
Él de Luis Buñuel (1953).
"Il": celui qui opère.
Él de Luis Buñuel est composé de trois segments de durée sensiblement égale (une petite demi-heure chacun):
1) le coup de foudre de Francisco pour Gloria, elle-même attirée par Francisco mais luttant (au nom de la morale, de ses devoirs religieux et du fait qu'elle est déjà promise à un autre) pour réfréner son désir, avant d'y céder.
2) le flash-back, Gloria racontant à Raúl, son ex-fiancé, l'enfer qu'ont représenté ces premiers mois de vie commune avec Francisco, un homme en proie à de violentes crises de jalousie.
3) la folie qui gagne Francisco, de plus en plus sujet aux délires de jalousie et de persécution, jusqu'aux hallucinations finales.
Si la paranoïa est ainsi amenée à flamber à mesure que le film avance, limitée au départ à quelques traits chez Francisco (son côté procédurier, avec cette histoire de terres ancestrales qu'il veut récupérer par la voie juridique) pour exploser dans la dernière partie avec la scène pré-hitchcockienne du clocher, la tentative ensuite de Francisco de coudre le sexe de sa femme (ce que Lacan, grand maître en calembours, aurait résumé en disant que Él passait du "coup de foudre" au "fou de coudre"), engage le film du côté de Sade, dont on sait par ailleurs qu'il accompagne toute l'œuvre de Buñuel, depuis ses premiers films co-écrits avec Dalí (Un chien andalou, l'Age d'or) jusqu'au plus emblématique, Belle de jour.
Qui dit Sade dit perversion, et dans Él la perversion va elle aussi crescendo, du simple et doux fétichisme, à savoir le fétichisme du pied (et des escarpins) par lequel nous est révélé Francisco, qui lui fait découvrir — de pied en cap, pourrait-on dire — Gloria et en tombe amoureux, au premier regard, passe ensuite par la scène du "trou de serrure", ce trou dans lequel Francisco introduit une aiguille, visant à "crever" l'œil de celui qu'il soupçonne puis accuse de voyeurisme, pour culminer dans la scène démente du "sexe qu'il s'apprête à coudre", relevant, elle, entièrement de Sade et de son catalogue. De sorte que le film, plus qu'à une lecture "clinique" de la paranoïa, se prêterait davantage à une lecture sadienne, ce que Lacan avait bien vu dans son texte "Kant avec Sade" (1962-1963), privilégiant la question de la perversion à celle de la paranoïa. Dans la mesure également où la paranoïa, quand bien même elle aurait été décrite avec justesse par Buñuel, comme l'avait d'abord signalé Lacan, en 1953 lorsqu'il découvrit le film (au point d'en faire profiter régulièrement ses élèves), comme l'a aussi rappelé Buñuel par la suite, pas peu fier de ce soutien du célèbre psychanalyste pour un film dont la réception critique avait été plutôt fraîche (1)... où la paranoïa, donc, une fois pointées les correspondances dans le film, n'offre pas grand-chose de plus à l'analyse, en tant qu'œuvre et non plus cas clinique, au contraire de la perversion, autrement plus fertile pour ce qui est de l'interprétation, tant l'œuvre de Buñuel et sa poétique appellent justement à l'interprétation.
Donc, allons-y, interprétons:
Et d'abord, dans une optique qu'on pourrait qualifier de mystique (qui touche au sacré), par où Sade et Buñuel se rejoignent, au sens où Dieu est omniprésent dans leurs œuvres (on connaît le bon mot de Buñuel se disant "athée, Dieu merci"), chacune abondant en scènes (sacrements, rites...) empruntées à la liturgie chrétienne. Él commence par le lavement des pieds du Jeudi saint, prélude au "coup de foudre" de Francisco, et se termine par Gloria et Raúl, accompagnés de leur enfant, passés prendre des nouvelles de Francisco dans le couvent où celui-ci coule dorénavant des jours (faussement) apaisés... le film offrant là, outre la figure christique que représente le personnage de Gloria (via la passion qu'elle vécut puis les souffrances qu'elle endura avant la délivrance que constitua sa séparation d'avec Francisco), ce motif typiquement sadien qu'est l'enfermement monacal, prolongeant l'enfermement psychique dans lequel se trouve Francisco, personnage assiégé s'il en est, de même qu'il rappelle ce que fut la vie de Sade qui passa plus d'années en prison qu'en liberté — cf. le tableau de Man Ray, "Le portrait imaginaire de Sade" (en couverture, soit dit en passant, du Séminaire de Lacan "L'éthique de la psychanalyse", 1959-1960), avec un Sade fait de pierres, "pétrifié" au sens premier du mot: enfermé dans la pierre, de ces pierres qui sont celles de la Bastille que l'on voit brûler au fond du tableau, et auquel renvoie l'aspect extérieur, en pierres justement, de la demeure, véritable forteresse, où a vécu Francisco. Une demeure au demeurant singulière, avec son escalier monumental (on pense à la maison de Sebastian, l'ancien nazi, jaloux lui aussi mais de manière étonnamment tendre, que joue Claude Rains dans Notorious d'Hitchcock), son curieux cagibi, en désordre et plein de poussière, qui jouxte le grand hall d'accueil, soit les deux aspects de la personnalité de Francisco, à la fois le plus charmant des hommes en société et à la compagnie terriblement toxique dans l'intimité, ainsi que le décrit Gloria, alors que le jardin — un parc d'arbres centenaires —, là-même où la jeune femme finit par céder (à son désir), comme une digue se rompant brusquement (Buñuel fait suivre le plan du baiser entre Francisco et Gloria par l'image d'une explosion, amorce non pas du bonheur mais de la construction d'un barrage, auquel renvoie non seulement l'ex de Gloria, un ingénieur, mais plus encore, la trajectoire du film)... eh bien se révèle une sorte de monde originel, encore vierge des vicissitudes qui attendent les deux amants.
Quant à la perversion proprement dite, dans sa vision la plus sadienne, comment l'interpréter? Qu'est-ce que Francisco cherchait précisément à faire — parce qu'il existe une "logique", même dans le délire — en voulant ainsi coudre le sexe de sa femme? C'est rétrospectivement que l'interprétation se met en marche (quitte à délirer, mais peu importe, je le répète, si c'est cohérent), une fois le finale passé et que nous a été dévoilé que l'enfant de Gloria se prénomme Francisco, autrement dit que le père n'est pas Raúl. Car si l'ambivalence est propre au cinéma de Buñuel, l'ambiguïté en revanche ne l'est pas: le fait que Raúl ne réponde pas au père supérieur, quand celui-ci lui demande si Francisco est le père de l'enfant, installe peut-être un doute chez le supérieur, mais nullement chez le spectateur — fort de ce qu'il connaît de l'histoire —, à partir du moment où, l'enfant se prénommant Francisco, le prénom ne peut être que celui de son père. Cette vérité (tardive) vient éclairer la scène-clé de la "couture". Elle implique que Francisco et Gloria ont donc eu une relation sexuelle (peut-être unique, et probablement lors du voyage, mi-d'affaires mi-de noces, à Guanajuato). En d'autres termes, que les deux amants ont perdu à cette occasion leur virginité; de manière attendue pour Gloria, en tant que nouvelle mariée, mexicaine (en fait argentine, comme l'actrice) et croyante, plus troublante dans le cas de Francisco, mais l'information nous avait été donnée par Francisco lui-même, quand il évoquait sa conception de l'amour, l'attente longue et pure que cela suppose avant de rencontrer la femme idéale, et à ce titre unique, la femme en qui se cristallisent ses rêves et ses désirs, subissant alors la foudre (el Rayo) de l'amour vrai.
C'est en cela que la virginité représenterait le thème secret du film. On peut en effet imaginer que la rencontre sexuelle ait été pour Francisco une rencontre avec le Réel, la défloration de Gloria provoquant chez lui la "chute" de cette image magnifiée qu'il avait d'elle jusque-là. Celle-ci ne serait plus alors qu'une femme "commune", qui cherche à séduire les hommes, déclenchant la jalousie de Francisco à la moindre occasion. Jusqu'à assimiler Gloria à tous ces humains qu'il méprise, quand il les regarde, semblables à des vers, du haut du clocher où il l'a emmenée; jusqu'à même vouloir la précipiter dans le vide pour qu'elle les rejoigne. C'est l'image d'une Gloria impure qui dorénavant s'impose à lui de manière obsédante, au point finalement, quand elle lui manifeste toute sa haine et se montre décidée à ne plus subir ses insultes — il vient de la traiter de "chienne" —, eh bien de se trouver à la fois horrifié, enragé, abattu, et que va alors émerger l'idée de... l'opérer, de lui coudre le sexe. D'où l'aiguille courbe, le fil, les ciseaux... et une lame de rasoir, parce qu'on est dans un film de Buñuel et qu'on n'a pas oublié Un chien andalou. Où se mêlent confusément dans sa tête plusieurs sentiments, en premier lieu, du côté de la jalousie paranoïaque, la volonté de "barrer" la route aux futurs prétendants. Mais c'est bien sûr en référence à La Philosophie dans le boudoir de Sade que Buñuel introduit cette scène. Echo à la fin de l'ouvrage (censée être l'apothéose pour ceux qui "jouissent" du spectacle), quand Eugénie, initiée par Dolmancé, coud le sexe de sa mère, Madame de Mistival, pour que ne ressorte pas le venin — la vérole — que le valet lui a au préalable inoculé... en même temps que, par cette opération, la mère ne se retrouve plus apte à procréer, ce que Lacan traduit dans son texte par: "V...ée et cousue, la mère reste interdite". Sauf qu'on n'en est évidemment pas là chez Buñuel, la référence à La Philosophie... relevant avant tout de l'humour (noir) du cinéaste, au même titre que la lame de rasoir. Car sur le versant du sacré, n'est-ce pas plutôt l'hymen que chercherait ici à "réparer" Francisco? Réparer au sens de recréer la Gloria d'avant, celle du "Rayo", la Gloria immaculée, qui le rapprochait de Dieu (ainsi que l'y invitait le prénom Gloria). Soit l'acte sadien mais dans sa dimension mystique, qui "intègre" Dieu, quand bien même Il n'existerait pas. Acte de protestation contre la société, c.-à-d. la Loi (au nom de la Nature), et comme contredit par ce recours au "divin" (au sens d'un état primordial du monde, où tous les désirs seraient satisfaits, même les plus infamants), ce qui fait, au bout du compte, que l'acte ne s'accomplit pas, restant à l'état de fantasme (de la même manière que le sont les écrits de Sade, sortis tout droit de son imagination pour "occuper" son emprisonnement), comme si "force restait à la Loi", ce qui d'ailleurs est le cas dans La Philosophie, dans la mesure où, pour justifier le supplice infligé à Madame de Mistival, Dolmancé exhibe à la fin la lettre de l'époux l'autorisant.
Cette opération qui vise donc à (re)coudre, Buñuel la représente par l'étrange démarche en zigzag qu'adopte par deux fois Francisco. D'abord, dans la continuité du clash entre lui et Gloria, et de son passage chez le majordome (qui le dissuade de tuer sa femme), lorsqu'il monte l'escalier (avant d'arracher une tringle du tapis et de se mettre à taper sur les barreaux) et que naît alors l'envie délirante de coudre le sexe de Gloria; puis, à la toute fin, dans le couvent — c'est le dernier plan —, quand il se dirige vers une sorte de trou noir entouré d'un feuillage (difficile de ne pas y voir une métaphore sexuelle), après avoir aperçu celle dont il ne peut dire le nom et son fils, l'image de ce dernier réactivant la scène "avortée" de la suture. De sorte que le zigzag reproduirait le mouvement de l'aiguille, qu'il s'agisse de l'aiguille courbe du chirurgien, effectuant un surjet, ou celle du tapissier, effectuant un capitonnage, ce qui nous amène directement (sans zigzag) au "point de capiton", cher aux lacaniens. Je m'explique.
Nous avons donc, au niveau des séquences, une chaîne qui va:
— de la menace de Gloria qui, constamment, violemment et injustement accusée d'infidélité par Francisco, se dit (cette fois étant la fois de trop) "prête à tout" pour mettre fin aux humiliations;
— à la réponse de Francisco, se disant lui aussi "prêt à tout" pour mettre fin, de son côté, à cette infidélité qu'il délire à plein tube, et, une fois écarté l'idée "rationnelle" du divorce, préconisé par le majordome, et celle "passionnelle" du meurtre, qui ne ferait que le conduire en prison, aux dires toujours de ce dernier... décide donc, plus halluciné que jamais, de coudre le sexe de Gloria.
La chaîne, que métaphorise la démarche en zigzag, suit alors un mouvement en ligne brisée, à partir du clash et ce qu'il connote en termes de menace et, en retour, de crainte. Ce qui, dans le cas de Gloria, fait écho à la crainte de Dieu — rappelons que "frère" Francisco, à la fin, ne peut nommer Gloria, qu'il y a là quelque chose d'ineffable, à l'instar du Tétragramme, sa phrase restant en suspens: "el ingeniero y..." —, forgeant chez Francisco (et sa jalousie paranoïaque), suite à ce que Gloria lui a dit, qu'elle aurait aimé avoir un amant pour, en le lui révélant, se venger de tout ce qu'il lui a fait subir... forgeant donc chez lui un premier signifiant, le signifiant "coudre", qui se met à glisser, en zigzag, à la manière dont Francisco monte l'escalier, mais sans points d'arrêt, sans points de capiton, parce que pris dans le délire, qui empêche de transformer ce signifiant premier en d'autres signifiants, de sorte que se trouve entretenu le délire — celui de coudre un sexe —, qui lui sert tout autant de vengeance (à l'infidélité de Gloria dont il est convaincu), de réparation (pour retrouver l'image de la première Gloria) et d'interdit, telle une "ceinture de chasteté" (pour ce qui est de la jouissance). Une folie dont on ne saurait guérir, comme le montre le dernier plan.
(1) On ajoutera que Lacan connaissait bien Buñuel, qu'il avait côtoyé au début des années 30, via Dalí, à l'époque où celui-ci mettait au point sa "méthode paranoïa-critique" et Lacan, lui, préparait sa thèse sur la paranoïa, chacun s'intéressant au travail de l'autre — Lacan comme caution scientifique aux théories de Dalí se retrouvant ainsi vingt ans plus tard dans l'accueil réservé au film de Buñuel.





