La Vénus électrique de Pierre Salvadori (2026).
"Colore ma nuit".
She's got it
Yeah, baby, she's got it
Well, I'm your Venus
I'm your fire, at your desire
(Shocking Blue, Venus, 1969)
La Vénus électrique de Pierre Salvadori est un bon film, plus précisément un bon film d'ouverture... le film qui ouvre idéalement un festival, qui plus est celui de Cannes, via de bons acteurs et de bonnes actrices (même Marmaï, si les scènes ne durent pas trop longtemps) et quelques tours de passe-passe (qui font mouche, au hasard: une bougie allumée et dégoulinant sur la main habituée aux brûlures de Suzanne, absorbée qu'elle se trouve dans la lecture du journal d'Irène; une serviette à carreaux déposée en vitesse sur les épaules d'un Hermès de jardin...). On y retrouve le côté "bien huilé" des comédies de Salvadori, où il est question d'illusions et de mensonges (Suzanne ment "comme elle respire" et le récit fonctionne sur "de vrais mensonges", quand bien même ils reposeraient sur des faits réels), qu'il s'agisse de l'amour ou de l'art, ici la peinture (les tableaux du film évoquent van Dongen) et le cinéma (le cinéma à l'origine, en tant qu'art forain), mais aussi l'art et le commerce... l'art et la technique, ce qui me fait penser au jeu de mots (laids) de Perec — qui préférait aux quenelles de Cocteau les cocktails de Queneau (on appelle "cocktail Queneau" un mélange de bitter San Pellegrino et de Schweppes) —, je vous le ressers, il s'agit d'un dialogue entre un lion, une pie et un veau (les mauvaises langues y verront respectivement Lellouche qui a du coffre, de quoi contenir l'ami et le marchand, Demoustier qui a de la tchatche, en fausse médium, et Marmaï, à la pleurniche facile dans le rôle du peintre inconsolé):
"Pour moi, dit le lion, le cinéma n’est que technique. – Pas d’accord, fait la pie, il est technique, mais il est aussi art. – Permettez que je donne mon avis, dit le veau, pour moi, il est seulement art... Donc le cinéma, le veau le dit qu’art [le vol d'Icare]".
OK je m'égare. D'autant que s'égarer, c'est justement ce qui manque à la Vénus, un peu trop dans ses clous (en termes de narration), mieux: sur les rails (électrifiés) qui permettent au film de glisser sans heurts jusqu'à son terminus (pour le coup attendu), et le spectateur, de le suivre avec un certain/réel plaisir, confortablement installé (c'est ça aussi un film d'ouverture), mais également sans mystère (parce que les "trucs" se trouvent éventés), ce qui, sur les thèmes du faux et du simulacre, différencie Pierre Salvadori d'un auteur comme Pierre Zucca (c'est davantage du côté de Zecca que lorgnerait la Vénus électrique)... Voilà, le festival peut commencer. (sans moi)
Rappel: sur En liberté!
"Oh putain..." répètent à l'envi Adèle Haenel et Pio Marmaï. Eh oui, oh putain, quel film! ou plutôt, quelle pêche!... la punchline, les gags à gogo, ça fuse, ça pulse, le film est au taquet du début à la fin, quasiment sans répit... C'est sûrement pour ça que Pierre Salvadori a changé le titre qui au départ était "Remise de peine", un titre qui ne collait plus avec le régime du film... Et c'est un peu dommage. D'abord parce que je préfère "Remise de peine" à "En liberté" — Modiano c’est quand même mieux que Montagné (hé hé) —, surtout parce que le film aurait gagné par moments à être davantage sur le frein, à prolonger les modes "pause", à casser la belle mécanique pour qu'on puisse non pas souffler mais ressentir plus fortement l'émotion provoquée par ce que vivent les deux personnages: pour Yvonne, la femme flic, la découverte que l'homme qu'elle a aimé, flic lui aussi, le père de son enfant, n'était pas un héros mais un salaud; pour Antoine, prisonnier tout juste libéré, le fait d'être devenu complètement asocial (à tendance psychopathe) après huit années passées en prison, à cause dudit flic, alors qu'il était innocent. Je ne dis pas qu'un tel bouleversement, on ne le ressent pas, mais que les deux personnages, emportés qu'ils sont par le rythme endiablé du film, ne laissent pas le temps au spectateur de s'émouvoir de leur situation (1)... dès que l'émotion affleure elle s'envole aussitôt, pas de temps mort, on est déjà dans la séquence suivante.
De sorte que l'émotion se trouve pour l'essentiel déléguée aux deux autres personnages, incarnés par Damien Bonnard et Audrey Tautou (moins drôles mais plus touchants). Si cette répartition des rôles assure une forme d'équilibre, entre énergie et indolence, folie et sagesse, rire et tendresse... elle crée aussi, à travers la symétrie de certaines scènes, les effets de répétition (la scène qui ouvre le film, qui n'est autre que l'histoire que raconte Haenel le soir à son fils — sur le papa superhéros —, en la modifiant à chaque fois en fonction de son ressentiment, le running gag que constituent les apparitions du serial killer...) et les effets de miroir, une structure beaucoup plus rigoureuse qu'il n'y paraît, un travail d'écriture qui s'apparente à celui du stand-up que Salvadori a lui-même pratiqué dans le passé... spectacle survolté qui voit les scènes et les gags s'enchaîner, ce qui fait qu'on rit (cf. le braquage de la bijouterie, en costume SM, latex et vocoder pour trafiquer la voix), mais en même temps finit par saturer le film, l'empêchant d'atteindre le dérèglement narratif (déchaînement n'est pas dérèglement) qui faisait la force des premiers films de Salvadori, j'allais dire des premiers "Antoine", vu que c'est le prénom que portent presque tous les héros de Salvadori. Cette profondeur qui manque, inhérente au style voulu par l'auteur, n'a évidemment rien à voir avec ce qui au contraire plombe la plupart des comédies françaises: le scénario-béton, les dialogues surécrits, les personnages-types, la caricature... Non, ce qui manque ici c'est juste un supplément de flamme, ce petit plus qu'ont les meilleures comédies, même les plus déjantées...
(1) A la manière de la jolie scène des retrouvailles entre Marmaï et Tautou, qu'il faut rejouer parce que le premier ayant été libéré plus tôt que prévu, la seconde, sous l’effet de la surprise, n’a pu vivre pleinement ce moment de bonheur que devaient être les retrouvailles. Le film, lui aussi, "libère" trop tôt ses deux héros, nous empêchant de s'y attacher vraiment.











