Soudain de Ryūsuke Hamaguchi (2026).
Les trois derniers films d'Hamaguchi — Drive My Car (2021), Le mal n'existe pas (2024) et Soudain (2026) — ont en commun de s'appuyer sur un argumentaire politique fortement inspiré (semble-t-il) des théories marxistes de Kohei Saito, le philosophe de la décroissance (Capital in the Anthropocene), que ce soit sous l'angle de la "catastrophe" dans Drive My Car (avec Fukushima dans le rétro), de l'écologie proprement dite dans Le mal n'existe pas ou du "prendre soin" (le care), antidote au "toujours plus" capitaliste, dans Soudain. Pour cela, Hamaguchi s'est successivement nourri d'une nouvelle de Murakami, d'une composition d'Eiko Ishibashi et aujourd'hui de la correspondance entre Makiko Miyano, une philosophe de la contingence, alors atteinte d'un cancer du sein stade IV (la question du comment faire face à la soudaineté et l'imprévisibilité de la mort, comme de la vie, étant au cœur de son travail de chercheuse), et Maho Isono, une anthropologue médicale. Et pour développer tout ça, de manière riche et approfondie, tout en restant le plus fluide possible (c'est le défi des derniers Hamaguchi), inscrire le récit dans un cadre bien particulier: la répétition d'une pièce de théâtre dans Drive My Car, en l'occurrence Oncle Vania de Tchekhov, ou la création d'un glamping dans Le mal n'existe pas... Avec Soudain (dont le titre original, plus précis, emprunté à celui du recueil, est: "Soudain, je me sens mal"), Hamaguchi semble encore monter d'un cran puisqu'il y mêle le théâtre (Mari/Tao Okamoto, ancienne étudiante en philosophie, a mis en scène avec son comédien une pièce inspirée de la vie de Franco Basaglia, le père de la "psychiatrie démocratique", qui fit fermer les manicomios de son pays, véritables "maisons de fous", et dont la devise "da vicino nessuno è normale" — "de près, personne n'est normal" —, qui donne son titre à la pièce, renvoyait à la nécessité absolue qu'il y avait, dans le traitement de la maladie mentale, à placer la dignité de l'individu au cœur de sa prise en charge, soit d'ouvrir tous les espaces entre l'hôpital et la cité)... y mêle donc le théâtre et la vie en EHPAD (qui voit la directrice Marie-Lou/Virginie Efira, qui, elle, a fait des études d'anthropologie, essayer d'y imposer comme méthode de soins la philosophie de l'Humanitude, et ses quatre piliers dont celui de la "verticalité" — le rester debout marqueur de dignité s'il en est) (1).
Présenté ainsi, Soudain apparaît comme un film multicouches dont on craint, à l'instar des deux précédents, qu'il soit redoutable en termes de lourdeur. Et c'est, on l'a vu, tout l'art d'Hamaguchi que de savoir l'irriguer, pour que les couches, ainsi imprégnées, communiquent aisément entre elles. Permettant non seulement de façonner le film mais aussi de l'infiltrer "en douceur"; de sorte que ressorte, de manière tendre et délicate, le "noyau dur" du film que représente l'amitié indéfectible qui se noue entre ces deux femmes, un peu dans l'esprit du roman de Mitsuyo Kakuta, Celle de l'autre rive (ici les deux rives "culturelles" que sont la France et le Japon). Cet ensemble/dispositif, qu'on pourrait trouver à la base trop théorique, le spectateur est libre de l'effeuiller, pour n'en conserver que ce qui le touche le plus, personnellement. Soudain peut ainsi se lire dans sa totalité, ce qui le rend plutôt massif, quand les personnages sont appelés à préciser leurs réflexions, là sur ce qu'est l'Humanitude (on croirait lire une page Wikipédia), le manque d'argent et le manque de personnel dans les EHPAD, ou encore le cercle vicieux que forment le déclin démographique et le système capitaliste dans sa logique de rentabilité (qui touche jusqu'au temps "non travaillé"); et en réponse la question de l'ici et maintenant capitaliste (now/here, au départ "nulle part" = nowhere) par rapport à tout ce qui est extérieur, jusqu'à la nature qu'on épuise de plus en plus tout en y rejetant ce que l'on consomme (je simplifie à l'extrême, la démonstration est plus détaillée)... et à l'autre bout, si on effeuille au maximum, l'histoire toute simple d'une directrice d'EHPAD au bord du burn-out (comme le redoute le responsable de la logistique — Jean-Charles Clichet, excellent) qui, trop sous tension au début du film pour dormir plus d'un quart d'heure par nuit (ou par jour), eh bien, finit, via sa rencontre avec l'amie japonaise et la réflexologie plantaire, par retrouver le sommeil. La vérité est entre les deux, entre le trop doux qui ferait de Soudain un film lénifiant et le trop rêche qui en ferait un film édifiant (quand on passe de la discussion au discours); entre le doudou (à l'image des marionnettes à doigts — des petits animaux kawai à souhait — qui servent d'échange à un moment donné entre les deux protagonistes) et le diskado (à l'image du tableau Velleda servant, lui, à "instruire" le spectateur). Deux écueils qu'Hamaguchi arrive à éviter (parfois de justesse) pour que son film reste debout lui aussi (et que ça marche!), sachant maintenir une forme de gravité légère, ou l'inverse (on ne sait plus puisque tout se mélange), en tout cas qui ne passe pas par l'humour (la fiente de pigeon sur la fiole de Marie-Lou, dernier plan du film) ou alors involontairement (la scène collective de massage plantaire qui ressemble à une partouze)... mais le souvenir à jamais vivant de ce qui aura été une "philia" entre deux êtres. L'essentiel de Soudain est bien là, lorsque le film, à l'approche de l'inéluctable (quand après avoir non pas rendu l'impossible possible mais fait qu'un possible surgisse au cœur de l'impossible), finit par abolir les frontières entre le dedans et le dehors, l'intériorité et l'apparence (à l'instar de l'autiste, personnage pivot du film).
C'est en ce sens que, du point de vue esthétique, Soudain se rattacherait davantage au concept de l'iki, une forme d'élégance naturelle (rappelant par endroits Ozu, écho surtout au philosophe Kuki Shūzō dont Makiko Miyono était d'ailleurs spécialiste), qu'à celui du wabi-sabi, jadis incarné au cinéma par Mikio Naruse. "Soudain, je me sens mal" sous-entend que l'instant d'avant je me sentais bien... et que j'en profitais. Soudain, c'est ça aussi. Profiter jusqu'au bout des moments iki du film (ils sont nombreux), quand bien même ils seraient parfois soudainement suivis de moments plus disgracieux, parce que moins subtils, trop didactiques. Car, vous répondraient Basaglia le psychiatre, Mari la dramaturge, Makiko la philosophe et last but not least Hamaguchi le cinéaste... ces moments moins "bien-portants", pour ce qui est de la narration, n'en demeurent pas moins signes de vitalité. Et Soudain déborde de vitalité.
(1) L'EHPAD labellisé Humanitude dans lequel a été tourné le film est celui de la Cité Verte, situé à Sucy-en-Brie.













