Ida de Paweł Pawlikowski (2013).
Quand je regarde la bande annonce de Fatherland, le nouveau film de Pawlikowski présenté à Cannes, il est clair que, esthétiquement parlant, c'est dans la même veine que les deux précédents, Ida (2013) et Cold War (2018): films "rétro" (privilégiant la reconstitution historique), au noir et blanc classieux (la photo est signée Łukasz Žal qui, au passage, a éclairé la Zone d'intérêt de Glazer), sur la Pologne des années 60 (Ida), celle des années 50 (Cold War) et donc l'Allemagne de 1949 dans Fatherland. Le tout accompagné d'une BO elle aussi très travaillée, qui mêle classique, chansons folkloriques, variétés (ainsi l'actrice Joanna Kulig dans Cold War... alors que dans Ida on entendait, entre autres, "Tombe la neige" d'Adamo), rock et bien sûr jazz dont Pawlikowski semble friand (cf. outre les standards d'époque, les arrangements et/ou compositions du pianiste polonais Marcin Masecki).
Pour le coup je remets en ligne mon texte sur Ida, avec cette question, concernant le cinéma de Pawlikowski: l'esthétisme très marqué, et souvent étouffant, qui caractérisait les derniers films (jamais vu ceux d'avant, tel My Summer of Love) trouve-t-il enfin avec Fatherland une raison d'être, je veux dire, qui soit au service du récit (en termes de narration mais aussi d'émotion) et non l'inverse.
Ida... oh?
Ida de Paweł Pawlikowski est un beau film, très beau même... la question est de savoir si c'est aussi un "film beau", c'est-à-dire un film dont la beauté n'est pas que plastique, évidente, mais aussi plus secrète, se dévoilant progressivement, à l'image de son héroïne quand elle libère ses cheveux; un film dont la lumière ne se réduirait pas aux talents d'éclairagiste de son chef-opérateur mais viendrait aussi de l'intérieur, à l'instar — par exemple — d'un Dreyer ou d'un Bresson (excusez du peu). Pour le dire autrement: Ida n'est-il qu'une reconstitution formaliste, maniériste, de la Pologne du début des années 60, celle qu'a connue Pawlikowski lorsqu'il était enfant, avant de la quitter pour ne la retrouver qu'aujourd'hui, à l'occasion de ce film, favorisant ainsi le télescopage des deux époques? Ou exprime-t-il autre chose qui dépasse la question de l'esthétique à travers ce qu'il dit, ou simplement évoque, concernant l'antisémitisme polonais, sous la forme ici d'un retour du refoulé: le fait que des Polonais (catholiques) ont tué des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale? Il est sûr que cette pente esthétisante, qui vise à recréer le climat de l'époque, qui est celui de la déstalinisation (soit, sur le plan esthétique, la fin du réalisme socialiste et le début d'une nouvelle vague), tend à "figer" le film: format serré, 4/3, noir et blanc granuleux, lumière d'hiver, diffuse, neutralisante... comme si quelque chose d'irréel se manifestait, que l'émancipation entrevue n'était qu'illusion. En écho à cet aspect figé, voire gelé, du film, il y a le recours fréquent au décadrage, le visage des personnages, complètement ex-centrés, se retrouvant au bas du cadre. Comment l'interpréter?
Bonitzer, dans son célèbre bouquin, parlait du côté mortifiant du décadrage, y voyant une "pulsion de mort agressive et froide", qui rejette le vivant à la périphérie, et ce d'autant plus violemment que l'œil est habitué (du moins en Occident) à centrer, à fixer d'abord le centre d'un plan... Quelque chose se déplace, en marge, et va même jusqu'à tomber dans Ida. C'est la figure du film qui condense glissement (Ida, la jeune novice qui doit bientôt prononcer ses vœux, aussi transparente qu'impénétrable, et sur laquelle semblent glisser les événements, elle-même glissant à la surface du film) et basculement (Wanda, dit "la rouge", à cause de son passé stalinien, juge aujourd'hui placardisée, qui noie son mal-être dans l'alcool et les rencontres sans lendemain avec des hommes). On pourrait trouver ça un peu trop carré, un peu trop signifiant (d'un côté la sainte, de l'autre la putain... Wanda le dit elle-même), ce que renforce la ligne directrice du film, qui conduit les deux femmes dans la Pologne profonde, paysanne, lieu de vérité — une vérité enterrée, qu'il faut donc déterrer —, cette vérité qui a fait d'Ida une orpheline (recueillie dans un couvent) et de Wanda, sa tante, ce personnage dur, cynique, désabusé, que la jeune fille découvre en même temps que son judaïsme... La beauté est en partie là, dans cet équilibre entre douceur (celle, froide, d'Ida) et douleur (celle, enfouie, de Wanda), un équilibre hélas rompu quand Ida se retrouve seule, qu'elle semble passer de l'autre côté du miroir (on pense à l'autre Ida, celle de Gertrude Stein), du côté de la "vie", à travers sa relation avec le saxophoniste, prélude à une petite vie réglée d'avance (nulle traversée), vision déprimante, si déprimante qu'elle préfère retourner au couvent (alors qu'elle sait maintenant qu'elle est juive), choisissant ainsi le repli, à l'écart du monde, sauf que cette fois elle n'est plus filmée au bord du cadre — comme l'était Wanda avant de basculer — mais plein centre... Enfin vivante? On peut en douter.












