Toy Story 5 d'Andrew Stanton (2026).
Woody, Buzz, Jessie et les autres... contre les "tech-toys".
Je crois que généralement les enfants agissent sur leurs joujoux, en d’autres termes, que leur choix est dirigé par des dispositions et des désirs, vagues, il est vrai, non pas formulés, mais très réels. Cependant je n’affirmerais pas que le contraire n’ait pas lieu, c’est-à-dire que les joujoux n’agissent pas sur l’enfant...
Charles Baudelaire, La Morale du joujou (1853).
Au sortir de Toy Story 4, encore tout émerveillé, j'écrivais: "et surtout pas d'un cinquième épisode, ça n'aurait aucun sens, ce serait même criminel vis-à-vis de la série" (cf. mon texte de l'époque: Le jouet-monde). C'était en 2019, j'étais donc plus jeune de sept ans, et les quatre premiers Toy Story formaient pour moi une sorte de carré magique, en fait un "trois + un", si l'on considère les trois premiers volets comme une trilogie. Ce qui fait d'ailleurs que la question c'était déjà posée quant à la pertinence du quatrième, sachant aussi qu'entre le 3 et le 4 j'avais vieilli de neuf ans. Car c'est bien là le problème (le premier, il y en a un second) dans la réception des épisodes à mesure qu'ils se multiplient, genre "Toy Story à l'époque de sa reproductibilité technique", pour paraphraser Benjamin, sachant que si la reproduction ne se fait pas, bien sûr, à l'identique, à l'instar de Buzz et ses innombrables "copies", reproduites à... l'infini (et au-delà), on peut voir néanmoins dans la manière de Pixar d'appliquer une recette-qui-marche, un exemple de reproductibilité benjaminienne, au sens d'une recette qu'on s'emploierait à reproduire telle quelle, identique à l'originale, quant aux rouages et à la façon de les articuler, s'attachant surtout à changer utilement les composants pour que la machine demeure active. Confronté à ce qu'on appelle une franchise, le spectateur n'aurait pas, ainsi, à se demander à chaque nouvel épisode si Toy Story réussit à se renouveler, mais plutôt si la recette qui a fait le succès de la série est toujours efficace. Ecueil pas facile à surmonter, d'autant que s'y greffe, et c'est l'autre problème, le fait que le spectateur vieillit là où l'œuvre, elle, est appelée à rester éternellement jeune (c'est la théorie skoreckienne, non applicable partout, mais parfaitement adaptée à une série comme Toy Story). Car ainsi conçue, Toy Story représente d'emblée un tout, qu'on pourrait dire immuable, parce qu'intemporel, fixé dans la mémoire du cinéphile (du moins de celui qui a su et saura garder son âme d'enfant), chaque épisode n'ayant pour but rien d'autre que de réactiver l'image de la série et non de la faire évoluer, sinon à travers l'ajout de "motifs" qui soient dans l'air du temps, pour ne pas dire au goût du jour, des motifs qu'on pourrait d'ailleurs trouver encore plus consensuels depuis que Pixar, racheté par Disney, pour laquelle le studio travaillait jusque-là, eh bien en a pris le contrôle (Pixar en Picsou), se "disneyisant" en quelque sorte et perdant par-là un peu de son identité (ce qui fait que pour les "toystoryens" purs et durs, les deux premiers Toy Story, réalisés par John Lasseter au siècle dernier, seraient les seuls "vrais").
Voir un nouvel épisode de Toy Story suppose donc un préalable, reproductible lui aussi à chaque fois: replonger dans l'univers enfantin, fortement ancré, de la série. Et je veux bien croire que les années passant, l'âge faisant, ce retour dans le grand bain du jouet nécessite pour chaque épisode un temps d'adaptation toujours plus long. C'est le cas avec Toy Story 5 et ce d'autant plus que le début se révèle particulièrement ingrat, le film s'ouvrant (comme de coutume) par la représentation plein champ, via son imaginaire, de ce à quoi joue l'enfant, la petite et très timide Bonnie (qui depuis Toy Story 4 a succédé au turbulent Andy, devenu trop grand), oui mais là dans un graphisme esthétiquement plat, sans relief, comme "dépixarisé", et que la suite est à l'unisson pour ce qui est de la mise en place du récit, avec Jessie la cowgirl, de la même génération, "ancienne" (elle et son cheval Pile-Poil), que Woody le cowboy (se rappeler Toy Story 2) parti, lui, sous d'autres cieux — libre puisque dorénavant sans enfant — s'occuper avec sa Bergère (Bo Peep) des jouets perdus, qui n'ont plus de propriétaire... Woody auquel Jessie a donc, elle aussi, officiellement succédé en tant que shérif et cheffe de la chambrée, Buzz, qui en pince pour elle, se retrouvant simplement adjoint là où il était censé prendre le relais. Prime à l'ancienneté, dira-t-on, prime surtout au féminin, qui voit la saga poursuivre sa féminisation (à l'instar des films de Rohmer et de Hong Sang-soo, la comparaison s'arrête là), tout en respectant le canevas d'origine, à la base centré sur l'univers des petits garçons. Le passage de témoin que représentait ainsi Toy Story 4, prolongeant de façon un peu artificielle mais génialement inventive les trois premiers volets, se trouve redoublé dans Toy Story 5 de manière nettement plus artificielle (à la fin du 4, Woody et Buzz s'étaient dit, et nous avaient dit, adieu, mais dans les séries, on le sait, les adieux sont rarement définitifs) tout en restant suffisamment inventive — passé la première demi-heure, trop copié-collé et un rien laborieuse: à l'entrée de Bonnie à la maternelle, par quoi démarrait Toy Story 4, et que Woody inquiet se chargeait d'accompagner secrètement, succède ici l'entrée de Bonnie dans le monde des petites filles connectées, rivées sur leur tablette, conduisant Jessie inquiète, et Pile-Poil, à accompagner secrètement l'enfant à sa première soirée pyjama... une désillusion pour tout le monde, Bonnie, Jessie, les vieux jouets, déclassés, qu'on range dans des cartons ou des tiroirs... et le spectateur plus très jeune (c.-à-d. moi, trente ans de plus depuis le premier Toy Story), attendant naïvement (donc encore assez jeune finalement) que Woody et Buzz reprennent du service, Woody dont l'égo n'a pas changé (contestant à Buzz le droit de porter son étoile de shérif-adjoint), au contraire de son physique: ah, le gag de la tonsure qu'il cache désormais sous son chapeau, c'est le déclic qui, à défaut d'un récit aussi performant que les précédents, enclenche le film sur les bons rails, non pas du côté de ce qui s'y dit, sur les dangers de la "tech", de tous ces accessoires numériques, au premier chef les tablettes, ici LilyPad, la tablette-grenouille dont Bonnie devient accro, au détriment des jouets proprement dits, les seuls avec lesquels on joue en vrai (blablabla, c'est le côté Disney, expliquant après-coup l'imaginaire de Bonnie qui reproduit dans ses jeux l'univers féérique des films de Disney qu'elle a vus)... mais du côté de ce qui fait:
1) le sel de Toy Story: la vis comica que dégagent les jouets, outre Woody et Buzz (amis pour toujours mais toujours à se chamailler) et les autres jouets délaissés par Bonnie (dont Rex le dinosaure en plastique, celui-là je ne m'en lasse pas), les trois nouveaux, eux aussi abandonnés, que sont: Snappy la petite caméra, Atlas le GPS à la tête d'hippopotame qui parle, et surtout Rouleau pote (Smarty Pants, la culotte intelligente), un appareil d'apprentissage à la propreté! au départ à cours de piles et une fois rechargé, bah du genre cabot, qui tend à tirer le rouleau (pardon la couverture) à lui... alors que l'apport d'un "faux vrai" cheval dans l'histoire (Pixar a pour l'occasion testé un nouveau type de trucage) se révèle sans intérêt.
2) le miel de Toy Story: plus que le finale, certes émouvant, entre Bonnie et Blaze sa nouvelle amie (au patronyme bizarrement arménien dans la version originale) avec qui elle va enfin pouvoir jouer (entre autres au mariage de Buzz et Jessie, dans un esprit là aussi très Disney), car trop attendu... je dirais la scène où Jessie découvre, via de vieilles photos dans une boîte-repas, enfouie au pied de l'arbre où Emily, son ancienne propriétaire, aimait jouer avec elle... eh bien où Jessie découvre qu'Emily a prénommé sa fille Jessie, preuve s'il en est qu'elle ne l'avait pas oubliée.
Car si Toy Story 5 ne se renouvelle pas véritablement (mais est-ce le but? cf. supra), œuvrant surtout dans le recyclage, au féminin, de l'image Toy Story (j'allais écrire "marque"), au risque de rendre l'image trop lisse (où sont les méchants d'autrefois, tels Sid, Al, Lotso, Gaby Gaby et bien sûr Zurg contre lequel luttait Buzz le ranger de l'espace... LilyPad ne se démarque pas tant que ça des vieux jouets dont elle se moque au départ, et en tant que nouveau fétiche de Bonnie elle ne possède pas, loin s'en faut, la poésie surréaliste d'une Forky, la cuillère-fourchette — spork en anglais, mot-valise connotant parfaitement la dimension surréaliste de l'objet — dont la seule présence conférait à Toy Story 4 une singularité détonante)... il se dégage néanmoins de ce cinquième volet encore suffisamment de bons morceaux, dans le registre du burlesque comme dans celui du mélo, pour rafler la mise. Peut-être aussi parce que, en perpétuant la question (existentielle) de l'obsolescence du jouet, qui ne peut que s'accentuer à mesure que le temps passe et que les épisodes se succèdent (et ce d'autant plus que cette dépréciation qu'entraînent les nouveaux jouets — les tech toys — se trouve comme renforcée par le fait que les jouets plus modernes sont eux-mêmes limités par des dates de péremption de plus en plus courtes, menacés qu'ils se trouvent par plus technologiques encore), et dans Toy Story 5 sous une forme quelque peu policée, sans l'aspect horrifique, quasi cronenbergien (conforme à l'imaginaire du "petit mâle" et de son rapport plutôt toxique au jouet — 1), qui caractérisait les précédents épisodes... eh bien, en prolongeant ainsi indéfiniment cette question de l'obsolescence, Toy Story se voit empreinte non seulement d'une nostalgie toujours plus marquée (qui est celle, inexorable, dont souffrent Woody et Buzz, les deux héros old-style, ce qui leur donne un petit côté fordien, ou eastwoodien, donc magnifique), mais plus encore, à travers cette féminisation de la série (dans un souci de rééquilibrage qui est allé crescendo — 2), une forme grandissante de mélancolie, non pas féminine mais qui touche au féminin et à la perte aussi bien de l'objet — le jouet — que de celui ou celle qui, enfant, en fut le/la propriétaire; de quoi envahir toute la série, rétrécissant au maximum le choix des possibles quant à l'avenir de Toy Story. Et de me dire: "surtout pas d'un sixième épisode, ça n'aurait aucun sens, ce serait même criminel vis-à-vis de la série!"
(1) Andy n'était pas tendre avec ses jouets (Woody en a fait les frais, ainsi au début de Toy Story 2, quand agité dans tous les sens par l'enfant, il perd momentanément l'usage de son bras droit qui s'est décousu), illustrant cet autre passage de La Morale du joujou, quand Baudelaire écrit à propos des "marmots" qui jouent brutalement avec leurs jouets: "L'enfant tourne, retourne son joujou, il le gratte, il le secoue, le cogne contre les murs, le jette par terre. De temps en temps il lui fait recommencer ses mouvements mécaniques, quelquefois en sens inverse..." Et de conclure, quant à ceux qui, comme Sid dans le premier Toy Story, prennent plaisir à massacrer les jouets (sous prétexte d'expérience): ... quant à ceux-là, j’avoue que j’ignore le sentiment mystérieux qui les fait agir. Sont-ils pris d’une colère superstitieuse contre ces menus objets qui imitent l’humanité, ou bien leur font-ils subir une espèce d’épreuve maçonnique avant de les introduire dans la vie enfantine? — Puzzling question!" Question que pose initialement la série et à laquelle elle ne répond pas, elle non plus, comme Baudelaire, s'en détournant même progressivement, via sa féminisation, pour finalement l'oublier.
(2) Dans le premier Toy Story, dévolu aux jouets d'Andy, le seul personnage féminin, la Bergère, n'existe qu'en référence à Woody (bel exemple de syndrome de la Schtroumpfette) et il faut attendre la toute fin pour que M. Patate se voit enfin adjoindre une Mme Patate (il l'attendait depuis longtemps). Dans TS 2, apparaît Jessie, au rôle conséquent; dans TS 3, s'ajoutent Barbie (juste pour cet épisode, alors que la Bergère a disparu) et surtout Bonnie qui récupère à la fin tous les jouets d'Andy, appelé à rejoindre l'université et qu'elle va ainsi remplacer dans les deux derniers épisodes: TS 4 (où c'est la Bergère, de retour, qui tient le rôle principal, avec Gaby Gaby comme antagoniste) et TS 5 (où là c'est Jessie la vedette — à la place de Woody — opposée à Lilypad). Faut-il voir dans le fait que McKeena Harris est créditée comme co-réalisatrice de ce dernier film, alors qu'elle en est surtout une des co-scénaristes, un autre exemple de rééquilibrage paritaire?
