Under the Silver Lake de David Robert Mitchell (2018).
David Robert Mitchell = DRM soit MDR dans le désordre, un réal dont j'avais bien aimé le tout premier long, The Myth of the American Sleepover, portrait nonchalant de la jeunesse américaine, celle des quartiers pavillonnaires (suburbs), à Détroit dont est originaire Mitchell, comme pour le film suivant, l'horrifique It Follows et sa veine craveno-carpentérienne (davantage que tourneurienne) qui, au demeurant, ne m'avait pas entièrement convaincu, alors que dans le suivant, Under the Silver Lake, DRM en quittant Détroit pour Los Angeles, eh bien, descendait encore d'un cran:
A la base une histoire assez simple: celle d'un mec attiré par la voisine d'en face, une belle blonde qu'il espionne avec ses jumelles et qu'il finit par brancher, puisqu'on est à Los Angeles (accessoirement dans un quartier où sévit un tueur de chiens), moins la cité des anges que celle du sexe et de la drogue, où toute rencontre un peu fun se doit de finir au lit... sauf que lui en est empêché (la faute aux deux copines de la fille, débarquant au mauvais moment), ce qui fait que c'est remis au lendemain. Oui mais non, adieu ma jolie, la fille a disparu... Et le type de mener son enquête pour retrouver la fille, comme dans tout bon polar, même déjanté. La différence est qu'ici le polar, qui se nourrit déjà de ses propres mystères, se trouve recouvert par tout un réseau de signes et de messages cryptés, cachés n'importe où, là dans les codes des hobos, là dans un vieux paquet de céréales pour enfants (et la carte au trésor qui se trouve au fond), là et surtout, dans les textes des grandes chansons de pop-rock, à commencer par "Smells Like Teen Spirit" de Nirvana... Parce que les vrais mystères ayant aujourd'hui disparu, on les remplacerait par des "faux", purement artificiels, qu'on glisserait un peu partout, pour satisfaire le goût du déchiffrage qui sommeille en chacun de nous, au risque d'entretenir les penchants paranos de celui qui n'y voit que d'obscurs complots. Et c'est là où ça se gâte. Non pas que Under the Silver Lake abuse des clins d'œil — c'est devenu monnaie courante, surtout dans le cinéma américain —, lorgnant du côté d'Hitchcock et de De Palma, composant surtout une sorte de mixte de Lynch et de Pynchon, du Lynchon, hé hé... non pas que le film se contente d'épouser au niveau de la forme ce qu'il nous dit du monde, un monde de surfaces et de miroitements, hyperconnecté et saturé de signes, mais que ça s'arrête là, que le film ne fait que répéter tout du long son postulat de départ, à l'instar du perroquet de la voisine, pas la même, l'autre, celle qui se balade les seins à l'air. C'est plaisant, surtout la première heure, mais ça ne va pas très loin, surtout ça devient de plus en plus pesant à mesure que le film avance, avec une dernière partie excessivement signifiante. Pour le dire autrement, le film accumule les secrets, comme on enfile les perles, mais lui-même ne distille aucun mystère. C'est d'autant plus regrettable que les ingrédients étaient là pour que le film soit autre chose que cette débauche de références à la pop culture, des références finalement plus encombrantes qu'attrayantes. Pensons simplement à la figure du coyote qui plane sur le film, le trickster, figure mythique, qui fait écho à la jouissance, tout cet aspect "carnavalesque" que le film amorce mais n'exploite jamais, se limitant (à l'instar de son acteur, au jeu très limité) à quelques scènes à visée jubilatoire, à défaut d'être jouissive, moins la scène de masturbation — la masturbation semble être une des grandes préoccupations du film — que les scènes de groupes, avec notamment Judas et les Fiancées de Dracula, et au milieu le personnage principal qui traîne avec lui son odeur de pisse, celle du putois qui lui a giclé dessus... C'est le paradoxe: c'est par la marge, les à-côtés bébêtes et régressifs que le film tient la route, prisonnier qu'il est, malgré tout, de son propre système, les deux cases de son échiquier, entre G6: les profondeurs d'un lac argenté (qui n'existe qu'à l'état de réservoir) et H8: les hauteurs d'Hollywood (qui ne sert qu'à sur-plomber l'histoire), le souvenir et les rêves, la réalité et les cauchemars, tous mélangés dans une sorte de grosse bulle fictionnelle, qui s'auto-alimente en circuit fermé. La scène chez le compositeur est à cet égard symptomatique. Surprenante au début, elle devient vite pénible par son côté explicatif avant d'exploser dans un finale délirant (que je ne dévoilerai pas) qui la sauve in extremis. C'est bien dans l'entre-deux que le film se perd, où tout vient se bousculer. Pas assez carpentérien pour créer du mystère, pas assez shyamalanesque pour aiguiser le récit, Under the Silver Lake relève surtout du bric-à-brac ingénieux. Distrayant, en dépit de ses excès, mais guère plus.
PS (en forme de spoiler). Au fait il dit quoi le perroquet? Je ne sais pas. Justement, c'est peut-être ça qu'il dit: "I don't know". Une hypothèse que confirmerait la dernière chanson du film — qui n'en manque pas — entendue lors du générique: "Strange Currencies" par R.E.M. qui débute par les mêmes mots "I don't know"... Et plus loin ces autres mots, "these words, You will be mine"... Tu seras à moi. Serait-ce le message caché du film, qui ferait du film une simple histoire d'amour? Tu seras à moi... ce que devait se dire Sam en rentrant chez lui après avoir quitté Sarah le premier jour, ce à quoi il a dû rêver toute la nuit en attendant le lendemain. Retour au point de départ. La suite n'était que chimères...
Avec The End of Oak Street, Mitchell revient, sous la houlette du spielbergien JJ Abrams, dans son Michigan natal mais là totalement fictif, à la fois du début des années 80 et transposé 200 millions d'années en arrière, suite à une "brèche temporelle", à l'époque des dinos et de Jurassic Park, un point de départ MDR comme on les aime mais dont on n'est pas sûr, comme toujours avec DRM, que le film tienne la route jusqu'au bout (d'Oak Street)... A suivre donc.
