Nathalie Baye dans la Chambre verte de François Truffaut (1978).
Notes d'avril.
9 avril
Je n’aime pas le cinéma tape-à-l’œil et racoleur de Park Chan-wook... Mais dans JSA (Joint Security Area), un de ses premiers films (sorti en 2000), si la boursouflure est déjà là, menaçante, elle n’existe qu’à l’état de simples coquetteries qui n’affectent en rien la réussite du film, plongée hallucinée, à partir d’un incident de frontière (la mort de deux soldats nord-coréens tués par un soldat sud-coréen), sur les rapports qui "lient" les deux Corée, soit la ligne de démarcation (ça se passe à Panmunjom, seul point de contact entre le Nord et le Sud), ici fortement dialectisée, entre non seulement les deux régimes (volontairement stéréotypés), mais surtout, plus intéressant, entre réalité (qui est celle du fait divers et de l’enquête menée de "l’extérieur" par une jeune femme mi-coréenne mi-suisse, confrontée à une vérité qu'il faut taire) et abstraction (l’idée même de neutralité, la beauté plastique des scènes d’extérieurs: la scène nocturne de la mine, les soldats des deux camps dans la neige, etc.)... la question du "moi" (Coréen du Nord ou du Sud) et du "nous" (être coréen), que ne dépare pas un humour plutôt trivial (cf. la "ligne" du poste frontière qu’on franchit d’abord avec son ombre puis lors d'un concours de crachats!), visant à désamorcer le sérieux du film, son côté, disons, "Grande Illusion".
16 avril
Van Sant sur le fil. A propos de Dead Man's Wire.
18 avril
Nathalie Baye, un si doux visage... Et une voix aussi, celle qui par exemple séduit Charles Denner dans l'Homme qui aimait les femmes, la voix de l'horloge parlante (non créditée au générique) que Denner baptise Aurore parce qu'elle le réveille à l'aube.
19 avril
Humm... Revu Vénus Beauté (Institut) sur France TV en hommage à Nathalie Baye. Je ne me souvenais pas à quel point ce film de Tonie Marshall, affreusement daté, est mauvais (alors que j'avais aimé les premiers, Pentimento et Pas très catholique). Se dire qu'il fut couvert de louanges par la critique et toute la profession (de peur de paraître sexiste?) laisse rêveur. Cette succession de saynètes que Marshall expose au regard de tous comme on expose en vitrine des biens de consommation, saynètes au discours forcé, redondant, accumulant les clichés, et finalement aussi superficiel que le milieu qu'il dépeint... ça se voulait, j'imagine, le pendant féminin, acidulé, des séries humoristiques de Jean-Michel Ribes diffusées à la télé dans les années 80, sauf que là sans l'humour ni l'entrain, au point que même Nathalie Baye se révèle par moments poussive (un comble). On se consolera en revoyant Golden Eighties d'Akerman, un film dans lequel ne jouait pas l'actrice, mais bon...
PS. Bye bye Nathalie avec cet extrait de Sauve qui peut (la vie) de Godard.
25 avril
Beauté vénéneuse — Je me souviens du premier Dune, celui de Lynch (dont la version restaurée ressort bientôt en salles), de son côté hétéroclite, pour ne pas dire kitsch, qui par moments flirtait avec le pur nanar mais surtout dégageait une étrange poésie. Pour ce qui est du nanar, on citera les scènes d'action (celles notamment avec les Fremen, le peuple aux yeux bleus sur fond bleu d'Arrakis) et les brèves scènes d'amour ou de baiser (le Duc Leto avec Dame Jessica, Paul avec Chani), dans le style des telenovelas, soit l'aspect mexicana du film. Pour ce qui est de la poésie, nous citerons (pressé) les machines, qui donnent au film son look "industriel", l'archaïsme de certains trucages, le décorum de la maison de l'Empereur et, plus encore, le cadre de vie des Atréides, rappelant l'univers très "Jules Verne" d'un Karel Zeman (ah, l'intérieur du vaisseau capitonné de cuir!). Etant entendu aussi que beaucoup de la poésie s'était évanouie en même temps que les nombreuses scènes supprimées au montage — je pense, entre autres, à celle où le maître d'armes Gurney Halleck qui est aussi troubadour (Patrick Stewart, le futur capitaine Picard de Star Trek) joue du baliset. Mais ce dont je me souviens le plus (outre la musique de Toto, du moins le thème principal), ce sont évidemment: 1) les vers des sables, franchement terrifiants quand ils ouvraient la gueule, semblables à des plantes carnivores; 2) le monde des Harkonnen, en particulier leur chef, le Baron, probablement le personnage le plus répugnant que j'ai jamais vu au cinéma, avec toutes ces pustules sur la fiole que son médecin aspirait avec amour. Oui, c'est ça: du Dune de Lynch, il me reste avant tout l'image des vers géants dans le désert et celle de l'écœurant Baron, flottant dans les airs à l'aide de suspenseurs (il avait un petit côté Münchhausen, ou plutôt Crac, pour rester avec Zeman). Vers, pustules... on ajoutera le Navigateur de la Guilde, comparable à une grosse larve immonde, et les "mentats" avec leurs sourcils hirsutes et leur menton rougi par l'élixir de Sapho, comme s'ils s'étaient goinfrés de ketchup... (me revient également l'épais glaviot du Baron s'écrasant sur la joue de Jessica!). Tout ça c'était du Lynch pur jus (l'aspect "sale sci-fi" du film), dans la lignée "tératologique" de ses films précédents (le bébé d'Eraserhead, les difformités d'Elephant Man). A l'arrivée, un film inégal, en partie gâché par la voix off (surtout là pour renseigner le spectateur et compléter le scénario — le roman d'Herbert, mixte philosophico-mystique inspiré de la tragédie grecque et nourri d'idéologie féodale, est touffu, limite indigeste) et les nombreuses lacunes du récit (la plus manifeste concernant le personnage du Dr Kynes, le planétologiste d'Arrakis, interprété par Max von Sydow). Et pourtant, ce Dune-là, par son indéniable beauté — beauté vénéneuse — m'avait profondément marqué.
24 avril
Vagues étoiles de la Grande Ourse. Sur Ginza Cosmetics de Mikio Naruse.
29 avril
Une belle journée — Silent Friend d'Ildikó Enyedi, c'est comme Voyage en Italie de Letourneur, il y a plein de références sexuelles... Là c'est "Voyage en Allemagne", à Marburg pour être précis (son université, son jardin botanique) à la place de la Sicile, et à la place du Stromboli un vieux Gingko millénaire (l'ami silencieux), qui se révélera femelle et dont on apprend (par Léa c'est doux, spécialiste du mimosa pudica) qu'à l'automne, quand il est tout jaune (comme à la fin) il sent le vomi, et non le caca (euh non, là je confonds avec l'Aventura).
Du sexe, donc, avec:
— un chercheur en neuroscience, coincé à Marburg à cause du covid (Tony Leung, ex-in the mood for love = en chinois: "les années fleuries") qui, lui, nous apprend que les bébés "planent" littéralement quand on stimule leur cerveau, et à qui Léa enverra du sperme de gingko mâle pour le gingko femelle avec lequel/laquelle? il essaie, à l'aide de capteurs, d'entrer en contact
— mais aussi de vieux profs de botanique (plus phallocrates tu meurs) au début du XXe siècle, qui parlent d'organes mâles (au pluriel) pour un seul femelle (le système de Linné assimilé à un lupanar), histoire de faire rougir et recaler une candidate (c'est raté, elle réussira l'épreuve et se spécialisera dans la photo des plantes, y découvrant des structures secrètes)
— et enfin un étudiant, dans les années 70, pudique comme ledit mimosa (autant dire à contre-courant de l'époque), qui communique, via un polygraphe, avec un géranium (sur un rebord de fenêtre, natürlich), sensible on l'imagine à son nectar.
Résumé comme ça, on trouvera Silent Friend très drôle, ce qu'il est mine de rien, permettant à Enyedi de nous tenir éveillé pendant les deux heures et demie que dure la projection (c'était le défi autant que l'ambition du film), l'humour s'immisçant, via ces trois histoires entrelacées comme des lianes, dans les interstices d'un récit lui-même entrecoupé de purs moments de contemplation (surtout botanistique, oui je sais, ça se dit pas)... empêchant par la mise en place du continuum annoncé (qui voit donc les plantes — personnages à part entière, elles sont toutes citées dans le générique de fin — interagir avec les humains)... eh bien de s'agacer, là, de facilités narratives (les scènes avec la logeuse, celles avec le vieux photographe...), là, de plans un peu trop esthétisants, limite arty.
Bref, un bien beau film... et une bien belle journée, puisque après j'ai vu PSG-Bayern.
Dune de David Lynch (1984).

