5 Septembre de Tim Fehlbaum (2024).
Notes de février.
8 février
Dans A Complete Unknown de James Mangold, la performance de Timothée Chalamet est presque trop brillante, elle tend non seulement à transformer le film en playlist, mais surtout à écraser tout le reste, réduit qu'il est (le reste) aux grandes lignes de la carrière de Dylan, entre ses débuts (1961) et le tournant "électrique", véritable clash, que fut le festival de New Haven en 1965 (plutôt bien rendu, lui, mais qu'une approche moins "carrée" de la carrière de Dylan aurait permis de mieux voir venir, via quelques éléments annonciateurs), Mangold s'en remettant pour l'essentiel à la "double image" bien connue de l'artiste (à propos d'image on notera le nez remodelé de l'acteur pour plus de vraisemblance encore!): d'un côté, celle du "Messie" qui supporte mal l'idolâtrie dont il est l'objet, ce côté "what genius this guy" que traduisent tous ces regards admiratifs qu'on lui porte, de Pete Seeger à Joan Baez en passant par Woody Guthrie; de l'autre, en contrepoint, son image de petit con prétentieux, soit le portrait somme toute très schématique — s'opposant au I'm Not There de Todd Haynes où le portrait très cérébral, excessivement "éclaté", de Dylan faisait que c'est le film lui-même qui à la longue n'était pas là — qui confronte génie et arrogance, folk et rock, acoustique et électrique... (dans le genre Ford v Ferrari, par sa dramaturgie, fonctionnait mieux). Reste quelques jolies scènes: celles avec Sylvie Russo/Suze Rotolo (le plus beau personnage du film, incarné par Elle Fanning), la rencontre initiale avec Guthrie (à l'hôpital), ou encore celle, complètement inventée, avec le chanteur de blues dans l'émission télé de Seeger.
En complément, ce que j'écrivais sur Ford v Ferrari (Le Mans 66), lors de sa sortie en 2019:
Vroum vroum...? Oui bien sûr, à ce niveau on n'est pas déçu, tout ce qui se déroule sur les circuits, les courses elles-mêmes, y est survitaminé, à l'image des moteurs bodybuildés qui propulsent tous ces monstres automobiles (il ne s'agit plus de "belles mécaniques" mais de véritables "bêtes"), des bolides dans lesquels on prend place (le cinéma embarqué comme il se doit), donnant au film ce côté étourdissant, exaltant, euphorisant... même si Mangold confond ici vitesse et endurance (des courses où l'on se bagarre de façon aussi acharnée dès le premier tour, ça c'est plutôt dans les Grands Prix)... ce qui est toujours mieux, me dira-t-on, que de confondre vitesse et précipitation, sauf que Mangold précipite aussi les événements, pour ce qui est de l'élaboration de la Ford GT40, dans sa version Mk II — au passage c'est pour ça que j'ai vu le film dans une salle mk2 (lol) —, qui en 1966 va gagner les 24 heures du Mans.
L'histoire se trouve ainsi condensée, pour plus d'efficacité au niveau dramaturgique, pour éviter aussi qu'on s'y perde, tant le challenge que représenta pour Ford la décision de battre Ferrari sur son propre terrain (Le Mans) — comparable toutes proportions gardées à la space race que se livrèrent les Etats-Unis et l'Union soviétique — fut plus compliqué encore que ce que le film nous montre. Le Mans 66, c'est une histoire d'hommes dans la grande tradition du cinéma américain — on pense à Hawks (Ligne rouge 7000 évidemment, cette fameuse limite au-delà de laquelle le moteur, à son maximum de puissance, risque de lâcher, au-delà de laquelle, aussi, le coureur automobile, comme dans le film de Mangold, perd contact avec la réalité), mais également à Ford (l'autre, John), à qui Shelby (Matt Damon) rend indirectement hommage lorsque dans son discours il décline son identité et précise modestement "je construis des voitures"... Une histoire d'hommes et plus spécialement de couples: celui formé par Shelby et Miles (Christian Bale), qu'un même amour pour la course automobile réunit; celui formé par Henry Ford II et Enzo Ferrari, que, à l'inverse, tout oppose: d'un côté, the Deuce qui privilégie le profit aux hommes, ne pensant qu'à vendre le plus de voitures possible, ce qui passe dorénavant par la course automobile, selon l'adage "si tu gagnes le dimanche, tu vends le lundi"; de l'autre, il Commendatore qui privilégie, lui, la mécanique aux hommes, ne pensant qu'à la compétition automobile, au risque de perdre beaucoup d'argent — opposition exacerbée par l'humiliation qu'a représenté pour Ford l'échec de son projet de racheter Ferrari (d'où la volonté du premier, pour se venger, d'écraser le second, là où il règne en maître).
C'est cette dramaturgie (l'amitié Shelby-Miles, l'adversité Ford-Ferrari...) que Mangold façonne avec un réel talent, d'autant que s'y greffent d'autres détails dramaturgiques, pas tant la relation entre Miles et son épouse, que la rivalité entre le couple Shelby-Miles et la Ford Company (jusqu'à mythifier les deux personnages et réécrire en partie l'histoire, ça aussi c'est fordien — la légende plus belle que la réalité), sans oublier bien sûr le finale (celui de la course et celui du film). De sorte qu'à l'arrivée les lignes ont bougé: d'un côté, Ford, symbole de l'impérialisme américain, pour qui l'équité sportive n'est pas un souci; de l'autre, bah tous les autres, Shelby, Miles et... Ferrari, le sport automobile à son plus haut degré de performance (et de perfection), la passion à l'état pur. Ce qui fait que Le Mans 66, non décidément, n'est pas qu'un film "vroum-vroum".
Bonus: le vrai Le Mans 66 + le documentaire 8 Meters, qui revient sur le fameux dead heat décidé par Henry Ford II (sur une idée de qui?) pour que les trois Mk II qui occupaient les trois premières places franchissent la ligne d'arrivée ensemble, privant Ken Miles — qui avait volontairement ralenti dans les derniers tours — et Dennis Hulme de la victoire, l'équipage n'étant même pas classé premier ex-aequo, les organisateurs arguant que l'autre Ford (celle de McLaren-Amon) avait franchi la ligne avec 8 mètres d'avance (auxquels il fallait ajouter la distance — 12 mètres — qui séparait les deux voitures sur la grille de départ!), ce qui privait aussi Miles de la "triple couronne" (gagner la même année les trois grandes courses d'endurance que sont Sebring, Daytona et Le Mans, ce qu'aucun coureur automobile n'a jamais réalisé).
14 février
Le noyau dur de la beauté. Sur The Brutalist de Brady Corbet.
19 février
Panopticon — La force de 5 Septembre, le film de Tim Fehlbaum sur la prise d'otages et l'assassinat en 1972 durant les JO de Munich de onze athlètes israéliens par un commando du groupe terroriste palestinien Septembre noir (1), tragédie vue ici exclusivement du côté média, en l'occurrence la chaîne de télé américaine ABC Sports qui assurait le direct des épreuves... tient au fait que l'auteur impose jusqu'au bout, par le biais d'un montage nerveux et serré, son dispositif de départ: le déroulé des événements filmé "aveuglément" (avec passion mais sans recul critique suffisant) par ABC, car de la même manière que l'étaient jusque-là les compétitions, avec la pression du direct, où il faut bannir le plus possible les "temps morts", la multiplicité des angles de vue, pour accrocher au mieux le regard du téléspectateur, etc. — à ce niveau les JO de Munich représentaient une première, comme le sera malheureusement la retransmission de la prise d'otages jusqu'à son dénouement tragique, suivie par des centaines de millions de téléspectateurs, plus encore que pour le premier pas de l'homme sur la lune, trois ans auparavant.
L'absence de contrechamp enferme le film dans une sorte de boîte autarcique, monadique dirait Deleuze, au sens où s'établit une véritable "clôture" entre l'intérieur (le studio d'ABC) et ce qui se passe au-dehors (la réalité), uniquement appréhendé à travers les écrans. C'est d'autant plus marqué que le dispositif associe à la richesse technologique de l'époque (qui prend un sacré coup de vieux à la redécouvrir aujourd'hui) la pulsion voyeuriste des médias, que favorise (après avoir facilité l'intrusion des terroristes) la défaillance des systèmes de sécurité, les organisateurs ayant fait du village olympique l'équivalent d'un club de vacances pour faire oublier le souvenir des Jeux de Berlin; où l'on découvre ainsi des snipers en survêt et sans expérience grimpés sur les toits, sous le regard du monde entier, à commencer par celui des terroristes! Le grotesque de ces scènes, combiné à la volonté de "tout-voir", tel un panoptique, du côté de la chaîne américaine, confère au film une dimension mabusienne qui n'est pas étrangère à la fascination que finit par exercer le dispositif. Le sort des otages y importerait moins (mais c'est dialectisé via les rapports entre le jeune producteur qui pilote l'émission, son mentor et le directeur de la chaîne) que la recherche à tout prix de l'exclusivité, qui fait que la "couverture" de l'événement par ABC sera saluée par ses pairs comme du "bon boulot". De sorte encore que lorsqu'à la fin, il s'avère que la rumeur, reprise sans certitude absolue (l'urgence de l'info primait), selon laquelle tous les otages auraient été libérés, était fausse (une source mystérieuse qui ne sera jamais identifiée, comme "Gorge profonde" dans l'affaire Watergate — 5 Septembre n'est d'ailleurs pas sans évoquer aussi, dans sa facture, les films dits paranoïaques des années 70)... et que, au contraire, ils ont tous été tués ("They're all gone", comme dit — doux euphémisme — le journaliste d'ABC, sorte de Roger Gicquel américain)... la défaite pour la chaîne se situe dans ce "raté" journalistique bien plus que dans la tragédie à laquelle il renvoie. 50 ans après, à l'ère des chaînes d'info continue, on peut dire que rien n'a changé, que c'est même devenu pire...
(1) Ironie de l'Histoire, l'attaque est survenue dès le lendemain de la septième et dernière médaille d'or (pour autant de records du monde) remportée par le nageur juif américain Mark Spitz, star incontestée de ces Jeux.
21 février
Ô Marthe... Sur Quatre Nuits d'un rêveur de Robert Bresson (1971).
27 février
Le problème de Black Dog est qu'au bout d'une heure tout a été dit et que dans l'heure restante Guan Hu ne fait que répéter ses motifs en accumulant des scènes qui du coup donnent moins l'impression d'enfermement que de "déjà vu". Cet étirement — conjoint au mutisme surligné du personnage principal, le rendant paradoxalement "bavard" quant au discours du film, en soi très simpliste — on le retrouve dans beaucoup de films chinois actuels (qu'ils relèvent du polar, du "western" ou comme ici du mélange des deux) ainsi que dans ceux, surtout les derniers, de Jia Zhang-ke (qui tient ici le rôle de l'oncle mafieux), Jia que Hu convoque à travers toute cette esthétique de la ruine pour signifier le chaos dans lequel la modernisation à marche forcée de la Chine a plongé le pays, notamment dans les campagnes, ici désertées au profit des gangs et des... chiens. De sorte que s'il y a une originalité dans le film elle se situe essentiellement dans la relation que noue le héros avec son chien. Tout au plus peut-on y ajouter la photo et le graphisme très travaillé des plans qui confèrent à Black Dog un côté "BD moderne", pas désagréable mais qui tend quand même, sur la durée, à devenir visuellement usant, un défaut que le film, là encore, partage avec une grande partie du cinéma asiatique (pas spécialement chinois) quand celui-ci abuse des possibilités que lui offre aujourd'hui la technologie.
Die 1000 Augen des Dr. Mabuse de Fritz Lang (1960).