Dao d'Alain Gomis (2026).
Dao a été encensé un peu partout, et si l'ambition dont il témoigne justifie qu'on le défende (par rapport au gros de la production, surtout française), il s'avère qu'il n'est pas non plus si réussi que ça et qu'on se force un peu à l'aimer, ainsi, sans réserves. Car tout ne fonctionne pas dans ce film, la faute à une barre placée peut-être trop haut par Gomis, à l'image du titre, dont je pensais à l'origine qu'il renvoyait à un village d'Afrique de l'Ouest mais non: il s'agit du "Dao" chinois, comme il est précisé d'entrée, ce "mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde". Quand on sait que le premier titre était "Sphère" (soit, sur le plan philosophique, l'unité indivisible), on se dit que Gomis a visé grand, avec l'universalisme et le syncrétisme comme horizons, jusqu'à mettre à nu, et de manière très volontariste, son dispositif (les actrices débutantes qui discutent de leur rôle en amont du tournage — ce qui m'a fait penser à la façon dont Mike Leigh prépare ses films, ainsi Hard Truths, mais lui sans que ce soit montré — puis les inserts sur les participants, témoignant face caméra)... s'embarquant dans un film tous azimuts, qui aborde plein de questions (comme le fait le Dao), expliquant qu'il dure plus de trois heures, mais sans que ce soit non plus justifié dans la mesure où les questions, en fait, ne sont qu'évoquées et semblent surtout servir à cocher des cases, Dao étant construit sur le principe non pas du démultiplié et de l'illimité (comme chez Wang Bing, vrai cinéaste du Dao, plus exactement du Zhuangzi), mais de celui, certes plus léger, du survol et de la répétition, à l'image de la BO, une musique jazz qui répète tout du long le même thème... et pas toujours à bon escient, ainsi quand elle se met à couvrir le son du bombolong (1).
Plus que les échos, rimes et autres correspondances (entre documentaire et fiction, diaspora et natifs, la vie et la mort...), c'est davantage la dissonance qui ressort finalement de ce mouvement soi-disant "sphérique", ce va-et-vient permanent entre la cérémonie du mariage, ici en France, et la cérémonie des ancêtres, là-bas dans un village de Guinée-Bissau (le pays des Gomis et des Mendy), avec au centre, en même temps qu'il se tient en retrait, le beau personnage de Gloria (assurant le rôle de témoin plus que celui de transition entre les deux cérémonies), qui donc marie sa fille, quelques mois après avoir assisté aux funérailles de son père et les rituels animistes qui conduisent à l'Unchoss (je ne détaille pas, c'est la partie finale et la meilleure du film, récompensant en quelque sorte le spectateur de son attente). Une dissonance qui viendrait alors non pas du jazz (car lui est très harmonieux, c'est celui d'Abdullah Ibrahim, aka Dollar Brand, cf. là), ni même du montage, volontairement saccadé, qui entremêle les deux cérémonies, mais bien de l'opposition (pour le coup discordante) entre lesdites cérémonies, lesquelles se veulent former un tout, sauf que l'"africaine" se révèle infiniment plus convaincante, par son côté authentique (sur la communauté manjak), rouchien par instants, et surtout "incarné" (outre la partie finale, pensons à la séquence où l'une des villageoises se trouve momentanément possédée par l'esprit du défunt) que la "française", avec ces situations très convenues (cf. la fiancée blanche et enceinte jusqu'aux dents, surgie au milieu de la fête, et les réactions téléphonées qu'elle suscite), l'étirement des scènes de danse — ce que j'appelle le syndrome Kechiche —, ces répliques faussement naturelles (à l'instar du tonitruant "bienveillant!" que lance un Thomas Ngijol pas avare de ses effets), sans oublier les conflits, eux, pour le moins télescopés (si je puis dire) qui finissent en bagarres... et font que le dao du film... bah, circule de manière un peu trop "forcée" pour que l'adhésion (en tout cas la mienne) soit pleine et entière.
(1) C'est le nom du tambour à fente (fabriqué à partir d'un tronc d'arbre évidé) qui sert pour les cérémonies manjak.
