octobre 01, 2026

Mon journal 21

  Shoot the Moon (l'Usure du temps) d'Alan Parker (1982).

  Notes de septembre.

2 septembre
Découvert l'Usure du temps d'Alan Parker. Le titre original, Shoot the Moon, fait écho à un jeu de cartes appelé "Hearts", auquel jouent à un moment donné certains personnages, l'expression "shoot the moon" s'appliquant au joueur qui ramasse tous les cœurs (et la Dame de pique). Et on veut bien croire que dans ce film, qui est une variante de Kramer contre Kramer — avec non plus une mais quatre têtes blondes à s'occuper (des filles en l'occurrence) — les "cœurs" abondent, choyés par une "dame de pique" (Faith/Diane Keaton) impeccable dans son rôle de mère, mais brisée en tant qu'épouse (depuis qu'elle sait que son mari, George Dunlap/Albert Finney, écrivain brillant, la trompe avec Sandy/Karen Allen), une procédure de divorce étant en cours. Soit "Dunlap contre Dunlap" (avec un "a" = le "giron familial" aux couleurs ternes, gris-brun, telles que le révèle le générique d'ouverture).
Cela dit, le film aurait tout aussi bien pu s'intituler "The Court Game", titre du livre qu'a écrit George et pour lequel il reçoit un prix au début, sachant que le court de tennis que fait construire Faith dans son jardin joue un rôle important, à la fois comme enjeu dramatique ("court" c'est aussi le tribunal) et comme expression des tensions, jusqu'au point d'orgue final, marquant non pas l'aboutissement d'une suite de conflits mais le surgissement brutal, foudroyant, de ce qui bouillait intérieurement chez George, perdu, lui, dans son rôle de père/époux défaillant, plus doué, on l'imagine, dans celui d'un amant (Sandy dit aux enfants qui la questionnent que faire l'amour avec George c'est "comme manger de la glace").
Shoot the Moon offre ainsi une vision somme toute classique (avant le finale) de ce qu'est un mariage arrivé à son terme dans une famille "typically" américaine (le scénario est signé Bo Goldman), avec ici le divorce en arrière-plan, l'aspect judiciaire restant en retrait, quant à la garde des enfants (à la différence de Kramer contre Kramer), ou des biens à récupérer (à la différence de la Guerre des Rose). Cette approche "intériorisée" de la rupture (trop poussée par moments, quand Finney et Keaton surjouent un peu l'abattement) surprendra ceux qui, loin de connaître Parker par cœur, réduisent sa filmo à Midnight Express. Oubliant qu'il sait filmer les enfants (se rappeler Bugsy Malone), ce qui rend les scènes avec le petit quatuor incroyable de justesse — en fait trois + un, Sherry, l'aînée, plus à l'écart, observant avec déchirement et colère le désastre conjugal (sinon le dés-astre, vu que la Lune s'est "fait shooter"). Oubliant surtout que la musique, de la pop au rock — bah oui Parker est anglais — est au cœur de son œuvre. Si Shoot the Moon se situe entre Fame (1980) et Pink Floyd: The Wall (1982), dont on voit d'ailleurs un poster sur le "mur" de la chambre de Sherry, le film suit un mouvement lui-même très musical, d'autant plus qu'il n'y a pas véritablement de musique. Ainsi ces trois grands moments que sont: la scène sur le ponton entre Sherry et George qui permet à celui-ci d'offrir enfin à sa fille la machine à écrire non électrique qu'il lui avait promis pour son anniversaire (c'était le leitmotiv du film); la scène de dispute au restaurant entre George et Faith, lesquels finissent par s'en prendre aux clients de la table d'à côté (scène que n'aurait pas désavouée un James L. Brooks); et bien sûr le chaos qui conclut le film et le laisse totalement dévasté, via ce dernier plan qu'on croirait sorti d'un film de guerre, pire, d'un film d'horreur... Shoot the Moon passant ainsi brusquement d'un style bluesy au rock le plus hard.

5 septembre
Salvation d'Alper... encore un film écrit au burin, y a rien à sauver.

10 septembre
Le problème de Adieu monde cruel c'est que ça manque justement de cruauté, à la différence du cinéma français des années 70 que le film convoque (le côté littéraire, la voix off, une jolie ritournelle...) et qui ne se réduit pas seulement à Truffaut (Félix de Givry n'est pas le petit-fils de Claude de Givray, haha)... pensons également à Miller, Eustache, Bresson, Blain, Pialat, Téchiné, etc. De sorte que si le film est plaisant à suivre, il reste quand même trop gentillet, la dernière partie sombrant même dans le gnangnan.

12 septembre
Un pyjama pour deux — Dans la foulée du film de Félix de Givry, j'ai vu un autre premier long, celui de Roy Andersson, A Swedish Love Story (1970), dont de Givry se dit d'ailleurs grand admirateur (on le comprend), film à part chez Andersson, pour qui connaît ses autres films, qui relèvent de la catégorie "super-lourds", pas des plus digestes, pour qui également aurait tendance à réduire ASLS à son cœur adolescent, ladite "love story suédoise", occultant ce qui l'entoure (le monde des adultes, angoissés, blasés, frustrés...), la part du film qu'Andersson s'attachera à développer par la suite dans son œuvre et qui là, par contraste, fait ressortir toute la grâce du couple formé par Pär et Annika. Soit l'existence d'un vrai contrechamp, ce qui manque cruellement à Adieu monde cruel (pas tant le monde des adultes que celui que forment de manière indistincte les autres adolescents, ceux qui, directement ou non, ont poussé le héros à vouloir disparaître). De sorte que dans A Swedish Love Story la menace de simple joliesse, que risquait la représentation seule du petit couple d'ado (faite essentiellement de regards en coin, de sourires complices et de désirs contenus), se trouve écartée par les allers-retours abrupts qu'effectue Andersson entre ces deux mondes. De sorte encore que celui, secret, où se sont réfugiés Pär et Annika (soit le temps suspendu de l'adolescence et des premiers émois), apparaît comme un espace d'illusions, si de surcroît on l'inscrit dans l'époque, la fin des années soixante, marquée par les premières failles du "modèle suédois" — qui voit l'apogée du système social-démocrate (dominé par le consumérisme et l'accès pour tous au confort moderne: frigos et voitures Volvo) s'accompagner d'un terrible vide émotionnel... De sorte enfin que l'avenir des deux ado, qu'on pourrait penser meilleur (si on considère que 1. l'époque est aussi celle de l'arrivée au pouvoir d'Olof Palme et d'une social-démocratie plus socialiste et que 2. le film ne saurait présager de la suite de l'œuvre d'Andersson, surtout que ASLS relève également de la "première fois"), eh bien se révèle purement utopique, Pär et Annika — on y adjoindra, symboliquement, la figure "angélique" et silencieuse d'un des copains de Pär, incarné par Björn Andrésen, le futur Tadzio de Mort à Venise — étant appelés à s'effacer au profit de ce finale spectral et glacé qui transforme la "fête des écrevisses" des adultes en une marche funèbre. Un avant-goût de ce qui attend les deux amoureux...

14 septembre.
Ah la Vie d'une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, un film bourgeois sur une femme au taquet (désolé, j'ai pas pu résister), dans lequel, sous prétexte de dresser le portrait d'une femme brillante, forte, moderne, etc. (Léa Drucker, comme d'habitude géniale, ici en patronne d'un service de chirurgie maxillo-faciale, surchargée de responsabilités, professionnelles mais aussi familiales — la mère qui perd la tête — et qui s'en échappe le temps d'une aventure homosexuelle), se trouvent également dressés les "bons gros sujets" qui vont avec, de l'hôpital public en crise aux joies du lesbianisme (sur fond de carte postale), en passant par la question de l'Alzheimer et de la mise sous tutelle, ou encore des "gueules cassées" qu'il faut reconstruire et de l'engagement humanitaire en Ukraine (à ce niveau le film s'inspire de Chloé Bertolus, la chirurgienne qui a réparé entre autres le visage de Philippe Lançon après l'attentat contre Charlie Hebdo) et, cerise sur le gâteau, la petite touche culturelle que représente la figure d'Erri De Luca. Bref, une vie bien remplie... et le film aussi, trop rempli même, ce qui fait que pour que ça tienne en 1h30 on recourt souvent aux clichés. Ainsi de l'anticonformisme de Gabrielle — Léa Drucker est gauchère, lol —, la "chir" restée childfree pour vivre pleinement sa passion, de surcroît à l'HP (elle ne cède pas aux sirènes du privé)... un anticonformisme qui, parce qu'insuffisamment exploré faute de place, se révèle un anticonformisme de surface.

15 septembre
Elles tournent... Le Troisième Cinéma fait par les femmes, avec une note sur Chicas tristes de Fernanda Torva.

16 septembre
Le Tintoret / Mike Leigh
Dans La Recherche, Proust écrivait (via Swann) que les traits du Docteur du Boulbon rappelaient un portrait de Tintoret: "le gras de la joue... la cassure du nez... la pénétration du regard." 
17 septembre 
Laura Tuillier a raison. Rose c'est Foucault + Dreyer. Et c'est pas mal du tout.

21 septembre
Qui es-tu? Sur Rose de Markus Schleinzer.

24 septembre
Les Roches rouges — Dumont est donc passé du Nord au Sud, du Nord-Pas de Calais (la Côte d'Opale) à la région PACA (la Côte d'Azur), bref, des dunes aux roches, en l'occurence rouges, celles d'Anthéor au pied de l'Estérel, avec son viaduc ferroviaire et sa calanque aux eaux turquoises, qui sert de cadre (quasi) unique au film. Et dans ce paysage "fauviste", qui voit lesdites roches rouges plonger littéralement dans le bleu de la Méditerranée, des tout-petits de 5-6 ans sauter eux aussi, à l'envi, du haut des rochers, sous un beau soleil d'été. Parmi eux, Géo (le bien nommé, un paysage à lui tout seul, motif dumontien par excellence), aux cheveux blancs... pas comme les blés du coup, disons le lait, et bourré de tics, genre syndrome de la Tourette, comme son arrière-grand-père (ch'ti), le commandant Van der Weyden, qui lui aussi avait les cheveux tout blancs.
Les Roches rouges, c'est d'abord ça: une jolie palette de couleurs qui témoigne du talent pictural de Dumont. Avec dans le tableau, ces petites figures en maillot de bain, rouge, jaune, vert... qui s'accrochent aux pierres comme des lézards avant le grand plouf. C'est l'enfance à l'état brut, le temps des vacances (la maternelle est finie), le temps de la vacance aussi, en termes de scénario (une bluette, au sens de "petite étincelle", entre Géo, qui est donc le "pitchou" du coin, et Eve, la "bambola" des beaux quartiers, sous le regard pas content de B.), pratiquement sans dialogues ("pourquoi tu dis rien?" dit Géo à Eve, "parce que rien" répond Eve)... cinéma filmé à hauteur d'enfant (comme on dit), et pas en roue libre, vu qu'on y pratique plutôt le dérapage contrôlé et que c'est en squad que les enfants se déplacent... sans casque, autant dire en toute liberté. Et Dumont de s'offrir ainsi une jolie pause fraîcheur, dégagé (momentanément) de son élan mystique (Bresson, Dreyer, Péguy...), pour s'en tenir au pur "récréatif" (caméra portée et lumière naturelle), en accord avec la grâce lumineuse, forcément gauche et fragile, d'un enfant.
PS. A l'origine les Roches rouges devaient être une tragédie, du Shakespeare miniature, à petite échelle, avec le finale (funeste) qui va avec (Roches rouges = Noces rouges), mais que le trop bas-âge des enfants a rendu impossible à tourner. Merci les enfants!

  Les Roches rouges de Bruno Dumont (2026).