
The Straight Story de David Lynch (1999).
La ligne droite, le plus court chemin.
Coincé entre deux chef-d'œuvres, Lost Highway (1997) et Mulholland Drive (2001), entre la grand-route qui se poursuit à l'infini et celle plus sinueuse qui se termine en dead-end – la route Mulholland Dr. est une impasse, divisée à la fin en deux autres voies dont l'US 101, la "voie royale" –, The Straight Story (Une histoire vraie) n'en est pas moins un chef-d'œuvre, lui aussi, dans un registre certes très différent, on peut même dire opposé, mais néanmoins lynchien. Qui touche à l'americana, Lynch s'aventurant loin de la grande ville, de Los Angeles et de sa banlieue, pour retrouver un type de lieux qu'il connaît tout aussi bien, celui d'une Amérique plus profonde, qui dans ses œuvres précédentes allait de la Caroline du Nord (Lumberton, la ville du bois dans Blue Velvet avec ses palissades blanches et ses roses rouges) à l'Etat de Washington (North Bend et Snoqualmie dans la série Twin Peaks avec ses montagnes, ses pins Douglas et ses célèbres chutes – une topographie qui évoque le Montana et Missoula où Lynch est né), en passant par le Texas que traversent Sailor et Lula dans Wild at Heart, partis de Cape Fear (en Caroline du Nord justement) pour rejoindre la Californie, un périple – de la Côte Est à la Côte Ouest – qui emprunte au road movie, ce que reproduit The Straight Story à sa manière ("miniaturisée" et plus tranquille, il va de soi), qui voit le héros, Alvin Straight (Richard Farnsworth), un vétéran de la guerre de Corée, traverser, lui, une partie du Midwest en tracteur de jardin (de la marque John Deere, le fameux tracteur couleur verte soulignée de jaune) pour retrouver son frère aîné qui vient d'avoir une attaque et avec qui il est fâché depuis dix ans (c'est inspiré d'une histoire vraie, d'où le titre français). Sur la carte (1), l'itinéraire, long de 250 miles (400 kilomètres) – d'Ouest en Est cette fois –, part de Laurens dans l'Iowa (où habite Alvin), passe par des localités comme Grotto of Redemption, Clermont ou encore Prairie du Chien (sur les bords du Mississippi) et se termine à Mt Zion dans le Wisconsin (où habite Lyle, le frère). Pour Lynch, c'est comme un retour aux origines, lui rappelant le cadre rural dans lequel il a vécu enfant mais aussi la vie itinérante que les déplacements réguliers du père lui imposèrent aux quatre coins des Etats-Unis; à une époque, l'adolescence, qu'on pourrait qualifier de picturale, ou de pré-cinématographique, qui précède Philadelphie et ses premiers films d'animation. Peut-être même d'avant la peinture tant celle-ci chez Lynch ne s'est jamais inscrite dans un cadre réaliste, à l'image de l'école régionaliste américaine, relevant au contraire d'un art volontiers "primitif", très organique, sauf à se placer plus en amont encore, quand Lynch peignait, qui sait, des maisons et des vaches, mais où de toute façon il y glissait, c'est à peu près sûr, la petite touche d'étrangeté, suffisamment marquée pour la dire "inquiétante", qui affecte le côté réaliste du tableau. Ainsi dans The Straight Story le simple fait d'incorporer dans un plan très "nature painting", avec ces champs de blé qui s'étendent à perte de vue, la figure d'un vieux cowboy se déplaçant sur un mini-tracteur à la vitesse d'un escargot. Une étrangeté, livrée sur un plateau, pourrait-on dire, qui ne pouvait qu'inspirer Lynch, lequel la reconduit à différents endroits du film, sous forme de motifs, typiquement lynchiens, tel ce daim renversé sur la route par une automobiliste excédée parce que confrontée chaque jour au même accident, ou bien cette grange en feu qui sert en fait d'entraînement aux pompiers du coin... (pensons encore aux deux mécaniciens dont l'un arbore sur le visage un sparadrap ridicule, des jumeaux du genre filous, pas suffisamment toutefois pour berner le vieil homme).
Mais ce qui prime dans The Straight Story c'est évidemment l'émotion, une émotion que Lynch n'a pas besoin de traquer tant elle sourd quasiment de chaque plan. C'est l'émotion que dégage le personnage d'Alvin, à travers les différentes rencontres qu'il fait, à commencer – vu que c'est la première et que c'est aussi la plus belle – par celle avec l'autostoppeuse, qu'il n'a pas pris en stop (bah non) mais qu'il invite, la nuit tombée, à partager son repas (une saucisse de Francfort!) autour d'un feu de camp, trouvant surtout les mots pour convaincre la jeune fille, dont il a deviné, et la grossesse et la fugue, de faire demi-tour (ah le plan, le lendemain matin, sur le petit fagot)... ou encore celle avec l'autre vétéran, avec qui il accepte de boire une bière, lui racontant les larmes aux yeux le drame qu'il a vécu jadis en tant que sniper et qui depuis le hante (ce que prolonge, à un autre niveau, le drame qu'a connu Rose, sa fille bègue – merveilleuse Sissy Spacek – dont le regard s'attriste quand, le soir, remontent à la surface les traumas du passé)... et bien sûr, la dernière des rencontres, celle avec le frère, la réconciliation se passant simplement, comme lorsqu'ils étaient enfants, à contempler le ciel semé d'étoiles. Richard Farnsworth, un pur cowboy (il fut également cascadeur) trouve là son plus grand rôle, son seul premier rôle à vrai dire – on y ajoutera celui du braqueur de train dans The Grey Fox de Philip Borsos, jamais sorti en France –, se révélant incroyablement touchant en papy obtus, et même bouleversant lorsqu'on sait qu'au moment du tournage il était atteint d'un cancer déjà très avancé, rendant sa mobilité aussi réduite que son personnage (rétrospectivement la scène où face au médecin il refuse tout traitement n'en est que plus émouvante – condamné, l'acteur mettra fin à ses jours un an après la sortie du film).
Straight: c'est le nom de celui qui a inspiré le personnage. Mais straight ça veut dire aussi: droit, rectiligne, direct, sérieux, carré, normal... (on qualifie même de straight quelqu'un d'hétérosexuel). Par la ligne suivie, The Straight Story est un film éminemment straight, qui va droit au but, à l'image du personnage que rien ne semble pouvoir dévier de sa trajectoire; un film "vrai", au sens où c'est l'authenticité qui y règne, soit l'Amérique des racines, de la famille, de la country et des chemises à carreaux, le côté nostalgique (pour certains un brin réac), ici plutôt mélancolique... enfin bref, l'americana, on l'a dit, qui chez Lynch correspond à la "face rêvée" de l'Amérique, dont on n'aperçoit habituellement qu'une petite parcelle dans ses films, un bout de gazon où le héros paresse, allongé sur une chaise longue, mais jamais très longtemps, moment éphémère vite retourné en son contraire, cauchemardesque, parce que les mondes de Lynch sont réversibles et que l'obscur y est largement dominant. Mais là, non. Le ruban sur lequel se déroule le film n'est pas moebien. Pas de torsion, tout est à plat. Non pas que l'endroit et l'envers y alternent sur une seule et même face (ça c'est la bande de Möbius), mais que l'endroit (la vie dans ce qu'elle a de bon malgré tout) et l'envers (les souffrances qu'il faut tout de même endurer) sont à leur place, chacun de leur côté, le premier masquant le second, le refoulant, même si parfois ça fait retour. Le chemin à parcourir s'en trouve "raccourci" (quel que soit le temps que l'on y mettra). Droit et direct. Et donc normal, sans le para, si l'on considère comme "normal" le fait de ne croiser que des gens bienveillants, avec qui partager une veillée (le groupe de cyclistes), écho possible au passé de boy scout de Lynch, "toujours prêts" à aider, comme ceux de Clermont lorsqu'il faudra réparer la courroie du tracteur... Ici pas l'ombre d'un psychopathe. Oui mais. S'il est normal de vouloir, à l'approche de la mort, retrouver son frère avec lequel on est en froid depuis des années, il l'est déjà beaucoup moins de voyager (à cette fin) sur un tracteur-tondeuse pendant des semaines, sous prétexte qu'on n'a pas le permis. On se trouve là en terrain connu, typiquement lynchien, qui, en dédoublant et inversant le dispositif, fait de The Straight Story, aux dires-mêmes de Lynch, son film le plus expérimental. Dans la mesure où c'est la "normalité" du film qui cette fois est explorée, dans ce qu'elle a de plus immédiate, qui ne passe plus par un quelconque conflit entre la réalité et le fantasme, le désir et la pulsion, la logique et l'irrationnel... mais se contente de laisser transparaître, en toute simplicité, ce qu'il y aurait de "non conformiste" dans ce type de normalité, à ce point exemplaire. Le maverick derrière le straight. Et c'est magnifique.
(1) On notera que le trajet d'Alvin se situe en plein cœur du Midwest, c'est-à-dire au milieu du "milieu de l'Ouest", qui certes ne l'est plus vraiment, la Frontière l'ayant avec l'Histoire déplacé plus à l'Ouest (et plus au Sud) mais qui n'en reste pas moins lynchien, au sens où les films de Lynch sont toujours marqués d'un milieu à partir duquel se fait le pli du film, pli qui dans ses œuvres les plus baroques (Inland Empire, Twin Peaks: The Return) se répète à l'infini... là non, il s'agit d'un seul pli qui permet d'accoler les deux faces que présentent tous ses films, même ceux de structure plus classique. (Se souvenir de Kyle MacLachlan déclarant dans Blue Velvet: "Je suis au milieu d'un mystère" à l'instant précis où le film est à sa moitié.)