Bait de Mark Jenkin (2019).
Le cinéma de Mark Jenkin est un objet des plus singulier, marqué par un esthétisme outré, orgueilleusement affiché pourrait-on dire (ce que d'aucuns qualifieront de snobisme so british), où dominent le choix du "primitif" (l'argentique au format carré, post-synchronisé, avec ses rayures et autres imperfections), où s'agencent sous forme fragmentée (comme chez les grands formalistes du muet, empreints d'avant-gardisme) des images aux cadrages anti-réalistes, bien serrés, qui privilégient le gros plan... Ainsi Bait, un film tourné en 16mm (caméra Bolex) et en noir et blanc, sur la vie d'un pêcheur fixe (c.-à-d. sans bateau) dans un village des Cornouailles, confronté au tourisme dont bénéficie par ailleurs le village (le bateau hérité du père est utilisé par le frère pour des sorties touristiques, la maison familiale a été vendue à des vacanciers londoniens). Imaginez un documentaire de John Grierson (ou de ses héritiers du Free Cinema), photographié par, disons, Man Ray (ou Lee Miller), sur le thème des Cornouailles et de la pêche (ce dont a traité le dramaturge cornouaillais Nick Darke, lui-même pêcheur de homards et à qui le film est dédié — Jenkin a du reste réalisé un documentaire sur lui), avec en filigrane, réduite à l'essentiel, une petite touche de Shakespeare (pour ce qui est de la tragédie du film), eh bien, vous avez là un bon aperçu de Bait. On pourrait s'agacer (et on s'agace par moments) de ce formalisme "obtus" (pour parler barthésien), très référencé (certains plans convoquent Dreyer et surtout Bresson, via les gros plans sur les mains, les pieds, un visage, sur tel objet aussi de l'activité pêchière, du nœud de chaise à la nasse)... et pourtant, par cette insistance, qui voit se répéter imperturbablement le procédé, quelque chose finit par opérer, qui hante littéralement le film et vous accroche tel un hameçon (Bait = appât en anglais), vous happe à la manière d'un film fantastique, voire d'épouvante, comme si émanait, de la texture même du film, hautement granuleuse, quelque esprit caché, nous rappelant que les Cornouailles c'est aussi le pays des légendes (cf. L'Auberge de la Jamaïque) et des fantômes, que l'Angleterre c'est aussi le pays de l'empirisme, qui revendique le primat de la sensation (contre le cartésianisme: "je ressens donc je suis" pour aller vite), ce que Jenkin poursuivra, de façon plus marquée encore dans ses films suivants (Enys Men et sa botanique mystérieuse, au milieu des rochers, où rien ne semble "changer", Rose of Nevada et son bateau-fantôme, revenu du passé — film à venir). Le pays des corps noyés.
Enys Men (2022).

