
Aprile de Nanni Moretti (1998).
Ecce bambino.
Aprile fait un peu figure de "parent pauvre" dans la filmographie de Moretti, coincé qu'il se trouve entre les deux plus grands succès critiques et publics qu'a connus le réalisateur: Journal intime (Caro diario, 1993) et la Chambre du fils (2001). Le revoir aujourd'hui corrige cette vision tant le film apparaît, non pas comme un simple complément à Journal intime, sous prétexte de paternité, mais un vrai plus via sa construction, élaborée au jour le jour, sans scénario préalable, soit, sur le plan structurel, une plus grande radicalité, qui suppose plus de contrainte encore dans la finalisation de l'œuvre, expliquant d'ailleurs que Moretti soit revenu à une forme plus "classique" dès le film suivant. Bref, Aprile est un grand film, égal aux deux autres, parce qu'y dévoilant (comme ramenée au premier plan) la part secrète, faite d'incertitudes, d'hésitations, de renoncements, qui préside à la création d'une œuvre (et Dieu sait si cette part est importante chez Moretti).
Si Aprile prolonge Journal intime, dans sa forme de "film-journal" et son caractère intimiste (Moretti y conserve son prénom "Nanni", comme dans le film précédent, abandonnant définitivement le "Michele Apicella" des années 70-80), il va donc plus loin, comme boosté par la paternité, l'enfant (Pietro) se révélant la figure "centrale" du film, au sens où il constitue l'axe véritable autour duquel se déplie non sans contorsions le récit, "décentrant" pour le coup le personnage "autocentré" que représente habituellement Nanni Moretti dans ses films, très proche du vrai Moretti mais pas exactement le même, ce que j'ai appelé ailleurs le "Moretti de comédie". En tout cas, dont la présence accentue encore plus l'intimisme d'Aprile, imposant à Moretti d'y faire intervenir l'entourage familial, côté maternel: la maman de Pietro = Silvia Nono, la fille du compositeur Luigi Nono; la maman de Silvia = Nuria Schönberg, la fille du compositeur Arnold Schönberg; et — forcément — la maman de Nanni = Agata Apicella Moretti, histoire qu'elle lui rappelle comment elle conciliait, quand il était bébé, son métier d'institutrice et son rôle de mère, pour ce qui est notamment des tétées, vaste sujet dans le film.
1. On retrouve ainsi dans Aprile, mais livrée en "pièces détachées", la double articulation privé-public qui sied au cinéma de Moretti. Et dont le cœur se trouve être ici, côté privé, la naissance de Pietro le 13 avril 1996, et côté public, le résultat des élections législatives et la victoire historique de la gauche (la coalition emmenée par le PDS de Prodi sur l'Alliance de droite emmenée par Forza Italia, le parti de Berlusconi), deux événements survenus quasiment en même temps, à huit jours d'intervalle. (Dans une scène savoureuse, Moretti, tout en caressant le ventre rond de sa femme, demande à son fils d'attendre quelques semaines avant de sortir, le temps qu'il termine le tournage de son documentaire.) A partir de ce noyau (qui voit Moretti, sur sa Vespa, crier "4 kilos 200" à ceux qui, drapeau au vent, célèbrent le retour de la gauche), il s'agira alors d'ajouter des scènes qui "remplissent" le film, à commencer par celles situées en amont (le film débute par la victoire de Berlusconi en 1994, se disant "réparateur de télés" prêt dorénavant à "réparer l'Italie", ce qui pousse un Moretti désemparé à fumer un énorme joint, écho inversé au pot de Nutella géant dans Bianca), des scènes relatives à l'envie (pour le moins vague) de tourner un documentaire sur l'Italie, puis, une fois le gouvernement de droite tombé, de tourner une comédie musicale sur un pâtissier trotskiste (Silvio Orlando) dans les années 50, puis, n'y arrivant pas, à revenir à l'Italie d'aujourd'hui, via donc les nouvelles élections législatives.
2. Autant d'engagements qui n'aboutissent pas (sinon compiler tous les journaux et revues de la presse italienne), parce que l'esprit tourné ailleurs, du côté du bébé à naître (qui passe par le choix du prénom ou de ses futurs chaussons). Soit une première partie dominée, comme toujours chez Moretti, par l'angoisse, qui conduit le cinéaste à ses habituels accès de colère (ainsi de s'emporter devant sa télé contre D'Alema qui se laisse manœuvrer par Berlusconi: "D'Alema, dis quelque chose, réagis, dis une chose de gauche, même pas de gauche, dis quelque chose... réagis!) ou encore le besoin d'emmerder quelqu'un (ici Daniele Luchetti qui tourne un clip publicitaire pour une marque de pâtes). A cette première phase, correspondant à la grossesse de Silvia, suit la phase de panique, à mesure qu'approche l'accouchement, auquel il se doit d'assister et dont il sortira particulièrement fier (il ne s'est pas évanoui)... comme il se doit de faire son documentaire (en interviewant par exemple Corrado Stajano sur son expérience de parlementaire mais qui a décidé de ne pas se représenter, le retrouvant, parmi les cartons, en plein déménagement), comme jadis il s'était cru obligé d'écrire des lettres au PCI, au PDS et même aux mouvements gauchistes, toutes ces lettres jamais envoyées (pour quoi faire?), et qu'il se verrait bien aller déclamer un dimanche à Hyde Park, tel un orateur sur son escabeau. L'arrivée de Pietro, combinée à celle de la gauche au pouvoir, ouvre la dernière partie du film, marquée par de nouvelles angoisses (concernant surtout l'allaitement, on l'a vu) mais aussi des moments d'euphorie, telle la fameuse scène où Nanni Moretti, avec Pietro perché sur son épaule, et un gros transistor (genre ghettoblaster) à la main, chante à tue-tête "Ragazzo Fortunato" de Jovanotti, ou celle, plus tardive où, toujours en compagnie de son fils, il trie ses coupures de presse étalées dans l'appartement, ou bien détache les couvertures (très sexy à l'époque, signe du berlusconisme ambiant) du magazine L'Espresso.
3. Reste le documentaire, en ce qui concerne p. ex. la déclaration d'indépendance de la Padanie, que Moretti suit à distance en buvant un café, mais aussi, tel un contrechamp à l'image renvoyée par la Ligue du Nord, le drame que fut la tragédie d'Otrante — le naufrage de la Katër i Radës qui provoqua la mort de 89 albanais —, poussant Moretti à rejoindre Brindisi (soit l'extrémité sud de l'Italie) pour interviewer d'autres migrants albanais. Tout un matériel dont il ne fera rien, parce qu'à la procrastination se mêle encore et toujours l'excuse de la paternité, ainsi qu'il l'explique à un ami qui lui reproche, le jour de ses quarante-quatre ans, de ne plus tourner, ajoutant que s'il compte vivre quatre-vingts ans il ne lui en reste plus beaucoup pour réaliser d'autres films (ce qu'il matérialise à l'aide d'un mètre à mesurer), un décompte à valeur de déclic pour Moretti, le conduisant — en Vespa, support des grandes résolutions chez lui — à jeter tous ces articles de journaux accumulés depuis des années, à oser mettre la cape en laine qu'il n'avait jamais osé porter et, une fois arrivé à bon port, armé d'un mégaphone, crier "moteur!" et enfin tourner la comédie musicale des années 50 dont il rêvait depuis le début, avec ce pâtissier trotskiste qui, heureux au milieu de ses gâteaux, "oublie tout et se met à danser".
J'ai beaucoup raconté le film, ce qui n'est pas une démarche très critique, j'en conviens, mais c'est que le cinéma de Moretti se prête idéalement à ce type d'approche, les scènes dans ses films étant si parlantes (surtout là, dans la forme choisie, qui voit les scènes, véritables "saynètes", s'enchaîner sans temps mort) que les décrire, outre le plaisir jubilatoire que cela procure (du moins chez moi), se révèle le meilleur moyen pour traduire l'esprit qu'il y règne. Toujours le même, avec ses variantes, et dont on peut dire que dans Aprile il conjugue ce que les critiques italiens appellent le "morettisme" chez Moretti — qui mêle "autofiction égocentrique, névrose obsessionnelle, ironie mordante et engagement politique de gauche", c.-à-d. aussi son bavardage, son rabâchage, ses outrances, ses références appuyées, sa fausse naïveté (n'en jetez plus)... ce morettisme qui en excède plus d'un (mais qui moi me met en joie)... et qui là, donc, se conjugue avec ce tournant qu'aura été dans la vie de Moretti sa paternité (comme il y aura plus tard la mort de sa mère). C'est ce qui fait le génie du film et qu'il faudrait analyser: le morettisme sous l'angle de la paternité.
Ça donne quoi? S'il est clair que le "devenir-père" puis le bouleversement dans le rapport à l'autre, que produit la présence de Pietro, modifient chez Moretti aussi bien sa manière de concevoir la politique (plongé qu'il se retrouve dans "une grande confusion") que sa façon de se comporter en société comme en famille (se révélant moins narcissique, moins nombriliste), le "décentrement" apparaît limité si on se place du point de vue de la névrose et qu'on considère que Moretti (qui par ailleurs imagine Pietro comme un double de lui-même) est dans tous les plans où l'enfant est filmé. La paternité n'a pas transformé Moretti, elle l'a juste fait vieillir différemment, expliquant que, huit ans plus tard, quand il décidera de réaliser enfin son film, non pas "sur" mais "à propos" de Berlusconi (le Caïman), l'approche choisie, qui fait correspondre chez le héros-producteur de série Z (Silvio Orlando) échec professionnel et échec conjugal, et son finale prémonitoire (avec Moretti dans le rôle du Caïman), préfigurant les effets délétères et durables du berlusconisme sur la démocratie italienne... eh bien rappellera que pour Moretti, et ce donc depuis Aprile, la comédie satirique seule ne suffit plus lorsqu'il s'agit de dénoncer les dérives de la politique. En ce sens, la vision cauchemardesque qui clôt le Caïman prolongera, sur un mode des plus noir, le finale coloré d'Aprile, plus morettien d'esprit, qui lui passe, via l'évasion, par le prisme de l'enfance. Car si c'est la paternité qui finit par aider Moretti à trancher entre le documentaire sur l'Italie (qui ne pourrait être qu'un "film moche") et la comédie musicale, et ce, en faveur de celle-ci (un film infiniment plus "beau"), c'est aussi que la présence grandissante de Pietro (source retrouvée d'émerveillement chez Moretti) fait écho, au même titre que les pâtisseries (référents nostalgiques majeurs dans son œuvre, se rappeler la "Sachertorte" de Sogni d'oro), à la propre enfance du réalisateur. Le morettisme s'en trouve allégé, mais n'en demeure pas moins toujours là. Simplement nettoyé, paternité oblige, de ses tics les plus gênants (ainsi de ces rituels maniaques qu'aime s'infliger Moretti, ici remplacés par l'attention obsessionnelle qu'il porte à son fils). C'est en cela qu'Aprile est un grand film.
Sur le cinéma de Moretti, cf. là.
