin de s'opposer frontalement au système rigide du patriarcat (nulle "guerre de Rose" ici), s'y soumet au contraire, et même entièrement, via le travestissement, aux seules fins d'être libre. Façon de pervertir, de l'intérieur, l'ordre (symbolique) dont on sait qu'il est gouverné par la fonction du père (le Nom-du-père cher à tonton Jacques), différent du père géniteur, justifiant que restent secrets, et le patronyme de Rose (on apprendra que c'est une orpheline, comme l'était Linck), et le nom du père (biologique) de l'enfant de Suzanna. Si le film séduit, c'est qu'il sait s'affranchir des trop gros signifiants (sachant qu'à ce niveau c'est comme les goûts et les couleurs, chacun apprécie différemment la grosseur d'un signifiant) en recourant à une forme de poésie, relative aux différents accessoires dont use Rose pour donner le change. Autant d'artefacts qui, par leur simple présence, arborés devant la communauté (les habits d'homme, la balle de plomb portée en collier et que mâche Rose quand elle est prise d'angoisse — les lacaniens parleront d'"objet petit a") ou au contraire masqués au regard de l'Autre et qu'exhibera le médecin légiste à la fin: le bandeau pour aplatir la poitrine, la "corne" (das Horn), sorte de packer visant à rembourrer l'entre-jambes (en plus de servir de pisse-debout), et l'"épine" (der Dorn), en guise de strap-on, qui aura permis de consommer le mariage avec Suzanna. Tous ces subterfuges, ainsi mis en évidence quelle que soit leur visibilité, confèrent, outre l'usage qui leur est destiné, un caractère poético-ludique qui rend l'austérité de Rose... bah moins austère, et favorise une sorte de compromis entre l'esthétisant et l'exubérant (à l'instar du style post-renaissant, propre justement au XVIIe, plus tout à fait maniériste mais pas encore baroque), là où bien souvent, dans ce genre de film, on se trouve pris en étau entre la beauté des plans et la pesanteur du discours.
C'est à ce titre qu'on peut aller encore plus loin dans la lecture du film. Et voir comment Rose, qui est passée de l'être à l'avoir (le phallus évidemment), va s'accrocher jusqu'au bout à ce qui l'aura fait exister. Si en enfilant le pantalon, elle refuse à s'identifier à cet objet du désir pour l'homme qu'est le phallus, ce à quoi est traditionnellement assignée la femme, elle se voit en même temps contrainte de jouer la comédie masculine de l'avoir (pour ce qui est du pouvoir et de la propriété). Une position qui n'est tenable que par le silence de Suzanna (qu'on mettra au départ sur le compte de l'innocence, puis de la complicité, une fois le subterfuge révélé, ce qui l'a ébranlée — le mari tout-puissant n'était qu'un costume "vide" —, parce qu'y trouvant secondairement son intérêt, un motif d'émancipation: ainsi apprendre à lire et à écrire). Il en est autrement pour les autres. Tant que le village croyait à l'imposture, la loi du semblant protégeait Rose. Mais le doute est naturellement appelé à s'installer, et même à grossir, ce que Schleinzer exprime à travers tous ces jeux de regards chez les villageois, d'abord intrigués puis de plus en plus soupçonneux, jusqu'à développer une forme de paranoïa collective. A l'exigence formulée que Rose prouve qu'elle est bien un homme (en montrant sa "queue"), celle-ci finit par leur présenter la balle de plomb, cette balle qui lui a défiguré le visage pendant la guerre et qu'elle brandit comme preuve non pas qu'elle est un homme mais qu'elle ne peut être un escroc. Sauf qu'il est trop tard. C'est le réel qui, depuis la chute du signifiant phallus, assaille Rose et Suzanna, précipite leur fuite et les envahit une fois arrêtées. Si Suzanna disparaît complètement, Rose, dépossédée de cette "armure" que lui constituaient les semblants, se retrouve littéralement mise à nu, passant du statut d'usurpatrice à celui de martyre, et comme Jeanne d'Arc — la Jeanne d'Arc de Dreyer avec sa couronne de paille — martyre de sa propre cause. Passant ainsi d'un "impossible" (aux yeux de la communauté = s'autoriser à paraître un homme quand on est une femme) à un autre (le réel en tant que trou dans le tissu symbolique). Tout ce chemin parcouru pour se libérer de l'ordre patriarcal, elle n'allait pas le renier au dernier moment. Ce qui l'avait conduit à s'habiller en homme, elle était prête à l'assumer devant ses juges. Le hurlement que pousse Rose après avoir appris le sort réservé à Suzanna, témoigne-t-il d'un basculement, à l'instant de mourir, au sens "existentiel" du terme? Ces derniers mots en attestent: "Nous ne venons pas de Dieu, nous nous sommes inventés et imaginés". Puis, sur son parcours de femme qui ne voulait pas être un homme mais simplement être libre: "J'ai fait ce que j'ai pu." Et de détourner le regard.
(1) D'une manière générale, les scènes physiquement violentes (de l'attaque de l'ourse dont on ne voit que les conséquences — à l'image du plan d'ouverture: les "restes" de la guerre de Trente Ans — aux exécutions de Rose et de Suzanna) sont "bannies" du film. Dans Rose c'est la violence psychologique produite par le système patriarcal qui est mise en avant.









