Dégel (El deshielo) de Manuela Martelli (2026).
Chilly Chile.
C'était il y a quatre ans. Le film s'intitulait 1976 (en français Chili 1976). Peu l'avaient vu, beaucoup l'avaient même snobé. Et pourtant, qu'est-ce qu'il était beau ce film. "Comment magnifier une histoire?", avais-je écrit à l'époque. Et de poursuivre: "Vous prenez une actrice, Aline Küppenheim, incroyable de présence, que Yarará Rodríguez, la cheffe op, va éclairer avec délicatesse, dans des décors à dominantes vieux rose et mauve conçus par Francisca Correa, le tout baignant dans une ambiance sonore aussi inquiétante que mystérieuse, rehaussée par la musique expérimentale de Mariá Portugal"... Ce premier long métrage de Manuela Martelli était donc passé sous les radars d'une bonne partie de la critique, en dépit de sa belle et troublante sororité, si prégnante que j'en étais arrivé à me dire que ces femmes de 2022, quand elles ont fait le film, devaient être habitées par l'esprit de toutes celles qui dans les années 70-80, sous Pinochet, avaient disparu.
Aujourd'hui nous arrive Dégel, qu'on pourrait sous-titrer "Chili 1992" (1), qui renvoie à l'après-dictature, mais tout juste après (Pinochet est toujours chef des armées), ouvrant une période de transition, largement hantée par les fantômes du passé, où les silences comme les secrets sont toujours de mise. Et pour symbolisait ça, l'iceberg, un énorme bloc de glace, venu de l'Antarctique, que le Chili avait exposé lors de l'Exposition universelle de Séville. Recourir aux symboles: un geste dont Martelli ne se prive pas, sous d'autres formes, à valeur poétique sinon picturale (comme dans Chili 1976), du blanc qui ouvre le film au rouge qui le clôt, en passant par toute une gamme chromatique dominée par les teintes beige et marron (la couleur du bois) qui sont celles de l'hôtel de la station de ski où se passe Dégel (2), ainsi que de la nature, progressivement "révélée" à mesure que va fondre la neige. Mais encore: la couleur de l'anorak d'Inés, 9 ans (comme Manuela Martelli en 1992), la petite héroïne du film, quand l'anorak prend la place de sa combinaison de ski bleue, en accord avec le silence que sa grand-mère lui impose ("Tu ne sais rien... je ne sais rien... personne ne sait rien.").
Rien de sur-signifiant dans ce type d'écriture qui est propre à nombre d'auteurs hispaniques — et on ne saurait reprocher à la cinéaste ce qu'on tolère chez d'autres plus renommés, d'autant que celle-ci, à ce niveau, a la main plutôt légère. La beauté du film vient d'ailleurs en grande partie de cette économie dans le symbolique qui donne à Dégel un côté feutré (à l'image du bruit des pas dans la neige), en phase non seulement avec le thème de la disparition (ici la disparition mystérieuse d'Hanna, la jeune skieuse d'origine est-allemande avec laquelle Inés s'était liée d'amitié, sa disparition faisant également écho à la disparition de son pays) mais aussi, plus profondément, avec l'image trompeuse à laquelle renvoyait la période de transition — et cette fausse pureté que symbolisait en fait l'iceberg avec sa partie immergée — où, sous couvert de s'ouvrir au libéralisme démocratique, on faisait fi des crimes commis sous Pinochet. Car plus encore que toutes les disparitions qui ont jalonné cette période (3), et seront peut-être au centre du prochain film de Martelli, c'est surtout l'absence d'une parole, exigeant que les coupables rendent des comptes, qui marqua le début des années 90, de sorte que, dans le cadre du film et de son intrigue, si on sait ce qui est arrivé à Hanna, on décide de le taire.
Faute de parole, c'est le regard qui est au cœur de Dégel. Le regard d'Inés, avec ses grands yeux noirs (rappelant ceux d'Ana Torent dans l'Esprit de la ruche de Victor Erice et Cría cuervos de Carlos Saura, deux films sur la dictature franquiste qui ne sont pas sans parenté avec celui de Martelli). Filmé à hauteur d'enfant, El deshielo, qui se traduit aussi par "débâcle", est finalement le portrait d'une enfant sans enfance, seule dans un monde d'adultes (et d'ado trop grands pour elle), en quête de figures maternelles (ou sororales). Et d'autant plus seule que la chape de plomb que fut la dictature ne s'est pas évanouie du jour au lendemain, qu'elle a perduré, non plus sous la forme d'une chape mais d'un voile bien épais, encore marqué par les non-dits... Pour Inés, des non-dits écrasants vu qu'il n'y a que cela autour d'elle (la poussant à chercher des vérités par forcément de son âge) et qu'elle se trouve loin de ses parents (partis momentanément à Séville). Manuela Martelli traduit admirablement les états d'âme de l'enfant, par l'élégance d'une mise en scène tout en retenue, qui ne recourt à aucun climax (belle interprétation au passage de Saskia Rosendahl dans le rôle de la mère d'Hanna — on notera avec amusement l'étonnante ressemblance avec l'adolescente comme si elle était réellement sa mère). C'est là peut-être le secret du film, son propre secret, dans la manière où se noue chez Inés, et pour parler lacanien, le réel d'une disparition, le symbolique dans sa dimension de fiction (qui fait dire p. ex. à Inés qu'Hanna, qui ne connaissait que l'hiver parce que s'entraînant toute l'année, alternativement dans les deux hémisphères, eh bien, n'est pas morte, parce qu'elle reviendra en... été!), pour masquer ainsi le réel... et l'imaginaire (via la relation qu'Inés, en manque d'affection, instaure avec Hanna puis la mère de celle-ci). Dégel est un film, à tout point de vue, magnifique.
(1) Il s'agit en fait du troisième volet d'une trilogie sur la dictature militaire mais que Manuela Martelli a réalisé avant le deuxième censé se dérouler en 1981.
(2) Le film a été tourné dans la zone volcanique des Nevados de Chillán.
(3) Parallèlement au reportage télévisé sur l'iceberg de Séville, que regarde la petite Inés, d'autres images sont diffusées dont celle de cadavres exhumés d'une fosse commune (le Patio 29 à Santiago?).







