Notre salut d'Emmanuel Marre (2026).
* Le titre du texte fait écho évidemment au titre du film, lequel renvoie à cet attachement dans les années 30 (période en mal de repères) pour le noster, au sens d'appartenance à un groupe, de la famille à la patrie, voire d'amitié internationale dans un cadre pacifiste (cf. le Notre Temps de Jean Luchaire)... ainsi que, plus ironiquement, au nom d'un magazine de cinéma très populaire dans ces mêmes années 30 et l'immédiat après-guerre... mais surtout au geste d'Emmanuel Marre, se réappropriant en l'inversant celui de son aïeul, dans un contexte certes moins "révolutionnaire" (on ne saurait confondre la débâcle de 40 avec celle que nous vivons actuellement), mais néanmoins contestataire, qui s'oppose non seulement à la rationalisation telle que la pratique un Bolloré au niveau de tous ces médias qu'il rachète et rentabilise en réduisant drastiquement les coûts (de sorte qu'il n'en reste rien sinon cette pauvre pensée d'extrême droite qui lui est propre, égrenée à "bon compte"); mais aussi à un certain type de films, sur l'Occupation et la collaboration, qui se révèlent très académiques dans leur manière de déplier la fiction, comme d'établir des passerelles avec l'époque contemporaine (je pense au Giannoli, bien sûr).
Travail Famille Patrie.
Disons d'abord qu'avec Notre salut, Emmanuel Marre prolonge Rien à foutre (coréalisé avec Julie Lecoustre en 2021) sur le thème donc de la rationalisation du travail (aka Les Temps modernes pour parler comme Chaplin, pionnier en la matière) et de ce qu'on appelle aujourd'hui la novlangue, en l'occurrence celle, managériale, des compagnies low cost et du travail ubérisé, que Marre, remontant le temps, retrouve dans la "collaboration", plus précisément l'administration de Vichy, vue sous l'angle non plus simplement bureaucratique mais gestionnaire et comptable... Où, à travers le personnage sans qualités d'Henri Marre (Swann Arlaud) — l'arrière-grand-père du cinéaste —, un ingénieur obsédé par la performance et "plus pétainiste encore que les plus pétainistes"... il s'agit de "gagner en efficacité" en recourant à une logique de pur management (historiquement le personnage, rattaché à l'antenne de Limoges du CLC = Commissariat à la lutte contre le chômage, apparaît comme un héritier d'Henri Fayol en même temps qu'un précurseur de ce qu'on appellera "la nouvelle gestion publique" dans les années 80 — je développe pas, j'y connais rien). En tout cas, si aveuglé par ses propres théories (il se balade au début du film avec des exemplaires de son traité Notre Salut publié à compte d'auteur, qu'il cherche à promouvoir dans les milieux du pouvoir) et sa ferveur pour le Maréchal, que cela en fait progressivement le parfait rouage, efficace et zélé, de la collaboration la plus ignoble (loin du débat sémantique qui ouvrait le film autour du terme "coopération"), jusqu'à fermer les yeux sur l'inacceptable (les rafles de Juifs qui eurent lieu à Limoges en 1942 et 1943).
[Digression lacano-lacanienne. Parce que Notre salut se prête idéalement à une lecture lacanienne quant aux mécanismes de l'aliénation: comment un sujet, structurellement divisé, s'efface derrière le langage et la technique pour fuir son propre manque. Tout commence par ce traité de théorie politique que le personnage trimballe et cherche à tout prix à faire publier, béquille fantasmatique (l'objet petit a, haha) pour combler son sentiment d'échec dans la vie (il a dilapidé l'héritage de sa femme et se retrouve sans ressources), arrivé à Vichy en quête d'une instance (le Grand Autre, héhé) qui, via le régime de Pétain, incarnation de la Loi, pourra le sauver. Mais où il va se perdre inéluctablement (c'est la figure du "collabo ordinaire") en se réfugiant jusqu'au bout dans cette "euphémisation" du réel que représente l'usage d'un langage purement "technique" (qui fait dire par exemple ramassage, mieux rassemblement, à la place de rafle), masquant ainsi l'horreur de la Shoah.]
Toute cette partie est remarquable, en termes d'écriture, qui procède par scansions, ce que matérialise Emmanuel Marre en coupant brusquement les scènes, segmentant son film à la manière d'une chaîne de travail, qui fait de Henri un simple maillon, jamais confronté directement à la vérité de son acte, signe aussi bien d'une déshumanisation du réel que de la banalisation d'un système (à ne pas confondre avec la "banalité du mal", tarte à la crème pour critiques paresseux). Qui voit ainsi le personnage se délester progressivement de toute conscience morale, entre la scène où il déclasse un de ses employés juifs, réduisant son salaire, parce que celui-ci risque d'être "contrôlé" et celle où il applique une retenue sur salaire à un de ses acolytes qui a acheté sans l'informer "de la paille et des pots de chambre" pour les Juifs qu'on déportait dans des wagons à bestiaux... une conscience morale si basse, si déliquescente, qu'elle en vient à disparaître totalement.
Mais c'est aussi sur le plan esthétique que réside la grande force de Notre salut, dans l'aspect "vrai/faux documentaire" du film, la marque de fabrique d'Emmanuel Marre, son côté Strip-Tease (la célèbre série documentaire de la télé belge), qui trouvait son point d'orgue dans D'un château l'autre (2018), réalisé entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2017, et le personnage de Francine (incarné par la propre mère du réalisateur — il y avait aussi un côté "Odette Robert", donc eustachien, dans le portrait) (1). A ce mix indiscernable entre docu et fiction, improvisation et interprétation (d'autant qu'Emmanuel Marre fait également appel à des comédiens non professionnels mais qui s'y connaissent sur la profession qu'ils incarnent puisque c'est la leur!)... on ajoutera les nombreuses échappées, à visée "vitaliste" (le mot est un peu fort), qui servent de contrepoint à l'image pour le moins sinistre de cette France collabo. Et qui passe ici par le pittoresque de certains personnages (mention à la secrétaire boulotte gentiment effrontée ou encore au général allemand qui raffole des tartes aux pommes bien sucrées...), et plus généralement, par toutes ces scènes de groupe que Marre saisit sur le vif par la grâce, limite excessive, d'une caméra en état d'ivresse, littéralement collée aux personnages, où le temps semble se dérober. Echappée que l'on retrouvera vers la fin, quand Henri Marre et sa femme Paulette (Sandrine Blancke) sont ensemble au bord de la rivière (bien que cela soit fini entre eux), moment suspendu, baigné de lumière (l'été, la zone libre) et véritable trouée dans l'espace du film. Car c'est elle, Paulette, la grande force vivifiante de Notre salut (du côté de l'Eros), débarquant à la moitié du film (du moins physiquement, avant elle n'existait qu'à travers les lettres échangées, en voix off, avec Henri, témoignant au contraire de son absence). Elle insuffle à Notre salut peut-être pas un "élan vital" (difficile vu l'époque) mais un sursaut de vie (tout en restant lucide quant à l'espèce de tunnel dans lequel s'engouffre Henri), à l'image de l'intermède musical chez le préfet, sur Popcorn de Hot Butter et sa danse des pingouins (reprise dans le film), moment sidérant, joyeusement absurde, d'où se dégage une douce folie qui dépasse la simple aberration temporelle que produit la musique (au sens premier du mot aberration: "qui s'écarte", ici de l'époque où se passe le film), au même titre que les deux autres aberrations que sont, au départ Sounds Like a Melody d'Alphaville puis Life Is Life d'Opus, dans les deux cas, pour accompagner l'enthousiasme délirant que provoque la figure de Pétain. C'est que pour Emmanuel Marre il s'agit moins, à travers ces titres, de raccorder le film au présent (les chansons datent des années 70-80, à mi-chemin entre l'époque de Vichy et aujourd'hui, d'où un caractère intemporel) que de conférer au film, dans la logique de ce qui précède, ce sentiment de la vie qui demeure malgré tout (2).
Il en est ainsi de la trajectoire même de Notre salut qui semble suivre ce qu'énonce la devise "Travail, Famille, Patrie". En premier lieu le travail, auquel se consacre aveuglément Henri Marre, puis la famille, quand apparaît Paulette (+ les trois enfants), mais que Henri ne saura préserver, enfin la Patrie dont il ne reste qu'un champ de ruines, à reconstruire donc, oui mais par d'autres, une autre génération. Le dernier plan, ensoleillé, montre Henri Marre avec un jeune enfant (écho au Film de l'été?) qui lui emprunte son chapeau (celui-là même qu'il a porté durant tout le film), avant le carton qui annonce sa disparition mystérieuse (Henri Marre est décédé en 1956), et le générique de fin sur lequel on entend Song for Budhanton de Jan Lauwers & Needcompany, une chanson-mantra qui invite à toujours aller de l'avant, en dépit du pire (les grandes tragédies du XXe siècle), et ce, de manière festive et exubérante, en accord avec le contrepoint joyeux que forment les trois passages musicaux (surtout celui des "pingouins"). Notre salut est assurément un grand film.
(1) Le titre emprunté à Céline (dont on sait qu'il évoque le passage entre le château symbolique que représentait pour l'écrivain sa demeure à Meudon et le château de Sigmaringen où il s'était réfugié avec le gouvernement de Vichy alors en exil) trouvait sa correspondance dans le film de Marre entre le "doux château" qu'était l'appartement de Francine, à qui Pierre, le héros, louait une des chambres, et le "château de cartes" que constituaient les promesses électorales de Macron et de Le Pen. Dans Notre salut, on peut aussi parler "d'un château l'autre", entre celui symbolisé par Pétain et Vichy, que fantasme Henri Marre, et la forteresse administrative dans laquelle il va s'enfermer.
(2) Le choix de ces trois chansons n'a rien d'anodin si on considère qu'Alphaville est un groupe allemand, Opus un groupe autrichien et que "Popcorn" a été composé par Gershon Kingsley, un compositeur juif allemand qui avait fui le nazisme quand il était adolescent.









