janvier 18, 2026

Ce que Sacha disait


  Le Roman d'un tricheur de Sacha Guitry (1936).

  [illustration: Savignac]

Quelques mots de Sacha Guitry pour accompagner le Roman d'un tricheur

Nous ne possédons peut-être pas en France le sens de l'humour qui est plus anglo-saxon que latin, mais pourquoi ne nous appliquerions-nous pas à développer le sens de l'ironie, source bienfaisante dont la production cinématographique française est un peu dépourvue.
Vous devez penser que l'ironie est une des manifestations les plus précieuses de l'esprit. Or ne vous êtes-vous pas aperçu que l'ironie des événements n'est évidente qu'avec un peu de recul? A la minute même où ils se produisent, ils n'ont pas ce caractère. Leur actualité les en prive. Les chagrins s'apaisent avec le temps et la philosophie qui s'en dégage devient alors perceptible et, de ce fait, l'opinion qu'on s'en fait devient plus équitable et bien plus séduisante.

(...) Voilà pourquoi je prétends que les choses, quand elles sont racontées au passé, conservent toute leur valeur littéraire — et qu'elles ont une ironie qui les rend plus savoureuses encore. Si nous devions bannir l'ironie de la littérature française, nous en éprouverions une perte irréparable — et soyons assurés que notre littérature ne serait pas ce qu'elle est si Voltaire n'avait pas écrit "Candide". L'ironie est un diapason — et ce diapason décèle ce qui sonne faux. Et c'est la raison pour laquelle le genre mélodramatique ne peut guère lui résister.
Car, il est à noter ceci: les hommes de génie, seuls, peuvent se passer d'être ironiques, les autres ne peuvent pas. Car l'ironie qui manque à une œuvre lui est apportée fatalement un jour par l'auditoire qui l'écoute ou le lecteur qui la parcourt.
Je m'explique:
Je crois que Victor Hugo n'avait pas le sens de l'ironie, mais c'était un homme de génie. Quand il a du génie... il s'en passe très bien! Mais, quand il lui arrive de manquer de génie, alors on s'aperçoit qu'il manque d'ironie... Et l'ironie qui lui fait défaut, on se permet de la lui fournir en souriant un peu de ce qu'on vient de lire!
Ce phénomène ne se produit jamais avec Racine et avec Molière — parce que Molière est constamment ironique lui-même, et parce que Racine a constamment du génie!
La Tragédie et la Comédie sont des genres supérieurs, extrêmement supérieurs au drame — parce que le drame fait pleurer! Il faut se méfier de ce qui fait pleurer, car ce qui fait pleurer vous fait sourire un jour.
Et voilà pourquoi nous ne pouvons pas revoir sans sourire les drames qui nous on fait pleurer dans notre enfance.
Alors, nous disons d'eux qu'ils sont démodés — ce qui n'est pas juste. Nous les accusons comme s'ils avaient changé — quand c'est nous qui avons changé. Eux, ils sont toujours les mêmes — c'est nous qui sommes moins naïfs.
Il en va de même avec ce que nous appelons "les choses profondes". Nous avons une tendance à croire que ce que nous ne comprenons pas est profond. C'est un témoignage excessif de modestie — et c'est une grande erreur que nous commettons. Ce qui est réellement profond n'est jamais ennuyeux ni incompréhensible — et les choses les plus profondes qui aient été dites sont rarement même énoncées sérieusement. (Cahiers du cinéma n°173, décembre 1965)