The Mastermind de Kelly Reichardt (2025).
Rappel sur les films (nord) "westerniens" de Reichardt (de Old Joy à Showing Up): Kelly Reichardt et le Nord-Ouest: une ode.
Le masterfilm.
Avec The Mastermind, Kelly Reichardt quitte le Nord-Ouest pour le Nord-Est, une direction à l'opposé de celle de ses films précédents, mais pas n'importe quelle direction puisqu'elle nous conduit dans le Massachusetts, le pays de Thoreau — Framingham où se passe la première partie du film (qui a trait au vol des tableaux) n'est pas très loin de Concord (1) —, pas le Thoreau de Walden et de Old Joy (même si la nature, ici automnale, y est très présente), mais celui de la "désobéissance civile", de celle du début des années 70 avec la guerre du Vietnam (en arrière-plan dans le film), ce mouvement de contestation que Reichardt reproduit sous une forme à la fois distanciée et désidéalisée (le film n'est pas sans rappeler Night Moves, lequel d'ailleurs fut conçu comme un film de casse), qui non seulement voit la figure paranoïaque (et paroxystique) des Etats-Unis de ces années-là (dont le cinéma américain se fera l'écho) se confondre avec celle a minima du père, un juge décrit comme "très procédurier" par son fils (Josh O'Connor), le "héros" anti-héroïque du film, manifestant (par le biais donc d'un casse) sa désobéissance au père et à travers celui-ci la famille, sans pour autant couper les ponts avec son milieu (Reichardt le dépeint comme un "homme sans qualités")... mais qui surtout, après la transgression que représente le vol des tableaux (quatre tableaux abstraits signés Arthur Dove), voit l'individualisme du personnage se substituer au "bien commun" sur lequel se fonde normalement, politiquement, philosophiquement, l'idée de "désobéissance civile". Bref, le Massachussets comme pendant symétrique à l'Oregon (si vous pliez une carte des États-Unis en deux, Nord-Ouest et Nord-Est se superposent). Autant dire que l'esprit des films de Reichardt demeure...
C'est bien ce qui frappe en premier lieu dans The Mastermind. Bien que situé à l'autre bout des Etats-Unis, le film ne dépare en rien l'homogénéité du cinéma de Kelly Reichardt. On peut même dire qu'il la renforce par la distance (géographique) qu'il prend, offrant là un autre éclairage, pas spécialement nouveau, simplement plus "reichardtien" encore (sans l'apport cette fois de Jon Raymond ni même le support d'une nouvelle que la cinéaste adapterait), comme si Reichardt, adepte de la déconstruction, y déconstruisait son propre cinéma, ses propres stéréotypes, non seulement pour ce qui est du film de casse, en tant que genre et/ou sous-genre, comme le sont le road movie et le western dans son œuvre, mais aussi, sur le plan esthétique, pour ce qui relève chez Kelly Reichardt du film contemplatif et/ou réflexif (quant à la création artistique). Il est clair que le "cerveau" évoqué dans le titre est moins le personnage neutre incarné par O'Connor que, de façon ironique, Reichardt herself. De sorte que ce qui se trouve "cambriolé" dans le film peut être vu comme ce que l'artiste se "vole" à elle-même, en reprenant ses figures habituelles. J'en vois quatre principales:
1) l'éloge de la durée — cf. la séquence de la grange qui, à l'instar du temps pris pour réparer l'essieu du chariot dans Meek's Cutoff ou encore préparer le sabotage du barrage dans Night Moves — les exemples abondent —, voit O'Connor grimper trois fois à l'échelle pour déposer en haut de la grange les tableaux volés, emballés dans des housses, les ranger dans la caisse en bois qu'il avait au préalable confectionnée — ce passage sur la fabrication de la caisse, Reichardt l'a finalement coupé! — et dissimuler l'ensemble sous de la paille.
2) le motif de la traversée, qui court dans nombre de films de Reichardt, de Old Joy à First Cow, en passant par Wendy & Lucy et Meek's Cutoff, et correspond ici à la seconde partie, celle de l'errance pour O'Connor, fuyant vers l'Ohio — comme l'amorce d'un possible retour dans l'Ouest? — via Cleveland puis Cincinnati où s'arrêtera sa cavale, une cavale sans éclats, c'est le moins qu'on puisse dire.
3) le style grunge, via notamment les fringues que porte O'Connor (il en change régulièrement dans le film, au début ce sont surtout les pull-overs, de couleur différente à chaque fois, ce qui fait penser à Warren Oates dans Two-Lane Blacktop de Monte Hellman, tourné en 1970), prolongeant ainsi le look vestimentaire plutôt négligé de Michelle Williams dans des films comme Wendy & Lucy et Showing Up.
4) le goût pour l'art contemporain, de plus en plus marqué chez Reichardt, qui touche ici — question mise en scène — à l'installation et, au niveau du montage, à cet étonnant jeu d'entrelacs (coltraniens?) entre l'écriture minimaliste de Kelly Reichardt et les paysages sonores de Rob Mazurek (figure importante de la scène jazz), qui accompagnent le film, lui conférant un aspect avant-gardiste.
Dans The Mastermind, il n'est pas anodin que les tableaux que vole O'Connor (aidé de ses deux complices, de vrais "bras cassés", non fiables et de surcroît parfaitement grotesques avec leur collant féminin sur la tête — la séquence du casse, avec le gardien roupillant sur son siège, est certainement la plus drôle qu'ait jamais tournée Reichardt —, que les tableaux, donc, soient des œuvres d'Arthur Dove, artiste peu connu bien qu'ayant été le premier peintre abstrait américain. Ce n'est pas que le modernisme de Reichardt relève de l'abstraction mais que son style témoigne d'un attrait certain, et très ludique, pour l'assemblage dans les arts plastiques (cf. les créations de Showing Up), chaque œuvre, à travers les éléments qui la composent, soulevant une question, sans bien sûr que soit apporté de réponse (ce n'est pas le rôle de l'artiste). Et quelle question se trouve posée dans The Mastermind? Reichardt la formule dès l'ouverture par la voix du petit Tommy, l'un des deux jumeaux du couple que forme O'Connor avec Alana Haim. Nous sommes dans le musée et pendant qu'O'Connor effectue ses repérages (2), l'enfant vient exposer, de façon assez énigmatique, sa théorie "T-F-R" (Truth, Fake, Reality), trois lettres qui sont comme un code pour entrer dans le film (on pense au jeu homonyme du titre). Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux? Voilà une question typique de l'art contemporain que pose secrètement Kelly Reichardt, Tommy assurant pour le coup, outre le rôle de codificateur, celui d'intermédiaire entre le film (donc Reichardt) et le spectateur, qu'incarne aussi à sa manière O'Connor, de sorte que l'enfant peut être considéré, si on se place du côté du récit (le récit en tant que ce qui inclut le spectateur dans un film, au-delà de ce qui lui est simplement raconté/montré), comme le passeur secret de The Mastermind (au même titre que les morceaux de jazz de la BO), et pas seulement de la première partie, puisque présent également dans la seconde via le téléphone. C'est la part cachée du film qui constitue le troisième niveau, le deuxième étant les années 70, plus précisément l'année 1970, avec son esthétique à dominante "marron" (que renforce l'automne), les "favoris" (à la Ray Dorset/Mungo Jerry) que portent certains personnages, les voitures, nombreuses dans le film, emblématiques de l'époque, et donc la mobilisation contre la guerre du Vietnam qui sert de toile de fond. Cette part cachée relève évidemment de la conjecture. Non accessible directement, elle se nourrit de ce qui "est" dans le film mais hors-diégèse et que ne peut découvrir le spectateur si on ne le lui révèle pas. Et dans le cadre du vrai et du faux, c'est le fait que les quatre tableaux de Dove sont des vrais (on pense au dernier Wes Anderson) (3) alors que le musée de Framingham, avec sa sculpture d'Henry Moore dans le jardin, est entièrement faux. Soit une installation inversée (on s'attendrait plutôt à ce que le musée existe réellement et que les tableaux soient des copies), en écho avec la relation évoquée plus haut entre le Nord-Ouest et le Nord-Est.
Ce renversement symétrique, laissant la réflexion en suspens, est le motif (dans le tapis, pourrait-on dire) qui court tout le long du film et se déplace à travers d'autres questions non résolues, typiques de l'art (en pointillé) de Reichardt. J'en dénombre quatre, là aussi, qui sont liées entre elles:
1) quelle était la quête véritable du "héros", personnage à la fois décidé et irréfléchi... ces 25% qui dans le vol des tableaux — ainsi qu'il le confie à la fin à son épouse — relevait d'un geste non pas altruiste (le confort matériel recherché pour sa famille) mais purement égoïste sans que soit précisé ce qu'il entend par là?
2) que comptait-il faire en effet des tableaux, sachant — on l'apprendra au milieu du film — qu'un de ses professeurs d'autrefois est un grand admirateur d'Arthur Dove, qui affichait fièrement derrière son bureau une de ses toiles, en l'occurrence celle avec "le soleil rouge en spirale" (je l'ai retrouvée, c'est "Red Sun" qu'on ne voit pas dans le film, cf. infra), qui ferait de ce professeur, ou le commanditaire du vol, ou un futur receleur, ou — ce qui est le plus probable — rien de tout cela.
3) qu'est donc cette "installation" conçue par Kelly Reichardt qui représenterait quatre vrais tableaux abstraits dans un faux musée à l'apparence bien réelle? Reichardt se contente-t-elle d'interroger les rapports de l'art entre figuration et abstraction, ou faut-il élargir le champ, qui rende la question plus actuelle?
4) et ainsi, corollaire de ce qui précède, quid de la théorie T-F-R de Tommy? Se limite-t-elle aux années 70 et à la guerre du Vietnam comme enjeu politique, ou faut-il y voir, par le biais de ce que nous dit l'art contemporain à travers les époques — et la tentation est grande —, le reflet de notre monde d'aujourd'hui, le T-F-R à l'ère de la post-vérité. Trump, Fake, Relativism? A chacun sa réponse...
Le dernier Kelly Reichardt est un masterfilm.
(1) Pas très loin non plus de Worcester, en fait à mi-chemin entre Concord et Worcester, théâtre en 1972 du vol de tableaux qui inspira le film.
(2) En même temps qu'il dérobera sans la moindre difficulté une figurine représentant un soldat américain de la guerre d'indépendance, signe que dans les années 70 les petits musées de province étaient mal protégés et relativement faciles à piller, mais aussi préfiguration symbolique du film: le fils de bonne famille en guerre "intérieure" avec ses parents, rêvant de s'en libérer, du moins financièrement.
(3) On peut voir dans l'extrême précaution avec laquelle O'Connor manipule les tableaux, comme dans le fait que ceux-ci soient soigneusement rangés dans des housses (admirez l'allitération), l'indice qu'il s'agit en effet de vrais tableaux.
Arthur Dove, "Red Sun", 1935.










