novembre 02, 2026

Hope hop hop !

  Hope de Na Hong-jin (2026).

La peau de chagrin.

Pas trop compris la hype autour de Hope. Enfin si... elle est facile à comprendre si on considère que le film est avant tout une "machine à superlatifs" — au hasard, relevés dans la presse: "époustouflant", "inouï", "prodigieux", "jouissif"... Non pas que Hope ne mérite pas de tels qualificatifs — ils s'accordent assez bien au film — mais que c'est, de manière trop ostensible, ce que Na Hong-jin a recherché (le superlatif), peut-être même cherché à dépasser, par rapport à ses films précédents, ou d'autres films du même genre (p. ex. The Host de Bong Joon-ho), ou même tous genres confondus (tels les Mad Max de George Miller, surtout le dernier), au point de voir Hope, non plus comme un "simple" super-film, mais ce qu'on pourrait appeler un hyperfilm, qui, du coup, appellerait les... hyperlatifs. Un hyperfilm... bah, comme il y a les hypermarchés, des supermarchés taille XXL, où l'on trouve de tout, à boire et à manger. Et c'est vrai que dans Hope il y a vraiment à boire et à manger.

Et alors, me direz-vous? L'important est le film pris dans son ensemble, sa vitesse, la virtuosité avec laquelle Na Hong-jin orchestre tout ça, et non de faire son marché, de faire la part (et la fine bouche par la même occasion) entre ce qui serait réussi dans le film et ce qui le serait moins, ou même carrément raté. Et ainsi, par exemple, d'opposer la première partie, haletante, jusqu'à l'apparition du premier monstre (à la 50e minute), et la dernière partie, l'autre course-poursuite, sur la route ("à pied, à cheval et en voiture", comme chantait Bourvil), qui paraît interminable (bien qu'elle ne dure qu'une dizaine de minutes), puis le finale, à la fois mystérieux et lourdement signifiant, avec le vaisseau spatial (on dirait un Zeppelin) qui, en feu, s'écrase et explose dans la forêt, et le couple de créatures, pour le moins protéiformes (incarnées par Fassbender, en Hulk cynomorphe, et Alicia Vikander, en Neytiri à branches... couple à la ville, haha), qui assistent impuissants au spectacle. Sauf que la trop grande hétérogénéité (à mes yeux) de Hope, impose de ne pas voir le film comme un tout, mais bien comme un assemblage d'éléments disparates, à commencer par les genres qu'il convoque, du thriller à l'heroic fantasy, en passant par l'horreur, la SF, la farce et même le western. Non pas que le film soit plus ou moins réussi en fonction du genre convoqué, mais qu'à l'intérieur de chaque genre, Na Hong-jin, eh bien, en fait trop. Si on reprend la première partie, que j'ai décrite comme "haletante" (ce qui n'est pas un superlatif), de loin la meilleure partie du film, avec son ouverture (qui m'a rappelé P'tit Quinquin de Dumont... hum) puis cette cavalcade délirante au milieu du village côtier (Hope Harbor), que le monstre a dévasté et continue de dévaster sur son passage (le chaos engendré est saisissant), se révèle si puissamment rendue (comme de la 3D mais en mieux), qu'on voudrait, certes, que ça dure, mais sans qu'à un moment donné on en vienne à ressentir la durée, parce qu'on se rendrait compte que les plans se répètent, et que Na Hong-jin les étire plus que de raison... de sorte que le côté "haletant", au départ jubilatoire (au sens de ce qui est "à perdre haleine"), devient à la longue épuisant (au sens de ce qui "s'essouffle"); de sorte encore que l'apparition ainsi différée du monstre, si elle surgit ex abrupto (dans la mesure où on ne s'y attend plus, qu'on a fini par ne plus l'attendre), donne surtout au spectateur l'impression de se faire balader. Certains (beaucoup) s'en réjouiront, moi pas, parce que le suspense, s'il n'est pas éventé à proprement parler, s'en trouve néanmoins altéré. Il en est de même de l'aspect comique du film, simplement effleuré par moments (ainsi la réplique, délectable, d'un des personnages se demandant au début pourquoi la "bête" n'a pas mangé les chevaux, quand on sait que la Corée est le pays le plus hippophage du monde), bien dosé à d'autres (la séquence de l'autopsie de ladite bête, qui a de l'humain en elle, et oblige pour s'en assurer qu'on la découpe à la tronçonneuse), mais en revanche un peu trop poussé (si je puis dire) dans la scène où le vieil homme raconte à la fliquette sa rencontre avec les monstres en même temps qu'il devait résister à une chiasse terrible — ce que la vue des monstres, on l'imagine, entretenait — pour ne pas se faire remarquer. A l'inverse, les moments de pure poésie, qui suppose la fulgurance d'un plan, se révèlent bien rares. Exemplairement le temps suspendu que représente dans la première course-poursuite l'échange de regards entre le flic dans la voiture (= le héros, celui qui dit "merde" et "fait chier" durant tout le film), prêt à tirer, et le monstre à la tête de goule, déjà amputé d'une jambe et dont le flic s'aperçoit qu'il pleure, et ce parce qu'on aurait tué son enfant — ce qui fait d'ailleurs que le monstre pourrait être une maman, et à ce titre plus humaine que la fliquette, à la gâchette facile.

Tout ceci est affaire de goût, me direz-vous, pas décidés à lâcher le morceau. Certes, mais étirer ainsi les scènes, mêler ainsi les genres, c'est surtout faire montre d'un savoir faire que Na Hong-jin se plaît manifestement à étaler (1), avec pour conséquence de noyer le récit et par-là de rendre le film assez confus dans ce qu'il énonce, dont il ne ressort au bout du compte qu'un message franchement cucul via son finale "cosmogonique" (sur l'humanité, les extra-terrestres, la catastrophe) autant dire... sur-dimensionné (on n'en sort pas) (2). Alors que le début augurait d'une vision autrement plus aiguë, parce que géopolitique (quoiqu'en dise Na lui-même): le fait que Hope Harbor se trouve proche de l'autre Corée, au niveau de la zone démilitarisée, conférant au film une tension palpable, avec les champs de mines à proximité et ces panneaux appelant à signaler tout espion, signes du climat paranoïaque qu'il y règne (on pense à Carpenter)... sans que ce soit le sujet du film (comme dans l'excellent Joint Security Area/JSA du pourtant surestimé Park Chan-wook — j'en parlais là), mais suffisamment prégnante pour lester initialement Hope d'une puissance de réel qui, hélas, va aller en s'effilochant (en dépit de quelques passages plus consistants). Telle une peau de chagrin.

(1) J'ai lu que, dans une interview, Na Hong-jin a dit que "le plus dur, au cinéma, c'est de filmer une conversation entre des humains", ce qui m'a immanquablement fait penser à Hong Sang-soo et à son film le Jour de son retour, sorti il y a tout juste quinze jours et déjà oublié. Eh oui, soixante millions de dollars (voire plus), pour financer toutes ces séquences d'action massives et autres effets visuels (VFX), ne garantissent en rien qu'on est capable d'accrocher quelque vérité d'une rencontre entre deux "personnages" (et non de simples figures), alors qu'un micro-budget peut largement suffire quand on s'appelle Hong Sang-soo.

(2) On peut évidemment trouver de la poésie dans le finale, lorsque les deux créatures communiquent entre elles et que leur langage est soudainement traduit. Sauf que ce finale n'appartient pas véritablement au film; volontiers énigmatique, il n'est là que pour préparer Hope 2 (J'aur demandant à Mav'eyyo de "changer le destin") en même temps que justifier le titre.