août 31, 2026

Mon journal 20

  Wichita de Jacques Tourneur (1955).

  Notes du mois d'août.

4 août
"La beauté d'un tel film est celle qu'on peut trouver à une partie d'échecs ou un match de football. Elle est mathématique. Avant de dénoncer ses postulats, apprenez à vous mouvoir à l'aise dans cet espace euclidien. Vous aurez fait vos classes, et vous pourrez parler." (Eric Rohmer, sur Wichita de Jacques Tourneur)

5 août
Découvert Sudden Fear de David Miller (1952). Par son découpage, très dynamique, le début fait penser au premiers films américains d'Hitchcock, puis dans un second temps, par le climat installé, à un Fritz Lang de la même époque. Mais il s'avère aussi assez vite que David Miller n'est ni Hitchcock ni Fritz Lang. Du premier, il n'a pas cette maîtrise qui rend le plaisir de la "manipulation" hautement jubilatoire; du second, il n'a pas ce goût de l'abstraction qui pousse à tailler au maximum dans l'intrigue plutôt que d'en rajouter. Toute la dernière partie de Sudden Fear est à ce titre à la fois anti-hitchcockienne, par le tarabiscotage inutile du "plan à exécuter" qui rend le suspense lourdingue, et anti-langienne, par l'accumulation d'éléments scénaristiques qui étire exagérément le dénouement (cf. p. ex. l'utilisation que fait Miller du "petit chien mécanique"). Plus intéressant est le couple improbable que forment Jack Palance, au physique si peu romantique — euphémisme — qu'il ne s'en dégage aucune ambiguïté susceptible de laisser entrevoir ne serait-ce que le début d'une autre issue que celle attendue, et Joan Crawford, au physique affreusement théâtral — ce qui fait que, paradoxalement, le "masque" évoqué dans le titre français renvoie davantage à l'actrice qu'au personnage joué par Palance! —, à tel point d'ailleurs que le visage de Crawford en femme amoureuse, avec ce regard langoureux trop appuyé (la première partie), fait très faux par rapport à celui, tragique, qu'elle arbore en femme trompée et terrorisée (la seconde partie), où son regard se révèle pour le coup parfaitement "crawfordien".  

8 août
Les hommes-éléphants. Sur Ghost Elephants de Werner Herzog.

10 août
"Tati, c'est Ozu en plus rigolo" disait Duras (qui ne connaissait pas tout d'Ozu). , un extrait de Mon oncle.

15 août
Vu Captain Carey, U.S.A. de Mitchell Leisen (1950). Leisen reste surtout connu pour ses comédies sophistiquées et loufoques, telles Easy Living, Midnight ou Arise My Love, même si on peut préférer ses films moins "brillants", ceux, non écrits par Preston Sturges ou Billy Wilder, qui échappent à l’image classique de l’esthète raffiné et cultivé, du "grand couturier" pour reprendre l’expression des Cahiers, ou encore du woman’s director, une sorte de Cukor mais plus moderne, chez qui les femmes seraient plus libres (je pense à Ginger Rogers dans Lady in the Dark et surtout Joan Fontaine dans Frenchman’s Creek), encore que je n’ai jamais été totalement convaincu par la thèse de son principal exégète (Chierichetti), selon laquelle le rôle des hommes et des femmes dans ses films serait inversé, traduction pour certains de sa propre "inversion", comme on disait autrefois de l’homosexualité. A ce titre, son meilleur film est certainement To Each Is Own, avec Olivia de Havilland, un des plus beaux mélos de l’histoire du cinéma, préfigurant les films de Lupino et les derniers Sirk (le finale y est absolument sublime). Mais j’ai aussi un faible pour les films mineurs des grands cinéastes, ces films que, faute d’un scénario abouti et d’un budget conséquent, ils sont amenés à bricoler, à composer avec les moyens du bord pour en sortir quelque chose, malgré tout. Souvent l’art du cinéaste s’y trouve dévoilé à l’état brut, sans l'apparat du grand film de studio, et parfois c’est bouleversant.
Ainsi Captain Carey, U.S.A., film d’une incroyable élégance malgré le côté cheap, très série B, de la réalisation (ah, les transparences!). Ça se passe dans un village du nord de l’Italie, après la guerre. Un ancien agent de l’OSS (Alan Ladd), retourne sur les lieux pour retrouver le traître qui, pendant la guerre, a dénoncé son réseau aux Allemands et provoqué, du moins le croit-il, la mort de celle qu’il aimait, une jeune résistante italienne (Wanda Hendrix qui venait de vivre une expérience douloureuse avec Audie Murphy — 1m66 comme Alan Ladd —, le héros américain qui cauchemardait la guerre), et aussi, l’apprend-il sur place, la mort par représailles de vingt-sept villageois. Par son thème et le mouvement qu’il confère — un couple à la recherche d’un criminel et, en même temps, poursuivi par la police — le film n’est pas sans évoquer le Hitchcock des années 30 (coïncidence, on y entend la chanson "Mona Lisa" que l’on retrouvera dans Fenêtre sur cour, et celui qui l’a écrit est aussi le co-auteur du célèbre "Whatever Will Be"/"Que sera, sera" que chante Doris Day dans l’Homme qui en savait trop). Mais ce qui fait le charme du film, je l’ai dit, c’est surtout d’y retrouver, comme en miniature et totalement dépouillé, débarrassé de la surenchère décorative qui alourdissait certains films précédents, cette espèce de fluidité sereine qui caractérise l’art de Leisen. Tout ici s’enchaîne avec une légèreté d’autant plus étonnante que les éléments (narratifs, esthétiques...) y sont assez hétérogènes, entre l’intrigue policière et l’histoire d’amour, la gravité des héros et l’excentricité des personnages secondaires (mention à Luis Alberni qui joue l’aubergiste), la représentation très néoréaliste du village et celle plus hollywoodienne du palais Cresci sur son île (c’est au départ un tableau qui sert de macguffin au film). Au milieu de tout ça, la séquence à Milan renoue avec le meilleur de la screwball comedy et peut être considérée comme un clin d’œil ironique (et un brin nostalgique) de Leisen à ses années fastes à la Paramount. On y voit Ladd contraint d’acheter n’importe quoi aux suspects qu'il est venu interroger, des commerçants apparemment, et ainsi ramener un landau (heureusement vide, c’est dans le dialogue), qu'il plie et balance dans le coffre de sa voiture, alors qu'un cor de chasse trône déjà à l'arrière et que Wanda Hendrix, assise à l'avant, porte un ridicule chapeau à fleurs, acquis lui aussi pour le bien de l'enquête. Jouissif.

18 août
Rester vertical. Sur Soudain de Ryūsuke Hamaguchi.

21 août
"Rabindranath, Karl Marx, Cleopatra, Atulya Ghosh, Helen of Troy, Shakespeare, Mao Tse Tung, Don Bradman, Rani Rashmani, Bobby Kennedy, Teckchand Thakur, Napoleon, Mumtaz Mahal...": le jeu de mémoire dans Des jours et des nuits dans la forêt de Satyajit Ray (un jeu auquel s'adonnent les "cadets de l'espace" dans Asteroid City de Wes Anderson, lequel, grand admirateur du film, a contribué à sa restauration 4K).


22 août
Un Fjord brasséSur Fjord de Cristian Mungiu.

25 août
Outback. Sur Wake in Fright de Ted Kotcheff.

26 août
Dans l'Inconnue d'Arthur Harari il y a deux équations:
— celle du fantastique, concernant le body switch (ou body swap), et elle est magistrale, qui voit le film plonger de manière concrète, physique, dans les affres où vous entraînerait la perte complète de votre identité.
— celle du romanesque (celle-là même qui faisait la force de Diamant noir): ici sur le thème de la possession (David/Niels Schneider prend possession du corps d'Eva/Léa Seydoux lors d'un rapport sexuel intense (du côté d'Eva), sauf que son propre corps, son corps à lui, a ensuite un nouveau rapport sexuel, tout aussi intense (de son côté cette fois), avec une autre femme, Malia/Lilith Grasmug, de sorte que c'est cette dernière et non Eva qui dorénavant habite le corps de David); sur le thème aussi de la dépersonnalisation schizophrénique (fausse piste), de même que sur celui de la transmission (notamment du passé, via la photographie), ou bien encore de la trans-identité, voire de la judéité (l'hébreu = celui qui se tient "de l'autre côté"), bref de l'altérité, au sens peut-être lévinassien: le moi "otage" de l'Autre... une équation moins convaincante dans la mesure où elle confère au film une complexité quand même très tortueuse, pas condamnable en soi mais ici pas suffisamment jouissive (en termes de sensation).
Pour le dire autrement, l'Inconnue se veut trop volontairement "non explicatif", ce qui le rend finalement aussi pesant que les films, à l'inverse, trop explicatifs. Harari cherche à nous égarer, et ça se voit, là où, dans ce genre de film, c'est au spectateur d'aller et venir entre perspicacité et incompréhension.
PS. Il y aurait bien une troisième équation, à trois "inconnues" (avec x = Eva, y = David, z = Malia), où chaque inconnue s'exprimerait en fonction des deux autres, et pour représenter l'ensemble des solutions... bah, un espace à trois dimensions. Ce qui veut dire que pour tout comprendre de l'Inconnue, il aurait fallu que le film soit en 3D. Hé hé.

27 août
Partie de campagne. Sur Des jours et des nuits dans la forêt de Satyajit Ray.

28 août
L'iceberg. Sur Dégel de Manuela Martelli.

  Sudden Fear de David Miller (1952).