octobre 22, 2026

La Gradiva

  La Gradiva de Marine Atlan (2026).

  Une nuée ardente.

"Non Toni, tout n'est pas sale."
(Suzanne)

A travers ce qu'il nous dit des lycéens et de la jeunesse, le film de Marine Atlan ne saurait être plus en phase avec l'actualité (qu'il s'agisse de l'état de l'enseignement ou de la plateforme Parcoursup, source d'inégalités et d'angoisse). C'est là la part "éruptive" de la Gradiva, passionnante en soi mais que j'imagine largement traitée ailleurs. C'est plus en profondeur, au niveau de la chambre magmatique — pour rester dans la métaphore volcanique —, qui touche à la question du désir et de la mélancolie, que j'aimerais parler du film. La Gradiva, on le sait, est à la base une nouvelle de W. Jensen, sous-titrée "une (pièce de) fantaisie pompéienne", devenue célèbre grâce à Freud, par l'analyse qu'il en fit, établissant, à travers l'image de la Gradiva, nom donné par le héros de la nouvelle (un archéologue) à un bas-relief antique vu dans un musée de Rome et représentant une jeune femme à la démarche aérienne, comme suspendue (Gradiva = "celle qui marche"), dont il tombe éperdument amoureux et se met à rêver (dans un de ses rêves qui se passe à Pompéi lors de l'éruption du Vésuve en 79, il retrouve la jeune femme mais ne peut l'avertir de l'imminence du danger)... établissant donc une comparaison entre le travail du rêve dans la cure analytique et l'archéologie qui par le biais des fouilles s'efforce, elle aussi, à restituer le passé (cf. là).
Si la Gradiva s'en tient à la part "gradivesque" de la nouvelle (notamment lors du rêve de Suzanne, pas le meilleur moment du film), il en épouse surtout la structure "géologique", fait de plusieurs niveaux (à l'image de Naples) dont on accède en creusant de plus en plus profondément (sur ce registre, le film n'est pas sans parenté avec l'Aventure rêvée de Valeska Grisebach). Justifiant du coup sa longueur (2h25), au point même, du fait de sa choralité, de souffrir d'avoir été par endroits "raccourci". Au contraire de la séquence (la plus belle du film) où Toni, le personnage central (l'acteur a un faux air de Guillaume Depardieu), accompagné de Suzanne, visite la demeure napolitaine (à la façade rouge et blanche) dans laquelle vécut son grand-père, qui serait mort lors du séisme de 1980 et qu'aurait cherché à retrouver ce jour-là la grand-mère, version que Suzanne — à l'instar de Zoé Bertgang, la "vraie" Gradiva dans la nouvelle de Jensen — finit par contester, ramenant Toni à la réalité, quant au "roman familial" qu'il s'est inventé, lui balançant qu'il est trop romantique, que les histoires d'amour ça n'existe pas entre aristocrates et femmes de ménage et que sa mère n'est pas née d'une passion amoureuse mais d'un viol, ce à quoi il répond affligé: "Tout est sale".

La beauté du film, à la fois lumineux (Naples) et traversé de fantômes — qui rappelle la série "Tous les garçons et les filles de leur âge" et par ricochet le premier chant de Mektoub, My Love de Kechiche — tient en grande partie à cette image de "gradiva" à laquelle est confronté Toni, archéologue à sa manière, via l'enquête qu'il mène, à partir de photos, sur ses origines napolitaines, mais dépourvu de savoir (à la différence de la professeure de latin qui, elle, a le savoir et aime le transmettre, compensant par-là sa propre solitude, sauf que, excédée par le comportement provocateur et "je-m'en-foutiste" de Toni, elle passera à côté de son mal-être). Du groupe de lycéens (une classe de terminale) parti ainsi à Naples en voyage d'études, pour visiter le Vésuve et les ruines de Pompéi, on retiendra comme figure de "gradiva" le personnage de James, personnage magnétique (séducteur et mystérieux, il fait penser à Terence Stamp dans le Théorème de Pasolini) qui séduit les filles de sa classe, exerce même une attirance sur sa professeure... et dont Toni est amoureux. "Gradiva" donc, mais sous une forme inversée, dans la mesure où, ne répondant pas au désir de Toni, celui-ci s'en trouvera finalement annihilé, là où dans la nouvelle de Jensen, la Gradiva, par l'intermédiaire de Zoé, finissait par libérer Norbert Hanold/l'archéologue de son délire en l'amenant au véritable amour (le personnage de Zoé correspondant ici, on l'a vu, à Suzanne, au sens où elle est la seule à comprendre le mal-être de Toni, qu'elle partage en quelque sorte — se définissant elle-même comme "la fille pas baisable" — mais sous une forme inversée, là aussi, puisque le retour au réel qu'elle favorise chez Toni, en brisant le mythe de ses origines, précipite le drame). Toni-James-Suzanne forment une ligne de "regards désirants", qu'annonçait le tout du début du film, dans le train, où l'on voyait Suzanne, en retrait, observer Toni, lui-même observant, à travers la vitre du compartiment, James faire l'amour avec une des lycéennes (plan kechichien), et qui explosera, en termes de tension, telle une "nuée ardente", lors de la visite de la Villa des mystères (jusqu'à pousser Suzanne à bout: "Putain, mais ça donne envie de couper des bites!"). Cette ligne, Marine Atlan, va la suivre tout le long du film, via les relations troubles, fluctuantes, contradictoires, qui sont propres à l'adolescence, entre Toni (et sa détresse), James (et son statut privilégié), Suzanne (et ses complexes)... conférant à la Gradiva une ardeur assez inouïe, rarement ressentie dans les teen movies. Certes le film, de par sa trajectoire mélancolique, vire à la tragédie, "figeant" au final le récit, à l'image des corps pétrifiés de Pompéi (nul miracle à la fin comme dans Voyage en Italie de Rossellini avec lequel la Gradiva entretient néanmoins des liens quant à la question du désir et le cadre pompéien où elle est appelée à s'exprimer). Pour autant l'épilogue se veut empreint d'espoir. Le plan final qui voit le bus (ramenant les élèves dévastés) disparaître au loin, pendant qu'un travelling opère sur des orangers, accompagné par la voix off de Suzanne, laisse entendre que, par delà les angoisses d'une génération, et de ses élans contrastés, quelque chose persiste, qui aurait à voir avec le sentiment de la vie. Du côté de la Gradiva, de "celle qui marche"...