
Ex machina d'Alex Garland (2014).
Je n'ai pas une très grande affection (je n'en ai même aucune) pour le cinéma d'Alex Garland (et son dernier film, le médiocre Civil War, n'a pas changé la donne), où le réalisateur, loin de creuser ses idées (nombreuses), pense trop à les exploiter, à les surexploiter même, ce qui est d'autant plus dommage que chez lui les idées, à partir desquelles la fiction va prendre corps, ne sont pas sans intérêt. C'est le cas par exemple de ses deux films de SF, Ex machina (ou EX_MACHINA) et Annihilation... qui œuvrent dans le posthumain (l'IA dans le premier, le noocène? dans le second), et voient Garland appliquer son "programme" avec un sérieux papal, où donc lui importe avant tout de cadenasser le film par la surenchère (visuelle, narrative) qu'il y adjoint, et l'aspect totalisant que cela implique. Car si le film apparaît chez lui comme un tout, c'est par rapport à toutes les questions soulevées au départ, et non pour s'être ouvert par la suite à l'aléa comme à la digression (on n'est pas chez Jules Verne) et d'avoir ainsi questionné son sujet par d'autres voies. En témoignent ces plans systématiques, steadycamés mais où la caméra se déplace à peine, sans que s'initie véritablement un mouvement, comme en état d'apesanteur, de sorte que l'espace semble figé. Cette impression, cosmologique sinon kubrickienne, d'un plan qui flotterait dans l'espace, confère aux deux films un côté froid, artificiel, caractéristique du cinéma de Garland. Ainsi Ex machina, loin d'interroger la réalité de l'humain dans l'IA, via le fameux test de Turing qui se révèle assez vite un prétexte (clin d'œil manifeste au test de Voight-Kampff dans Blade Runner), et dont la réponse est connue d'avance... s'attache plutôt à observer l'IA, derrière des écrans, sous tous les angles (c'est l'aspect mabusien du film, le côté Mabuse aux "1000 yeux"), en train d'élaborer une stratégie pour se délivrer, en tant qu'humanoïde (femme), de l'emprise exercée par l'humain (mâle) (1). Annihilation suit le même principe: il s'agit moins de questionner l'existence d'une nouvelle forme de vie, une sorte de "post-nature" tumorale, à la fois mutante et proliférante (cette belle idée du "miroitement" — The Shimmer — et de sa représentation évoquant les coulures multicolores de l'expressionnisme abstrait, comme il y avait le N°5 de Pollock dans Ex machina, ou plus prosaïquement des "arbres à guimauve"), que d'observer, là encore, quatre filles badass (Jennifer Jason Leigh en chef du groupe préfigure — la ressemblance est troublante — le personnage de Kirsten Dunst dans Civil War), aux prises avec une nature hostile, et ce sur le mode immersif qui sied au cinéma numérique, faisant d'Annihilation un pur film de survie; où il s'agira pour les protagonistes, soit d'accepter de disparaître, en se laissant "réfléchir" par la nature, soit de le refuser, par le biais d'un double (produit par la nature) qu'on arriverait à duper. D'où la dimension paranoïaque qui se dégage des deux films (et même de tous les films de Garland), à travers notamment "l'effet miroir" qui les traverse (parois transparentes, caméras et autres objectifs).
Il ressort ainsi d'Ex machina et d'Annihilation un côté "laboratoire", expliquant leur caractère cérébral, désincarné, où finalement ce qui y est raconté se trouve redoublé (et non bonifié) par la façon dont c'est raconté, jusque dans les excès (2). C'est en cela que le cinéma de Garland se situe en-deçà des machines spatio-temporelles d'un Nolan comme de celles à forte puissance fictionnelle (et à plus petite échelle) d'un Shyamalan... nous obligeant à chercher par nous-même ce qu'il y aurait de typiquement "garlandien" dans son œuvre, présent non seulement dans Ex machina et Annihilation mais aussi ses autres films. Où il apparaît en premier lieu que le personnage central est toujours une femme, qui plus est en lutte, de la gynoïde à la photographe de guerre en passant par la biologiste... mais sans pour autant faire de cet aspect féministe, trop évident et même lourdement affiché dans un film comme Men (comparé, par exemple, au beau Invisible Man de Leigh Wannell), le marqueur du cinéma de Garland. C'est que son "féminisme" — les guillemets s'imposent — relève davantage de la facilité (inscrivant l'œuvre dans l'air du temps), quand bien même Garland s'y montrerait sincère, que d'une réelle communion entre l'auteur et ses personnages féminins, au sens où ceux-ci restent vus de l'extérieur, non comme objets d'étude (quoique) mais comme simples "forces narratives", permettant à Garland d'appliquer son programme. A ce titre, la femme jouerait le même rôle que Mary, la scientifique des couleurs, dans l'argument de la connaissance (développé par Frank Jackson) que cite Ex machina, cette expérience de pensée, dite "la chambre de Mary", qui affirme que la conscience n'est accessible que si l'on en fait l'expérience (cf. là sur Wikipedia), argument que le film semble accréditer si on considère le dernier plan qui voit Ava (l'IA), sortie de la demeure high-tech de Nathan (équivalente à la chambre en noir et blanc de l'expérience, que Garland suggère en recourant à des filtres rouges, donc monochromes, quand Ava et Caleb croient converser en toute liberté), découvrir un monde "coloré" et, par cette expérience, acquérir un plus de connaissance sur les couleurs (Ce que Mary ne savait pas) alors qu'elle était censée tout savoir des propriétés physiques de la vision dont celles des couleurs (3). La question finale, que ne pose pas le film, en tout cas à laquelle il ne répond pas, concernerait le choix d'une femme pour faire l'expérience. D'aucuns le trouveront "féministe" (une femme super-scientifique), d'autres le trouveront au contraire "misogyne" (la femme, si brillante soit-elle, utilisée aux seules fins de valider la théorie, au demeurant réfutable, d'un homme).
Qu'en est-il d'Annihilation, adapté d'un roman de Jeff VanderMeer? On retrouve le monde coloré du finale d'Ex machina, dont il est en quelque sorte la version grandeur nature et d'emblée négative (dans Men, ce sera l'inverse, la nature y est au départ vécue positivement, comme une redécouverte, prolongeant directement la fin d'Ex machina). Lena (Natalie Portman), comme dans le film suivant, est confrontée au deuil, celui de son mari qu'elle pense disparu en mission, là-bas dans le Miroitement. On ne saura rien d'une éventuelle "toxicité" préalable du mari, mais le fait qu'il soit incarné par Oscar Isaac, le Nathan d'Ex machina, laisse planer un doute. Je passe sur les péripéties pour en arriver au finale, plutôt réussi, je l'admets (qui fait d'Annihilation, au bout du compte, le plus convaincant des films de Garland). Le miroitement procédant par réflexion, c'est ainsi que la néo-nature se propage génétiquement, inexorablement. Le mari l'avait compris et, plutôt que d'en être la victime (c.-à-d. subir l'annihilation), avait préféré se suicider, enregistrant sa mort en direct via un caméscope. Pour autant il était revenu... sauf que différent, à la fois bizarre dans son comportement et silencieux sur ce qu'il a vécu, tout simplement parce que ce n'était pas lui, qu'il s'agissait d'un autre, une version dédoublée de lui-même et dépourvu d'affect (on pense au Body Snatchers de Don Siegel). Lena, au terme de son parcours de survivor — biologiste, elle est aussi une ancienne militaire — se retrouve dans la même situation et doit affronter à son tour son double, longue tige noire encore en "germe"... dont elle triomphera (je ne détaille pas) puisque arrivant à s'échapper elle aussi de la Zone et retrouvant pour le coup son mari (à l'état proche du zombi). Le film se termine sur leur étreinte et la réflexion manifeste de quelque chose dans leurs yeux, aux mêmes couleurs irisées que celles du Miroitement.
Qu'en déduire? D'abord que le féminisme de Garland est bien un leurre. Dans la mesure où si la femme sort "vainqueur" d'Ex machina et d'Annihilation, c'est en recourant à la simulation dans le premier cas et à l'imitation dans le second, des qualités qui relèvent d'une vision quelque peu misogyne de la femme. Mais aussi parce que cette victoire est subordonnée à des facteurs qui en relativise l'impact. Je m'explique. Dans Ex machina, Ava se libère non seulement de Nathan (qu'elle tue lors d'une scène très weird quand on y repense, Nathan s'offrant quasiment au couteau d'Ava, comme si, reconnaissant en elle cette version ultime de l'IA qui, tel un Frankenstein 2.0, il cherchait inlassablement à créer, il acceptait de la laisser partir), mais aussi de Caleb, avec qui elle échange en quelque sorte la place, le condamnant à rester enfermé, derrière la vitre, témoignant par-là d'une cruauté davantage humaine que spécifiquement féminine (sauf à vouloir situer le récit dans le mythe). De même, dans Annihilation, Lena est amenée à détruire son double (pour sa survie), bien qu'il n'ait rien d'agressif, ainsi qu'elle l'avouera par la suite, de sorte que l'image de la femme dans le film se limite à un aspect bassement guerrier (rien à voir avec les figurines de Welcome to Marwen, le délicieux film de Zemeckis, auteur par ailleurs de Her), sans que n'ait été jamais interrogée cette idée d'un double qui serait bienveillant (et différent du coup du doppelgänger). On peut extrapoler à Men, dans lequel le réalisateur martèle le rôle toxique des hommes, culpabilisant Harper quant à sa responsabilité dans la mort de son mari, sans que cette culpabilité soit davantage travaillée, approfondie en termes de mise en scène (toujours la même façon de filmer chez Garland, quel que soit le sujet), autrement que par des "effets" de plus en plus appuyés et grand-guignolesques. On l'aura compris, le féminisme de Garland sonne faux. Dans ses films, la femme n'est qu'un aspect de l'humain, dont il épouse les traits, ce qui l'apparente sous une forme inversée à l'IA d'Ex machina. Ce n'est pas la femme mais une version (peut-être la meilleure, OK) de l'humain, ainsi qu'elle est représentée, comme si elle était réfléchie, elle aussi, à travers un miroir. Le cinéma de Garland n'est pas féministe mais emprunt de cette masculinité qu'on dit "performative", quand le réalisateur/le film se veut féministe davantage qu'il ne l'est. Un cinéma ostentatoire et pataud dans sa manière de foncer tête baissée dans des portes prêtes à s'ouvrir. Reste l'amorce, ce qui chez Garland ouvre justement ses films et s'offre agréablement au regard, quand la tête est encore droite et la porte simplement entr'ouverte. C'est peu, mais c'est déjà ça, diront les optimistes.
(1) On peut voir le dispositif du film comme un triangle, avec Ava, la "robote", cernée par deux hommes: d'un côté Nathan, le propriétaire des lieux, PDG du plus important moteur de recherche du monde (équivalent à Google) en même temps que le concepteur d'Ava: personnage viril, alcoolique, macho, violent... soit le mâle toxique dans toute sa splendeur (avec Barbe-Bleue en arrière-plan); de l'autre Caleb, le meilleur programmeur de la boîte, personnage inquiet, sensible, manipulable, en manque surtout d'affection, donc également "dangereux" pour Ava. Et comme dans tout triangle, un fonctionnement deux par deux: d'abord Nathan et Caleb au détriment d'Ava, puis Ava et Caleb au détriment de Nathan, puis Ava et Nathan au détriment de Caleb, avant que... Quant à savoir pourquoi ces trois prénoms, qui évoquent la Bible, je n'en ai aucune idée, peut-être pour faire "steinbeckien".
(2) Ainsi des scènes d'horreur (la mort de Nathan dans Ex machina, les attaques d'animaux — des monstres particulièrement terrifiants — dans Annihilation), introduites sans réelle nécessité dramatique, on peut même dire en contradiction avec le reste, juste là pour satisfaire les amateurs. Le contraire de Men où l'horreur est au cœur du film, pas déplaisante au début, via ce qu'on appelle la folk horror, quand Harper, le personnage principal, se promenant dans la campagne (dont le vert, incroyablement flashy prolonge les derniers plans d'Ex machina et, sur le plan chromatique, la "Zone X" d'Annihilation), est confronté à des phénomènes étranges, mais qui va progressivement sombrer dans un gore complaisant pour s'achever dans le "grand n'importe quoi" et ce finale hallucinant qui voit tous les hommes (éminemment toxiques) du film s'auto-engendrer (!) jusqu'au dernier, en fait le premier: le mari défunt, cause par sa mort (suicide?) des tourments de l'héroïne. L'horreur n’est vraiment pas le fort de Garland.
(3) Cette "sortie" finale d'Ava renvoie au titre du film qu'il explicite d'une certaine manière, "ex machina" signifiant littéralement "sorti de la machine", titre auquel il manque néanmoins le sujet, en l'occurrence Deus = Dieu, soit Nathan le démiurge, celui qui créa en sept jours non pas le monde mais la "femme", Ava qui se prononce "Eva", bref... L'Eve future.
