août 22, 2026

Un Fjord brassé

  Fjord de Christian Mungiu (2026).

Certes Fjord n'est pas le chef-d'œuvre de l'année, ce n'est même pas un très grand film, mais c'est un bon film, habile et bien foutu (autant dire "palmo-compatible"), qui en tout cas ne justifie pas les cris d'orfraie poussés par certains, menacés qu'ils se trouvent dans leurs convictions (ce qui n'est pas une attitude très "critique"), et même si l'orfraie en Norvège y est bien présente (j'ai vérifié). Certes Mungiu n'a pas choisi la Norvège par hasard, qui, bien que considérée comme un modèle social ("le pays le plus démocratique du monde"), n'en demeure pas moins un des plus mauvais élèves d'Europe pour ce qui est de la protection de l'enfance (j'ai vérifié aussi), du fait des pouvoirs excessifs que s'est arrogée l'institution ("Barnevernet"), ayant multiplié ces derniers années les placements abusifs, sous prétexte d'appliquer la loi qui depuis trente ans interdit tout comportement "violent", quelqu'il soit, physique — une simple tape sur les doigts — ou psychologique, sur un enfant, sans tenir compte, dans le cas des familles étrangères, culturellement éloignées, qui sont généralement les plus visées, de leurs spécificités en termes de religion et de tradition (cf.  l'affaire Bodnariu dont s'inspire en partie le film).
Eh oui, Fjord est un film "à la Mungiu", c'est-à-dire pătrat ("carré" en roumain), à la mécanique (trop) bien huilée... il n'empêche, n'y voir qu'un film affreusement manichéen, aveuglé par son anti-wokisme, c'est se mettre sacrément le doigt dans l'œil. Et ne pas (vouloir) voir le film tel qu'il est, tant Mungiu, qui n'a pas le cynisme méprisable d'un Östlund (son complice en Palmes d'or), ne se contente pas d'opposer bêtement, d'un côté, l'amour éperdu d'une famille roumaine (traditionaliste, genre évangéliste) pour ses enfants; de l'autre, l'intolérance hautaine d'un pays (idéalement progressiste) vis-à-vis de ceux, étrangers, qui ne se conforment pas exactement à ses règles. Mais place en miroir les deux dérives, par trop rigides (mais pas rigoristes, n'exagérons pas), que seraient aussi bien un conservatisme ultra qu'un wokisme à tous crins, autant de dangers pour l'enfant, dès lors, ou trop sévèrement éduqué, ou trop vite émancipé. Et si Mungiu charge davantage la barque du côté du second, c'est qu'il déplace les enjeux de son film, à valeur de fable, en recourant au thème, un rien convenu (on est d'accord), du "pot de terre contre le pot de fer", ce que représente, inévitablement pourrait-on dire, la bataille engagée entre la famille, des plus vulnérable à ce niveau, et la grosse machine socialo-judiciaire.
C'est à ce titre que le film est habile, et donc discutable, parce que cédant à une certaine facilité. Mais même là, dans la façon de mettre en scène ce combat forcément inégal (qui suscite nécessairement la sympathie pour le plus faible), Mungiu fait montre d'un réel talent, empêchant que Fjord se résume au film à thèse. Comment? Eh bien, en fissurant les blocs. C'est la structure "fjordesque" du film, qui voit le "bras de mer" (= bras de fer), long et profond, autant dire irréductible, se compléter de petites "entrées maritimes", à l'intérieur de chaque bloc, qui permettent d'alléger le dispositif et ainsi de nuancer (insuffisamment diront les détracteurs) l'opposition de départ, très brute de décoffrage, entre la famille roumaine dans son ensemble (l'épouse norvégienne inclue), et la société occidentale (exemplairement incarnée par la Norvège). Et qui passe d'abord par le rôle des femmes, se distinguant de plus en plus, à mesure que le film avance, de leurs époux, les moins flexibles en tant que figures paternelles. Lisbet accepte de s'occuper du grand-père impotent de la famille Halberg (métaphore lourdingue, j'en conviens, d'une société "enfermée" dans ses dogmes réformistes), près d'accéder à sa demande de le laisser mourir avant de se ressaisir quand il est en passe de se noyer; Mia accepte secondairement d'assister en tant qu'avocate la famille Gheorghiu et finit par comprendre l'importance du lien qu'avait tissé sa fille Noora (au malêtre évident) avec Elia.
Car c'est du côté des enfants que le "salut" du film opère. S'il n'y a rien à espérer du collectif (les mouvements intégristes, sinon d'extrême-droite, soutenant les Gheorghiu vs. l'appareil pour le coup répressif qu'est devenu le service de protection de l'enfance)... s'il n'y pas non plus beaucoup à espérer des pères: au père roumain trop strict, Mungiu oppose le père norvégien, pas franc du collier, laissant même suggérer, de la part du père, via quelques plans furtifs, un possible comportement incestueux sur sa fille, qui ferait équivaloir — pour équilibrer les oppositions — les marques d'automutilation que s'inflige celle-ci, ce qui ne soulève aucune question de la part de la Protection de l'enfance, aux ecchymoses découvertes sur le corps d'Elia qui, elles, au contraire ont déclenché une procédure en urgence)... s'il y a davantage à espérer des mères (cf. supra)... c'est surtout de la nouvelle génération qu'il faut espérer. Car loin d'être un Cioran au petit pied, pour qui "espérer, serait démentir l'avenir", Mungiu veut bien croire, sans en être certain (ça reste un sceptique), en un futur possiblement meilleur (formule contournée à dessein), par la grâce des enfants, encore loin d'être des adultes. C'est le sens de la métaphore (moins lourde que celle du grand-père, d'autant qu'empreinte d'humour) qui montre à la toute fin Noora "marcher sur l'eau", comme Elia auparavant. En échange d'avoir fait goûter les enfants Georghiu aux "joies" du consumérisme (dont ils sauront, on l'espère, ne pas abuser), Noora aura acquis à leur contact un peu de cette spiritualité qui lui manquait. Jolie fin, je trouve.