juin 02, 2026

Mon journal 17

  Julieta de Pedro Almodóvar (2016).

  Notes de mai.

2 mai
Les bons films sont tellement rares en ce moment que je me suis retrouvé à aller voir le nounours en or de la dernière Berlinale, Yellow Letters, signé(es) Ilker Çatak, l'auteur de la Salle des profs (qui dépliait son scénar avec la grâce d'un panzer)... Le film n'est pas bon, lui non plus... c'est besogneux, surchargé, horriblement démonstratif... avec quand même deux bons gags, enfin un seul, c'est le même répété deux fois: le carton "Berlin dans le rôle d'Ankara" puis celui "Hambourg dans le rôle d'Istanbul", alors que les villes sont très peu filmées (tout juste aperçoit-on, là, le Fernsehturm à la place de l'Atakul... là, l'Elbe à la place du Bosphore) et que les scènes d'extérieurs se passent souvent la nuit. Comment on dit LOL en turc?

4 mai
L'affaire Berry (Coline vs. Richard, l'acteur qui est aussi son père), avec les accusations d'inceste et cette histoire de greffe subie par Marie, la sœur de Richard qui lui avait fait don de son rein il y a vingt ans, pour remplacer le précédent qui, lui, venait de la mère, mais aussi, selon Coline, pour "acheter" le silence de la sœur quant aux agressions sexuelles qu'elle dit avoir subies enfant de la part de Richard, avec la complicité de Jeane Manson — vous vous souvenez? "Avant de nous dire adieu" —, sa compagne à l'époque, accusée qui plus est d'avoir appartenu à une secte pas très catholique (bien que biberonnée à la Bible)... pas celle bien sûr de Charles Manson (aucun lien de parenté), mais celle des Enfants de Dieu (qui incitait à la prostitution, l'inceste et la pédophilie, rien que ça)... secte que la chanteuse, à la religiosité affichée, aurait en effet côtoyée — parce que s'y trouvaient aussi des musiciens — si on lit son autobiographie, comme l'a fait Marilou, la fille de Balasko et cousine de Coline (ça va, vous suivez?)... oui eh bien, cette affaire, qui voit se déchirer toute une famille, me fait irrésistiblement penser à un film de Desplechin. Un vrai conte de Noël.

5 mai
La fleur de mon secret — Julieta est le dernier Almodóvar que j'ai aimé totalement, sans réserve (en attendant Autofiction). Le film s'ouvre sur du rouge, les replis d'une étoffe évoquant un sexe de femme, puis le gros plan d'une statuette représentant un homme assis, sexe dressé, que l'héroïne, prête à partir, emballe soigneusement. Au-delà de la symbolique sexuelle, c'est la réunion des deux matériaux, l'un soyeux, léger, l'autre robuste, résistant au vent, qui donne d'entrée le ton du film. Julieta est à la fois doux et inflexible. Les coups de force du destin (c'est adapté de trois nouvelles d'Alice Munro, la Tchekhov canadienne, autour du personnage de Julieta et son roman familial: la rencontre par hasard avec l'homme de sa vie, la relation avec ses parents, notamment sa mère appelée à disparaître bientôt, puis le silence prolongé de sa fille) y résonnent avec délicatesse, rythmés par la musique debussyenne d'Alberto Iglesias — chez Munro, c'était She's Leaving Home des Beatles. Construit sur un long flashback, le film plonge dans les années 80, puis remonte vers le présent à coups de traumas, d'ellipses et de métamorphoses [cf. le moment merveilleux où l'on passe, tel un tour de magie, de la Julieta du passé (Adriana Ugarte) à celle du présent (Emma Suárez), les signes d'effondrement liés à la perte se confondant subitement avec les stigmates du temps]. Beau portrait de femme (Jane Campion était sur le coup pour l'adaptation), à la fois en partance — la fugue est le motif du film — et sur le retour, à dominantes rouge et bleu (le travail sur la couleur chez Almodóvar n'est plus à louer, comme son plaisir, intact, à raconter des histoires), Julieta se déplie ainsi miraculeusement, en toute simplicité, avec Hitchcock en filigrane (le train, Rebecca, la fuite...), véritable épure des sentiments. C'est d'une tristesse infinie, qui conjugue, dans les eaux troubles du deuil et du désamour, sentiment d'abandon et poids de la culpabilité. Et c'est magnifique.

7 mai
Farh a dit... "filez-moi un prix!" — Depuis qu'il a quitté l'Iran, après Une séparation (qui était donc aussi celle d'avec son pays), film largement défendu à l'époque, mais au propos déjà maxi lourdingue dans mon souvenir, Farhadi nous sert des films de (et pour) festivals, surécrits et patapoufs, comme les aime(nt) Popo, Zizi et Tif. Il m'étonnerait que le dernier, Histoires parallèles, avec son casting 5 étoiles (si on y inclut la participation de Deneuve) et donc forcément présent à Cannes (en compétition)... eh bien, fasse exception.

8 mai
Dune vs. Dune. Du Dune de Lynch, qui ressort en salles dans sa version restaurée, j'ai déjà parlé. Me restait à le confronter à celui de Villeneuve.

12 mai
Dao, mais... Sur Dao d'Alain Gomis.

14 mai
C'est ouvert! Sur la Vénus électrique de Pierre Salvadori qui ouvre le Festival de Cannes.

15 mai
Le cinéma d'Hamaguchi a perdu aujourd'hui de cette sensibilité singulière qui se dégageait des premiers films (Passion, Senses, Asako I & II). Quelque chose tend à disparaître en même temps que l'œuvre se révèle, à travers des films comme Contes du hasard..., Drive My Car, Le mal n'existe pas, plus ambitieuse, plus accomplie aussi, du moins formellement, d'aucuns diront plus "auteuriste", évolution qu'on peut trouver dommageable, et pourtant inéluctable car c'est bien souvent par là que passe la reconnaissance artistique. Qu'en sera-t-il de Soudain?

16 mai
Quand tu fatigues un peu des films de 3 heures, rien de tel qu'une bonne série B, ainsi ce Fleischer d'une heure seulement, l'Assassin sans visage (Follow Me Quietly, 1949), l'histoire d'un étrangleur (avant celui de Boston et celui du 10 Rillington Place), surnommé "le Juge", qui n'étrangle que lorsqu'il pleut et toujours par derrière, et que traque sans relâche un lieutenant de police bien carré, William Lundigan, accompagné d'une journaliste opiniâtre, Dorothy Patrick (la jolie domestique que Louis Hayward... euh, étranglera l'année suivante au début de House by the River de Fritz Lang). Le film est donc rapide, dans l'esprit des productions RKO de l'époque, superbement éclairé (par Robert De Grasse, le chef-op entre autres de l'Homme-léopard de Tourneur) et plein d'inventions, du mannequin conçu à partir des nombreux indices recueillis (sauf le visage toujours sans traits), jusqu'au finale hitchcockien dans une raffinerie... tu sors de là vraiment requinqué.

17 mai
Question production, Dupieux, avec ses trois films dans l'année: Full Phil et Vertiges, tous les deux à Cannes, et Signaux quasi achevé... c'est un peu le Jul du cinéma. Bon la comparaison s'arrête là, même si le signe "JUL", qu’on exécute avec les doigts, rappelle le check du taureau dans Mandibules, et que le langage du rapetou marseillais est tout aussi pauvre que celui des deux nullos du film... C'est que Dupieux, qui ressemble de moins en moins à Pescarolo et de plus en plus à Jean Yanne, demeure malgré sa frénésie créatrice une vraie valeur dans le registre de la comédie, et qu'il serait étonnant que sur les trois films il n'y en ait pas au moins un qui me fasse une nouvelle fois délirer.

21 mai
L'autre film. Sur Autofiction de Pedro Almodóvar.

C'est bizarre, la critique du JDD, le journal de Bolloré, a collé une bulle à Notre Salut, le film d'Emmanuel Marre dans lequel joue Swann Arlaud...

25 mai
Au contraire des films de son compatriote Radu Jude, plus foutraques et plus risqués, les films de Mungiu, tout en plans-séquences, sont faits pour les festivals, celui de Cannes en particulier, et plus encore sa compétition officielle où l'on brigue la Palme d'or, mieux: une seconde Palme, à l'instar des frères Dardenne et surtout d'Östlund, ce genre de cinéma qui plaît à Positif et — aurait ajouté feu Michel Ciment (étoiles à l'appui) — la critique internationale, la seule qui vaille pour certains. Avec Fjord, Mungiu a donc reçu une nouvelle Palme. Je ne sais pas ce que vaut le film, mais le titre est déjà en lui-même très signifiant. Au sens où il porte en germe le programme à venir, comme dans le précédent, R.M.N. (IRM en roumain), qui se voulait ainsi en Résonance (via la question de l'immigration et de la xénophobie), Magnétique (via le personnage féminin et le thème musical de In the Mood for Love) et Nucléaire (via le noyau dur, multilingue, que représentait le village transylvanien)... en résonance donc avec la Roumanie (RoMâNia) d'aujourd'hui, un titre trop ingénieux (à l'image de la longue séquence de l'agora) pour glaner un prix. Alors qu'avec 4 mois, 3 semaines, 2 jours, la première Palme d'or, film qui posait la question de l'avortement sous l'ère Ceausescu et de la transgression puisque l'avortement y était interdit, eh bien le titre favorisait, à travers le décompte des chiffres: 4, 3, 2... un drôle de flou entre la fin programmée de Ceausescu et le fait que, de toute façon, passé 4 mois, l'avortement était tout aussi illégal en Roumanie que dans la plupart des pays européens, Mungiu (qui n'est pas Cioran) relativisant par-là l'opposition entre dictature (des régimes communistes) et démocratie (à l'occidentale), là où l'opposition aurait été évidemment plus marquée (trop marquée?) si l'héroïne avait été enceinte de 3 mois seulement. Idem pour Fjord si on considère que le fjord (qui n'est pas un yaourt) est une vaste et profonde trouée qui, tels les services sociaux, l'Etat, la social-démocratie — ça se passe en Norvège —, s'immisce au cœur d'une montagne (ici le roc que constitue une famille croyante roumano-norvégienne), qu'elle fracture inévitablement (sous prétexte qu'on y soupçonne de la maltraitance chez les enfants). Bref, cherchez le mal...