janvier 24, 2026

The Mastermind

   The Mastermind de Kelly Reichardt (2025).

Rappel sur les films (nord) "westerniens" de Reichardt (de Old Joy à Showing Up): Kelly Reichardt et le Nord-Ouest: une ode.

Le masterfilm.

Avec The Mastermind, Kelly Reichardt quitte le Nord-Ouest pour le Nord-Est, une direction à l'opposé de celle de ses films précédents, mais pas n'importe quelle direction puisqu'elle nous conduit dans le Massachusetts, le pays de Thoreau — Framingham où se passe la première partie du film (qui a trait au vol des tableaux) n'est pas très loin de Concord (1) —, pas le Thoreau de Walden et de Old Joy (même si la nature, ici automnale, y est très présente), mais celui de la "désobéissance civile", de celle du début des années 70 avec la guerre du Vietnam (en arrière-plan dans le film), ce mouvement de contestation que Reichardt reproduit sous une forme à la fois distanciée et désidéalisée (le film n'est pas sans rappeler Night Moves, lequel d'ailleurs fut conçu comme un film de casse), qui non seulement voit la figure paranoïaque (et paroxystique) des Etats-Unis de ces années-là (dont le cinéma américain se fera l'écho) se confondre avec celle a minima du père, un juge décrit comme "très procédurier" par son fils (Josh O'Connor), le "héros" anti-héroïque du film, manifestant (par le biais donc d'un casse) sa désobéissance au père et à travers celui-ci la famille, sans pour autant couper les ponts avec son milieu (Reichardt le dépeint comme un "homme sans qualités")... mais qui surtout, après la transgression que représente le vol des tableaux (quatre tableaux abstraits signés Arthur Dove), voit l'individualisme du personnage se substituer au "bien commun" sur lequel se fonde normalement, politiquement, philosophiquement, l'idée de "désobéissance civile". Bref, le Massachussets comme pendant symétrique à l'Oregon (si vous pliez une carte des États-Unis en deux, Nord-Ouest et Nord-Est se superposent). Autant dire que l'esprit des films de Reichardt demeure...

C'est bien ce qui frappe en premier lieu dans The Mastermind. Bien que situé à l'autre bout des Etats-Unis, le film ne dépare en rien l'homogénéité du cinéma de Kelly Reichardt. On peut même dire qu'il la renforce par la distance (géographique) qu'il prend, offrant là un autre éclairage, pas spécialement nouveau, simplement plus "reichardtien" encore (sans l'apport cette fois de Jon Raymond ni même le support d'une nouvelle que la cinéaste adapterait), comme si Reichardt, adepte de la déconstruction, y déconstruisait son propre cinéma, ses propres stéréotypes, non seulement pour ce qui est du film de casse, en tant que genre et/ou sous-genre, comme le sont le road movie et le western dans son œuvre, mais aussi, sur le plan esthétique, pour ce qui relève chez Kelly Reichardt du film contemplatif et/ou réflexif (quant à la création artistique). Il est clair que le "cerveau" évoqué dans le titre est moins le personnage neutre incarné par O'Connor que, de façon ironique, Reichardt herself. De sorte que ce qui se trouve "cambriolé" dans le film peut être vu comme ce que l'artiste se "vole" à elle-même, en reprenant ses figures habituelles. J'en vois quatre principales:
1) l'éloge de la durée — cf. la séquence de la grange qui, à l'instar du temps pris pour réparer l'essieu du chariot dans Meek's Cutoff ou encore préparer le sabotage du barrage dans Night Moves — les exemples abondent —, voit O'Connor grimper trois fois à l'échelle pour déposer en haut de la grange les tableaux volés, emballés dans des housses, les ranger dans la caisse en bois qu'il avait au préalable confectionnée — ce passage sur la fabrication de la caisse, Reichardt l'a finalement coupé! — et dissimuler l'ensemble sous de la paille.
2) le motif de la traversée, qui court dans nombre de films de Reichardt, de Old Joy à First Cow, en passant par Wendy & Lucy et Meek's Cutoff, et correspond ici à la seconde partie, celle de l'errance pour O'Connor, fuyant vers l'Ohio — comme l'amorce d'un possible retour dans l'Ouest? — via Cleveland puis Cincinnati où s'arrêtera sa cavale, une cavale sans éclats, c'est le moins qu'on puisse dire.
3) le style grunge, via notamment les fringues que porte O'Connor (il en change régulièrement dans le film, au début ce sont surtout les pull-overs, de couleur différente à chaque fois, ce qui fait penser à Warren Oates dans Two-Lane Blacktop de Monte Hellman, tourné en 1970), prolongeant ainsi le look vestimentaire plutôt négligé de Michelle Williams dans des films comme Wendy & Lucy et Showing Up.
4) le goût pour l'art contemporain, de plus en plus marqué chez Reichardt, qui touche ici — question mise en scène — à l'installation et, au niveau du montage, à cet étonnant jeu d'entrelacs (coltraniens?) entre l'écriture minimaliste de Kelly Reichardt et les paysages sonores de Rob Mazurek (figure importante de la scène jazz), qui accompagnent le film, lui conférant un aspect avant-gardiste. 

Dans The Mastermind, il n'est pas anodin que les tableaux que vole O'Connor (aidé de ses deux complices, de vrais "bras cassés", non fiables et de surcroît parfaitement grotesques avec leur collant féminin sur la tête — la séquence du casse, avec le gardien roupillant sur son siège, est certainement la plus drôle qu'ait jamais tournée Reichardt —, que les tableaux, donc, soient des œuvres d'Arthur Dove, artiste peu connu bien qu'ayant été le premier peintre abstrait américain. Ce n'est pas que le modernisme de Reichardt relève de l'abstraction mais que son style témoigne d'un attrait certain, et très ludique, pour l'assemblage dans les arts plastiques (cf. les créations de Showing Up), chaque œuvre, à travers les éléments qui la composent, soulevant une question, sans bien sûr que soit apporté de réponse (ce n'est pas le rôle de l'artiste). Et quelle question se trouve posée dans The Mastermind? Reichardt la formule dès l'ouverture par la voix du petit Tommy, l'un des deux jumeaux du couple que forme O'Connor avec Alana Haim. Nous sommes dans le musée et pendant qu'O'Connor effectue ses repérages (2), l'enfant vient exposer, de façon assez énigmatique, sa théorie "T-F-R" (Truth, Fake, Reality), trois lettres qui sont comme un code pour entrer dans le film (on pense au jeu homonyme du titre). Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux? Voilà une question typique de l'art contemporain que pose secrètement Kelly Reichardt, Tommy assurant pour le coup, outre le rôle de codificateur, celui d'intermédiaire entre le film (donc Reichardt) et le spectateur, qu'incarne aussi à sa manière O'Connor, de sorte que l'enfant peut être considéré, si on se place du côté du récit (le récit en tant que ce qui inclut le spectateur dans un film, au-delà de ce qui lui est simplement raconté/montré), comme le passeur secret de The Mastermind (au même titre que les morceaux de jazz de la BO), et pas seulement de la première partie, puisque présent également dans la seconde via le téléphone. C'est la part cachée du film qui constitue le troisième niveau, le deuxième étant les années 70, plus précisément l'année 1970, avec son esthétique à dominante "marron" (que renforce l'automne), les "favoris" (à la Ray Dorset/Mungo Jerry) que portent certains personnages, les voitures, nombreuses dans le film, emblématiques de l'époque, et donc la mobilisation contre la guerre du Vietnam qui sert de toile de fond. Cette part cachée relève évidemment de la conjecture. Non accessible directement, elle se nourrit de ce qui "est" dans le film mais hors-diégèse et que ne peut découvrir le spectateur si on ne le lui révèle pas. Et dans le cadre du vrai et du faux, c'est le fait que les quatre tableaux de Dove sont des vrais (on pense au dernier Wes Anderson) (3) alors que le musée de Framingham, avec sa sculpture d'Henry Moore dans le jardin, est entièrement faux. Soit une installation inversée (on s'attendrait plutôt à ce que le musée existe réellement et que les tableaux soient des copies), en écho avec la relation évoquée plus haut entre le Nord-Ouest et le Nord-Est.

Ce renversement symétrique, laissant la réflexion en suspens, est le motif (dans le tapis, pourrait-on dire) qui court tout le long du film et se déplace à travers d'autres questions non résolues, typiques de l'art (en pointillé) de Reichardt. J'en dénombre quatre, là aussi, qui sont liées entre elles:
1) quelle était la quête véritable du "héros", personnage à la fois décidé et irréfléchi... ces 25% qui dans le vol des tableaux — ainsi qu'il le confie à la fin à son épouse — relevait d'un geste non pas altruiste (le confort matériel recherché pour sa famille) mais purement égoïste sans que soit précisé ce qu'il entend par là?
2) que comptait-il faire en effet des tableaux, sachant — on l'apprendra au milieu du film — qu'un de ses professeurs d'autrefois est un grand admirateur d'Arthur Dove, qui affichait fièrement derrière son bureau une de ses toiles, en l'occurrence celle avec "le soleil rouge en spirale" (je l'ai retrouvée, c'est "Red Sun" qu'on ne voit pas dans le film, cf. infra), qui ferait de ce professeur, ou le commanditaire du vol, ou un futur receleur, ou — ce qui est le plus probable — rien de tout cela.
3) qu'est donc cette "installation" conçue par Kelly Reichardt qui représenterait quatre vrais tableaux abstraits dans un faux musée à l'apparence bien réelle? Reichardt se contente-t-elle d'interroger les rapports de l'art entre figuration et abstraction, ou faut-il élargir le champ, qui rende la question plus actuelle?
4) et ainsi, corollaire de ce qui précède, quid de la théorie T-F-R de Tommy? Se limite-t-elle aux années 70 et à la guerre du Vietnam comme enjeu politique, ou faut-il y voir, par le biais de ce que nous dit l'art contemporain à travers les époques — et la tentation est grande —, le reflet de notre monde d'aujourd'hui, le T-F-R à l'ère de la post-vérité. Trump, Fake, Relativism? A chacun sa réponse...

Le dernier Kelly Reichardt est un masterfilm.

(1) Pas très loin non plus de Worcester, en fait à mi-chemin entre Concord et Worcester, théâtre en 1972 du vol de tableaux qui inspira le film.

(2) En même temps qu'il dérobera sans la moindre difficulté une figurine représentant un soldat américain de la guerre d'indépendance, signe que dans les années 70 les petits musées de province étaient mal protégés et relativement faciles à piller, mais aussi préfiguration symbolique du film: le fils de bonne famille en guerre "intérieure" avec ses parents, rêvant de s'en libérer, du moins financièrement.

(3) On peut voir dans l'extrême précaution avec laquelle O'Connor manipule les tableaux, comme dans le fait que ceux-ci soient soigneusement rangés dans des housses (admirez l'allitération), l'indice qu'il s'agit en effet de vrais tableaux.
 
   Arthur Dove,  "Red Sun", 1935.

janvier 20, 2026

Carpita et le réel


  Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita (1953-1955).

  Le joli port de Marcelle.

C'est Alain Bergala, je crois, qui, à propos du Petit Fugitif de Morris Engel, parlait de "chaînon manquant" entre le néoréalisme italien et la Nouvelle Vague française. La même année — 1953 — que celle du film d'Engel, Paul Carpita, cinéaste autodidacte, encarté au PCF, commençait le tournage (sans autorisation) du Rendez-vous des quais (il durera deux ans), autre chaînon manquant entre néoréalisme et Nouvelle Vague, et plus judicieux celui-là quant à l'appellation, car un chaînon manquant c'est ce qui fait "trou" (du point de vue évolutionniste), et c'est bien ce qu'a représenté le Rendez-vous des quais — un trou — dans l'Histoire du cinéma français, trou d'autant plus profond, qu'après avoir été saisi par la police lors de sa présentation le 5 octobre 1955 aux habitants d'un quartier populaire de Marseille, saisie motivée par le fait que le film avait été préalablement interdit par le ministre de l'époque chargé de l'Information (et cela, sous prétexte que la projection de ce film, qui "retrace une grève des dockers de Marseille... mène à une action contre la guerre d'Indochine... et contient des scènes de résistance violente à la force publique, [était] de nature à présenter une menace pour l'ordre public")... eh bien le Rendez-vous... fut carrément oublié, jusqu'en 1988, non seulement victime de la censure d'Etat (d'autant qu'en 1955 la guerre d'Algérie commençait à prendre forme) mais aussi de celle du PC qui, après avoir aidé à la production du film (via la société Procinex), le jugera quelque part trop "stalinien" (dans sa représentation) et — insurrection de Budapest oblige — préférera ne plus en parler. Un silence qui dura donc plus de trente ans, jusqu'à ce que le film, qu'on disait disparu, en fait non car ce qui avait été saisi en 1955 n'était qu'une copie "positive", les négatifs étant restés la propriété de Procinex jusqu'au rachat en 1981 ou 82 des droits du film par Carpita lui-même et son producteur... bref, jusqu'à ce que le film soit "retrouvé" et qu'une version (celle de 1983 pour laquelle Carpita obtint dans un premier temps un visa d'exploitation non commerciale) différente de celle d'origine (il y manque une dizaine de minutes), soit enfin commercialisée en 1989 — j'emprunte toutes ces précisions au texte très complet de Marc Vernet sur l'histoire pour le moins rocambolesque du film: "Si Orphée se retourne, Madame Dupont lui sourira", in Cinémathèque n°1, mai 1992).

Découvrir le Rendez-vous des quais aujourd'hui (35 ans après sa première "sortie", elle-même 35 ans après son tournage) est un vrai bonheur, tant s'y dégage une réelle fraîcheur, qui fait qu'on pense moins finalement au néoréalisme italien proprement dit qu'à ses précurseurs dans les années 30, tels Pagnol (cf. la gouaille "pagnolesque" de Toine, le batelier, sans oublier "la partie de boules"), lequel Pagnol, au passage, prêta à Carpita ses studios de la Victorine pour la post-synchronisation du film, et le Renoir de Toni, tourné lui aussi grâce à Pagnol, où se manifestent l'idée de production indépendante, l'esprit de coopérative, le tournage entre amis... mais aussi de La vie est à nous pour ce qui est de la part documentaire du film et de l'aide apportée par le Parti communiste et la CGT locale (la grève des dockers en 1949-1950 débutée à Marseille — cf. la page très détaillée de Wikipédia — qu'avait filmée Carpita en tant que "contre-actualités" et qu'il incorporera par la suite à son film). De la même manière, on pense moins à la Nouvelle Vague, au sens strict, hormis le mode de tournage, des plus léger: Carpita était équipé d'une Arriflex 35mm et d'une petite caméra Bell & Howell à ressort, de celle qu'on utilise pour les reportages filmés, ce qui, sur ce point, évoque non seulement Godard mais aussi, par ricochet, le Petit Fugitif, tourné avec une caméra expérimentale qui n'enregistrait pas le son, ainsi qu'avec des acteurs non-professionnels)... moins à la Nouvelle Vague, donc, qu'à ceux qui, bien que ses héritiers, s'en sont détachés, on pense tout particulièrement, pour ce qui est du cadre (marseillais) et de l'esprit (communiste) du film, à un cinéaste comme Robert Guédiguian (dont le père fut docker dans le quartier de l'Estaque), avec sa troupe d'acteurs et son ancrage régional. Soit un spectre plus large, si on considère ainsi le Rendez-vous des quais comme le "chaînon manquant" entre d'un côté Pagnol et Renoir, et de l'autre Guédiguian (né, il n'y a pas de hasard, en 1953).

Tout cet aspect donne une couleur joyeuse au film, en dépit de ce qui s'y trouve décrit, qui l'oppose à la noirceur d'Un homme marche dans la ville de Marcello Pagliero, sorti en 1950, qui se passe lui aussi dans le milieu des dockers mais au Havre, film conspué par la presse communiste de l'époque (jusqu'à appeler au boycott), vu le portrait abject, selon elle, qui y était fait du docker et des ouvriers en général. Le Rendez-vous des quais en serait en quelque sorte la réponse, s'en démarquant surtout, outre son côté "amateur", par la manière dont Carpita s'attache à capter le réel (carpita = "captée" en latin), qui croise le document (authentique) et la fiction (politique), là où dans son film Pagliero croise plutôt, ainsi que l'écrit Jacques Lourcelles (et de ce point de vue, Un homme marche dans la ville est impressionnant), "le réalisme poétique d'avant-guerre et une volonté d'observation et de véracité documentaire proche du néoréalisme" (Pagliero, par ailleurs ami de Rossellini, avait tenu le rôle de l'ingénieur communiste, chef de la Résistance, dans Rome, ville ouverte). Le film de Carpita relève d'une autre veine, disons plus "fraternelle", en ce qui concerne le milieu ouvrier (un seul personnage négatif, celui, à la solde des patrons, qui tente de dévoyer le héros). Et c'est vrai qu'il y a là quelque chose de beau, dans les rapports entre ouvriers (quelque peu utopistes, ne nous le cachons pas), notamment les ouvrières de la fabrique de biscuits où travaille Marcelle l'héroïne (qui fait que le terme "camarades" par lequel elles s'interpellent finit par renvoyer davantage à l'amitié qui règne entre elles — cf. la scène magnifique où, réunies à l'extérieur de l'usine, le temps de la pause, elles se prélassent dans l'herbe — qu'à leur appartenance au Parti). Il en est de même de la relation entre Robert (le personnage principal) — tiraillé entre son soutien au mouvement et la tentation de le "trahir" aux seules fins d'obtenir un logement pour lui et Marcelle qu'il souhaite épouser — et Jean, l'aîné, le secrétaire du syndicat (qui, lui, a pu construire une famille), lequel, inquiet des tergiversations de son frère, et sous le regard attristé de la mère, essaie de le maintenir sur le "bon chemin", sans céder à la colère, avec toute la tendresse qui est celle d'un grand frère. Mais le plus beau demeure bien sûr le couple formé par Robert (André Abrias, instituteur dans la vie, comme Carpita) et Marcelle (Jeanine Moretti), étonnamment moderne par le jeu tout en "retenue" des deux acteurs: lui, à la mine boudeuse; elle, au regard timide et à la façon presque gênée de se tenir devant la caméra; l'agencement des deux, qui mêle espoirs déçus et croyance (malgré tout) en l'avenir, confère au film une belle et vraie humanité, en cela digne, sans en être l'égal, n'exagérons pas, d'un Pagnol (qui n'était pas communiste), d'un Renoir (qui n'était pas marseillais) et d'un Guédiguian (qui est les deux), la beauté, de celle qui émeut, comme aimait à le rappeler Carpita, venant, outre la mémoire de ce que fut pour certains le rêve communiste — "il sol dell'avvenire" comme dit Nanni Moretti (un autre Moretti, né lui aussi en 1953, ça ne s'invente pas) —, du lien souterrain qui existe entre ces trois cinéastes et Paul Carpita. Le chaînon restauré. Comme un point de jonction. Mieux: un point de capiton (concept théorisé par Lacan en... 1955), là où l'aiguille entre (un film disparaît) et ressort (le film à l'identique ou quasi, 35 ans après), révélant rétrospectivement, par la simplicité de sa forme, la structure d'un certain cinéma français: celui, à la fois régional (méditerranéen) et renoirien, qui sait s'aventurer au plus près du réel. Le point de Carpita.

janvier 18, 2026

Ce que Sacha disait


  Le Roman d'un tricheur de Sacha Guitry (1936).

  [illustration: Savignac]

Quelques mots de Sacha Guitry pour accompagner le Roman d'un tricheur

Nous ne possédons peut-être pas en France le sens de l'humour qui est plus anglo-saxon que latin, mais pourquoi ne nous appliquerions-nous pas à développer le sens de l'ironie, source bienfaisante dont la production cinématographique française est un peu dépourvue.
Vous devez penser que l'ironie est une des manifestations les plus précieuses de l'esprit. Or ne vous êtes-vous pas aperçu que l'ironie des événements n'est évidente qu'avec un peu de recul? A la minute même où ils se produisent, ils n'ont pas ce caractère. Leur actualité les en prive. Les chagrins s'apaisent avec le temps et la philosophie qui s'en dégage devient alors perceptible et, de ce fait, l'opinion qu'on s'en fait devient plus équitable et bien plus séduisante.

(...) Voilà pourquoi je prétends que les choses, quand elles sont racontées au passé, conservent toute leur valeur littéraire — et qu'elles ont une ironie qui les rend plus savoureuses encore. Si nous devions bannir l'ironie de la littérature française, nous en éprouverions une perte irréparable — et soyons assurés que notre littérature ne serait pas ce qu'elle est si Voltaire n'avait pas écrit "Candide". L'ironie est un diapason — et ce diapason décèle ce qui sonne faux. Et c'est la raison pour laquelle le genre mélodramatique ne peut guère lui résister.
Car, il est à noter ceci: les hommes de génie, seuls, peuvent se passer d'être ironiques, les autres ne peuvent pas. Car l'ironie qui manque à une œuvre lui est apportée fatalement un jour par l'auditoire qui l'écoute ou le lecteur qui la parcourt.
Je m'explique:
Je crois que Victor Hugo n'avait pas le sens de l'ironie, mais c'était un homme de génie. Quand il a du génie... il s'en passe très bien! Mais, quand il lui arrive de manquer de génie, alors on s'aperçoit qu'il manque d'ironie... Et l'ironie qui lui fait défaut, on se permet de la lui fournir en souriant un peu de ce qu'on vient de lire!
Ce phénomène ne se produit jamais avec Racine et avec Molière — parce que Molière est constamment ironique lui-même, et parce que Racine a constamment du génie!
La Tragédie et la Comédie sont des genres supérieurs, extrêmement supérieurs au drame — parce que le drame fait pleurer! Il faut se méfier de ce qui fait pleurer, car ce qui fait pleurer vous fait sourire un jour.
Et voilà pourquoi nous ne pouvons pas revoir sans sourire les drames qui nous on fait pleurer dans notre enfance.
Alors, nous disons d'eux qu'ils sont démodés — ce qui n'est pas juste. Nous les accusons comme s'ils avaient changé — quand c'est nous qui avons changé. Eux, ils sont toujours les mêmes — c'est nous qui sommes moins naïfs.
Il en va de même avec ce que nous appelons "les choses profondes". Nous avons une tendance à croire que ce que nous ne comprenons pas est profond. C'est un témoignage excessif de modestie — et c'est une grande erreur que nous commettons. Ce qui est réellement profond n'est jamais ennuyeux ni incompréhensible — et les choses les plus profondes qui aient été dites sont rarement même énoncées sérieusement. (Cahiers du cinéma n°173, décembre 1965)

janvier 15, 2026

Un toast !

   Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch (2025).

Facile à noter le dernier Jarmusch: "Father" 2,5/4, "Mother" 3, "Sister Brother" 2, soit 2,5 pour la note finale, et même un peu plus, vu que dans ce genre de films à "segments" — rappelant Coffee and Cigarettes (là ce serait plutôt "Water, Tea, Coffee" avec lesquels on se demande si on peut trinquer, en tout cas sans cigarette) et Night on Earth (pour ce qui est des différents lieux, ici le New Jersey, Dublin et Paris) —, le tout est plus que la somme de ses parties, expliquant que les plus beaux Jarmusch sont ceux qui forment vraiment un "tout", tel un petit bloc de poésie (exemplairement Paterson) ou alors, comme dans ce dernier film, un ensemble musical, à la forme ternaire, la troisième partie récapitulant la première, fort de ce qui a été développé dans la deuxième... C'est de la dialectique tout autant que de la musique, et dans Father Mother Sister Brother elle porte, plus encore que sur les rapports (convenus) entre parents et enfants (à l'âge adulte), marqués par la distance qui s'est peu à peu installée et les silences gênants que cela crée, sur ce qu'il en est, plus précisément, de ces rapports dans le cas de parents baby-boomers, représentés dans le film par l'Américain Tom Waits (trompant ses enfants quant à son confort de vie) et la Britannique Charlotte Rampling (enfermée, elle — via sa table du goûter parfaitement dressée —, dans son petit univers bourgeois, en l'occurrence dublinois, d'écrivaine à succès), alors que les parents américano-français de la troisième partie, disparus dans un crash d'avion et qui vivaient dans un grand et bel appartement parisien, n'ont pas légué grand-chose à leurs enfants, sinon une voiture tout ce qu'il y a de plus vintage (on dirait une AMC Matador des années 70), des photos de famille et surtout un tas d'objets encombrants, accumulés au fil des ans et rassemblés aujourd'hui dans un box.

Si le fond de tout ça ne témoigne pas d'une très grande originalité, on appréciera, comme souvent chez Jarmusch (mais pas toujours), la forme minimaliste qui sied à son cinéma, les jeux d'échos et de rimes, qui mêlent, non sans un certain plaisir, très dandy (à l'image de l'expression Bob's your uncle — "et voilà" — revenant dans les trois segments bien que typiquement anglaise, de sorte qu'il n'y a aucune raison — le dandysme est là — que les personnages américains y recourent), la question de l'artifice, c'est-à-dire du vrai et du faux (cf. la Rolex de Waits, une vraie Rolex qu'il fait croire, à Adam Driver, son fils "préféré" — "unique" corrige ce dernier —, être une copie Fugazi, alors que celle que s'est achetée Vicky Krieps, une des deux filles de Charlotte Rampling, accro aux ventes en ligne — l'autre c'est Cate Blanchett, impayable en "vieille fille" coincée à lunettes et socquettes —, est vraiment une fausse Rolex, à l'instar de ses cheveux rose, et que celle que porte Luka Sabbat, si elle vient du père, est possiblement une vraie); et plus encore, en termes de représentation, les plans récurrents sur les personnages dans leur voiture, à la limite de la transparence, de même que les plans, à la poésie peut-être un peu trop facile, sur les skateurs filmés au ralenti... mais aussi, bien sûr, la question de la lignée (le thème de la filiation comme dans Broken Flowers), où court l'idée que ce qui unit les enfants entre eux est finalement plus fort, jusqu'au "facteur jumeau" de la dernière partie, que ce qui les unit à leurs parents. Un peu court, c'est entendu, mais l'important chez Jarmusch, on le répète, est moins ce qui est dit que la façon, des plus légère, au bord de l'in-signifiant, de faire ressortir, mieux: ressentir, cet aspect des choses, de celles de l'existence, qui se manifestent intuitivement, musicalement (à l'image de la BO faite de petits motifs électroniques, concoctés par Anika et Jarmusch lui-même), bref sans caractère évident (c'est pourquoi le troisième segment est moins convaincant parce qu'il en dit trop à ce niveau), ce côté "je-ne-sais-quoi", pour parler comme Jankélévitch, que Jarmusch ne réduit pas au "rien" (ce serait nier l'existence même et ce dont le film rend compte — parler moqueusement de "permanente vacuité" comme le font régulièrement les détracteurs de Jarmusch est ridicule) mais à ce presque-rien auquel le cinéma de Jarmusch est attaché et ce, aussi/surtout, par le biais de l'humour (la deuxième partie est d'une drôlerie constante).

Allez, trinquons au film... (oui quand même)

Bonus: Spooky par Classics IV.

Rappel: Juste pour dire (sur Paterson, 2016).

Si vous aimez le minimalisme, genre Kaurismäki et les haïkus, la musique répétitive et les poèmes en forme de notes, comme celles qu'on laisse sur une table de cuisine (This Is Just to Say), les cupcakes, les tartes au cheddar et aux choux de Bruxelles, l'odeur de la bière, comme celle qu'on ramène chez soi le soir après s'être arrêté au bar du coin, les bouledogues anglais qui vous "promènent" jusqu'au bar en question (sans y entrer) et malmènent régulièrement votre boîte aux lettres, les balades en bus et le noir et blanc (qu'il s'agisse de rideaux, de gâteaux ou d'un bon vieux film d'horreur), Lou Costello et William Carlos Williams, l'auteur de Paterson, le recueil de poèmes qui célèbrent Paterson, la petite ville de Paterson où habite Paterson, Adam Driver, bus driver et lui-même poète, grand admirateur de William Carlos Williams, des poèmes tout simples, très beaux — c'est Ron Padgett qui les a écrits —, qu'il consigne dans son "carnet secret", sur les petits détails de la vie et son amour pour Laura, sa fiancée, aussi fantasque que lui est réglé comme une pendule... bref si vous aimez Jarmusch, celui de Mystery Train et de Coffee and Cigarettes, ce qu'on appelle "la (très) petite forme", dans ce qu'elle peut avoir de parfaite, au niveau de la métrique, comme la poésie et ses "rimes internes" (ici le motif du double et de la gémellité, forcément répété sinon ça rime à rien), comme la musique, notamment électronique, une ligne et ses modulations, alors... alors oui, comme moi, vous aimerez Paterson. Ah ah...

janvier 13, 2026

L'étoile du Sud


  Le Sud (El sur) de Víctor Erice (1983).

  En "er" mundo [Au bout du monde].

Commençons par la fin, la dernière partie du film qui — on le sait — n'existe pas puisqu'elle n'a jamais été tournée, au grand désespoir d'Erice (1), cette partie qui devait se passer dans le Sud, là-bas du côté de Séville, un Sud fantasmé que l'héroïne, Estrella (adolescente), ne connaissait jusque-là qu'à travers des cartes postales et des photos de famille et qu'elle était enfin appelée à rejoindre (suite à la mort du père, Agustín, incarné par Omero Antonutti, l'acteur italien pour le moins austère des films des frères Taviani, principalement Padre padrone et la Nuit de San Lorenzo), véritable "appel des origines", de celles du père, cet être aussi fascinant que mystérieux qu'Estrella, depuis sa plus tendre enfance, n'a jamais réussi à comprendre... Certes le film tel qu'il est, tel qu'il est resté, peut se suffire à lui-même, beau qu'il demeure malgré son caractère "amputé" (2), celui-ci lui conférant, via le côté abrupt de son finale, une certaine modernité (aux dires mêmes d'Erice). Et l'on peut parfaitement souscrire à la conclusion du regretté Alain Philippon dans son bel article des Cahiers:

"Quelque douloureux qu'ait pu être pour Erice l'inachèvement de son projet, et en dépit de la méconnaissance où nous sommes de ce que le film aurait été s'il avait été mené à son terme, il faut dire que cet inachèvement-même convient à merveille au sujet: le Sud, objet de fascination et d'émerveillement ("Est-ce vrai qu'il n'y neige presque jamais?") reste ainsi mythique pour le spectateur comme pour le personnage, et le film peut s'achever juste à la frontière de sa fiction, sur la dernière phrase d'Estrella: "J'allais enfin connaître le Sud". (in Cahiers du cinéma n°404, février 1988)

Sauf qu'Erice, au demeurant peu sensible à la question de l'inachevé dans le domaine de l'art, a conçu (monté) les 60% du projet (jusque-là tourné) non comme un tout mais bien comme une première partie (+ le début de la seconde), qui tienne compte des 40% restants. Et c'est manifeste lorsqu'on voit le film, dont la construction se révèle des plus "classique" et ainsi parfaitement équilibrée, avec ces longues séquences, parmi lesquelles je retiendrai, outre la dernière rencontre — magnifique — au Gran Hotel, entre Estrella et Agustín, celle, centrale et tout aussi bouleversante, où Estrella enfant, en réponse au comportement étrange du père et au déni de la mère sur ce qui se passe avec le père, décide de "protester à sa façon" en se cachant sous un lit, et ce le plus longtemps possible, murée alors dans le silence (la séquence m'a fait penser à Flammes d'Arrieta), troublée, atterrée — c'est le cas de le dire — que son père, au contraire de sa mère et de Casilda, la gouvernante, ne l'appelle pas, se contentant de frapper le plancher avec une canne, ce que la voix off (Estrella adulte) interprète comme étant le mécanisme d'un jeu: "il répondait à mon silence par son propre silence, il jouait mon jeu... pour me montrer que sa douleur était plus grande que la mienne." Séquence qui marque la fin de la première partie, si on considère que c'est celle de l'enfance, que vient sceller juste après l'ellipse merveilleuse où l'on voit Estrella partir en vélo sur la route (momentanément suivie par le chien), puis revenir... quelques années plus tard (le chien a grandi), depuis la même route, toujours à vélo (mais rouge celui-là, celui qu'empruntera le père pour fuir, cette fois définitivement); cette route que le père appelait la "frontière", entre la campagne et la ville, la frontera, autour de laquelle se trouve structuré l'ensemble du film, définissant, plus encore que la route, un entre-deux entre une première et une seconde partie, l'enfance (là-haut dans le Nord de l'Espagne) et l'adolescence (où aurait dû se concrétiser le rêve d'Estrella de découvrir le Sud, cette Andalousie mythique dont le père était originaire)... Il est clair que le Sud souffre ainsi d'un manque mais que, paradoxalement, on ne ressent pas sur le moment, à la fin du film, sous le charme que l'on est de tout ce que l'on vient de voir, depuis le premier plan, sur le réveil d'Estrella ouvrant difficilement les yeux en même temps que, pénétrant par la fenêtre, s'installe la lumière du jour, éclairant progressivement la chambre, alors que dehors, accompagné par les aboiements du chien, on cherche activement Agustín, jusqu'au regard-caméra qui "termine" bon gré mal gré le film, le regard d'Estrella nous annonçant, les yeux bien ouverts, que le Sud l'attend (loin des landes et de la froidure du Nord — cf. Les Hauts de Hurlevent que, abattue depuis le "départ" définitif du père, elle s'était mise à lire)... en passant par tous ces fondus au noir (plus ou moins progressifs, parfois de simples fermetures) qui scandent le récit, via la voix off (qui est celle, on l'a dit, d'Estrella adulte), et plus généralement, plus profondément, l'extraordinaire travail sur la lumière, signé José Luis Alcaine (le futur chef-op d'Almodóvar). Le manque se faisant sentir en revanche, quand il apparaît, rétrospectivement, que la structure du film est quand même bancale, le milieu du récit (le passage de l'enfance à l'adolescence) se situant bien après le milieu du film, se situant même au milieu de ce qu'aurait été le film si tout y avait été tourné.

De sorte que le Sud semblera complet à ceux qui considèrent que ce que relate le film (par la voix omniprésente de la narratrice), ce sont avant tout les souvenirs lacunaires, fantasmés, voire "écrans" qu'une femme a conservés de son père (3), disparu quand elle était encore adolescente (ainsi p. ex. le souvenir ante-partum du père prédisant à l'aide de son pendule, à la mère qui est allongée près de lui, dans le même lit, la même chambre, semble-t-il, que celui et celle d'Estrella plus tard, que l'enfant à naître sera une fille qu'il prénommera Estrella, image primitive, à la fois précise et très nette, comme le sont les "souvenirs-écrans", que l'enfant ne peut avoir qu'inventée, ainsi qu'elle le reconnaîtra après coup), autant de souvenirs qui témoignent de la relation œdipienne entre Estrella et son père jusqu'à la mort de ce dernier, le Sud, en tant qu'horizon, ayant eu pour fonction d'entretenir cette fascination exercée par le père sur sa fille autant que l'amour éprouvé par celle-ci à son égard, bien que contrarié par la suite (partir pour le Sud relèverait dès lors plus du travail de deuil que d'un rêve qui enfin se réalise, justifiant que le film, tout bancal qu'il est, s'arrête là).
A l'inverse, le Sud semblera incomplet si l'on considère que ce que relate le film, c'est aussi le passage de l'enfance à l'âge adulte, via l'adolescence (4), fort de la tournure que prend par endroits le récit, un récit à valeur d'apprentissage. Il en est ainsi des rapports entretenus par Estrella avec les autres figures féminines du film, qu'il s'agisse de la figure "effacée" de la mère (qui lui apprend à écrire), de celle au contraire, très colorée, de Milagros, l'ancienne nourrice du père, et de celle bien sûr de Laura (alias Irene Ríos), l'actrice de Séville dont le père était secrètement amoureux, à travers surtout les rôles qu'elle incarnait (des rôles de femme fatale, au destin tragique), de surcroît incarnée par Aurore Clément, orthographiée Aurora au générique, comme pour bien marquer — lapsus ou pas — le caractère "originel" du personnage; soit, pour Estrella que le personnage fascine à l'instar du père, un souvenir quasi hors du temps, impalpable, qui mêlerait aux premières lueurs, bleutées et/ou blanchâtres, qui ouvrent le film (la disparition), l'éclat cinématographique, en noir et blanc, non pas d'une "star" de cinéma (le personnage semble confiné aux seconds rôles) mais de l'aura (Laura) dégagée au cinéma par la femme, en l'occurrence "blonde" (un fantasme): dans le film où elle apparaît, Flor en la sombra, littéralement "La fleur dans l'ombre", elle se trouve nimbée d'une lumière très sternbergienne, ironiquement remplacée — une fois l'actrice "évanouie" (tel un fantôme) mais que n'a pas oubliée Estrella (devenue adolescente) — par l'affiche du film d'Hitchcock, l'Ombre d'un doute, en espagnol La sombra de una duda, la condensation (au sens freudien) des deux titres en formant un troisième: "la fleur dans le doute", image même de l'adolescence et du rite de passage auquel elle renvoie. Autant d'éléments justifiant que le film prenne son temps, que le personnage de Laura, tout évanescent qu'il est, y soit développé (cf. la longue lettre de "rupture", écrite à Agustín et lue in extenso, prenant acte de l'irréductible fossé qui les sépare, pendant que, dans le café où se passe la scène, un homme essaie d'accorder un piano) et que le film ne s'arrête pas à la mort du père mais se prolonge ailleurs, dans le Sud, aux seules fins que le rite s'accomplisse (sur les terres-mêmes du père, "voyage" qu'Erice désirait empreint de Renoir — le Fleuve — et de Stevenson: Dans les mers du sud) et fasse qu'à la fin, comme prévu dans le scénario, Estrella, ainsi transformée, revienne dans le Nord et retrouve sa maison.

Pour autant, c'est le film tel qu'il se présente qui importe. Et que si l'on souhaite prendre en compte les deux approches: d'un côté l'aspect œdipien du film; de l'autre le roman d'apprentissage (pour le coup inachevé), le dénominateur commun étant à chercher du côté des origines, le récit regorge de motifs suffisamment éclairants, qui témoignent de la forte relation entre l'enfant et le père, pour conférer au film toute sa densité. Citons la bague en forme d'étoile que porte Estrella la bien nommée — en même temps c'est parce qu'elle s'appelle Estrella, prénom choisi par le père, qu'elle porte cette bague —, ainsi que le pendule que manie le père en tant que radiesthésiste, parallèlement à son activité de médecin, un "pouvoir" qu'Estrella aimerait posséder elle aussi, jusqu'à la "crise" que représentera la première fugue du père (parti prendre le train mais qu'il ne prit pas), symbolisée au niveau du lien (familial) par la pelote de laine rouge dévidée sur le tapis (ou encore le fait que le père ne se servira plus jamais de son pendule, rangé qu'il sera dans la petite boîte que, en signe d'adieu, Estrella retrouvera sous son oreiller le jour où le père disparaîtra pour toujours). L'étoile (à six branches) et le pendule s'accordent avec la dimension magique que revêt aux yeux de la petite Estrella la présence du père, que celui-ci l'emmène faire un tour sur sa moto ou danse avec elle, le jour de sa première communion, un enivrant paso doble, instant de pur bonheur qui, à l'image du titre de la chanson, "En er mundo", semble l'embarquer jusqu'au bout du monde (pour elle le sud de l'Espagne). Une magie, hélas, appelée à se ternir, petit à petit, à mesure que se révèle, de plus en plus clairement, le mal-être du père. Estrella le ressent, en est consciente, sans comprendre exactement ce qu'il en est, incapable de l'exprimer (d'où son repli dans le silence, sous le lit). C'est à ce niveau que s'articulent chez elle le détachement au père, faute d'arriver à le connaître, à percer ses mystères (savoir en particulier qui est cette Irene Ríos)... et son passage (via l'ellipse) à l'adolescence, période qu'Estrella traverse sans magie, sans grâce non plus, dans l'attente d'un avenir plus souriant. Au point que le paso doble de la première communion, qui fait retour à la fin du film, lors du tête-à-tête au Gran Hotel entre Estrella et Agustín (c'est la dernière fois qu'ils se voient, à l'invitation du père, on comprendra pourquoi), la musique venant de la salle d'à côté où l'on fête un mariage, eh bien s'il paraît éveiller quelque émotion (contenue) chez le père, ne produit chez Estrella qu'un vague et triste sentiment d'étrangeté.

Ainsi le Sud se trouve-t-il imprégné, via la figure du paso doble, dont on sait l'origine tauromachique, d'un mouvement double, à la fois fusionnel (l'image initiale du père admiré) et antagoniste (les conflits secondaires de l'adolescence), créant une drôle d'harmonie, qui est celle de la réminiscence, et que viennent accompagner les musiques, équilibrées autant que contrastées, de Ravel (le Quatuor à cordes) et de Granados ("Andaluza", la cinquième des Danses espagnoles). Il en ressort, comme dans l'Esprit de la ruche, quoique de façon moins intense (du fait probablement qu'il y manque la partie finale), une impression quasi miraculeuse de partage (si tant est qu'on puisse parler de "miracles" dans la mesure où chez Erice — de la même manière que pour Estrella quand le père découvrait une source — le miracle a toujours quelque chose de naturel). Ce qui nous renvoie à l'idée première de frontière, qui structure le film, assimilé ici à un no man's land, autant dire qui ne se limite pas à séparer deux territoires, mais au contraire à les rendre moins distincts, à l'image de ce qui a été réellement vécu et de ce que la mémoire a reconstruit, reléguant finalement au second plan les oppositions trop fortes (l'attachement vs le détachement, l'enfance vs l'adolescence, le Nord vs le Sud... on l'a vu, mais aussi la dimension politique du film, via la querelle tout juste évoquée entre le grand-père franquiste et son fils républicain, l'Espagne de Franco se "réduisant" dans le Sud à quelques annotations: le séjour que dut passer Agustín en prison, l'impossibilité pour la mère de poursuivre son métier d'institutrice). C'est toute la beauté de la réminiscence. C'est toute la beauté du film d'Erice.

(1) Le tournage s'est arrêté brutalement alors qu'il restait un gros tiers à tourner, sous prétexte que l'accord initial qui prévoyait la diffusion secondaire du film à la télévision espagnole, sous forme d'une petite série en trois épisodes (justifiant ainsi sa longueur) avait été rompu, prétexte avancé par le producteur de l'époque (au demeurant ami d'Erice), Elías Querejeta (basque lui aussi, il fut footballeur à la Real Sociedad) qui avait déjà produit l'Esprit de la ruche (il produisit par ailleurs la quasi-totalité des films de Carlos Saura des années 60-70). Une désillusion pour Erice, préfigurant celle qu'il connaîtra vingt ans plus tard avec son adaptation du roman de Juan Marsé, El embrujo de Shanghai, finalement réalisée par Fernando Trueba, et qu'il surmontera (en partie) en tournant Fermer les yeux.

(2) C'est aussi le "drame" que constitua en quelque sorte l'accueil plus qu'élogieux du film auprès de la critique et surtout du comité de sélection du Festival de Cannes 1983, désireux de voir le Sud, si inachevé soit-il, en compétition, enterrant pour le coup le rêve d'Erice de pouvoir terminer son film.

(3) Le père s'est tué un jour d'automne 1957; si l'on suppose que le récit, à travers la voix off, est conduit au présent, soit les années 80, Estrella, lorsqu'elle relate ses souvenirs, doit avoir une quarantaine d'années (comme Erice d'ailleurs).

(4) La nouvelle d'Adelaida García Morales, dont Erice était à l'époque le compagnon, a cette particularité d'avoir été écrite parallèlement au tournage du film, celui-ci précédant même la fin de sa rédaction, ce qui permit à Erice de prendre pas mal de libertés par rapport à la nouvelle. Ajoutons que le caractère d'émerveillement que présente le Sud correspond surtout au regard qu'en a Estrella enfant. Devenue adolescente, le père de surcroît plus "étranger" que jamais, sa vision ne peut que changer... faisant du Sud un territoire moins mythique, qui s'inscrirait dans un cadre davantage initiatique (et passerait, on peut l'imaginer, par la rencontre à Séville d'Estrella et de Laura).

janvier 05, 2026

Aimez-vous Brooks ?

  Ella McCay de James L. Brooks (2025).

  James L. Brooks et la critique.

A l'heure où Disney+, suite au démarrage catastrophique du dernier James L. Brooks (Ella McCay) au box-office américain, vient purement et simplement d'annuler la sortie du film en France (initialement prévue le 7 janvier), je remets en ligne un texte publié en 2011 sur feu Balloonatic (à l'époque du merveilleux How Do You Know), où je m'interrogeais sur les rapports pour le moins clivants (et au début franchement hostiles) qui ont toujours existé entre les films de Brooks et la critique, notamment française.

"I don’t know who said it, but the best thing — and I believe this — that popular culture can do for you, that a movie can do for you, is to tell you you’re not alone." (James L. Brooks)

Vu l'accueil réservé à How Do You Know (Comment savoir), le film risque de ne pas tenir l'affiche très longtemps, à l'instar du précédent, Spanglish. C'est que Brooks en France n’a jamais vraiment eu les faveurs du public, et encore moins celles de la critique. C’est d’ailleurs l’un des rares cinéastes sur lequel les Cahiers et Positif ont longtemps étaient d'accord (dans le rejet). Ainsi, en ce qui concerne l’archi-oscarisé Terms of Endearment (Tendres Passions), son premier film "médiocre téléfilm, sans style visuel, mélange de comédie boulevardière et de mélodrame dans le pire registre du soap-opera... cinéaste plan-plan qui fait un sort à chaque mot d’un dialogue "spirituel" pour New-Yorkais sophistiqués, les mêmes ou leurs pères qui applaudissaient il y a trente ans les tranches de vie genre Marty ou les comédies type Picnic et boudaient les mélodrames, les vrais, flamboyants, de Sirk ou Minnelli..." (Michel Ciment); ou encore: "Brooks s’exerce constamment à faire sincère, jamais à être vrai... ça baigne dans le code de bout en bout" (Serge Toubiana).
Pour Broadcast News (qui fallit sortir en France sous le titre Pleure pas, t’es en direct!), c’est un peu mieux. Thierry Jousse, dans les Cahiers, salue le morceau de bravoure que constitue l’édition spéciale sur l’attaque libyenne contre une base américaine, où "le réalisateur arrive à créer un étonnant circuit de communication entre les trois personnages (...) une sorte de raccourci, de télescopage de l’amour au travail, digne de la grande comédie américaine (on pense à Cukor qui n’a cessé de travailler la relation privé-public, amour-travail, dans Adam’s Rib, par exemple)", mais ce n'est pas suffisant pour faire du film, dont "les dialogues et les expressions sont souvent très codés" et "les baisses de rythme trop fréquentes", une vraie réussite. Si Jousse conclut que "James L. Brooks, avec plus de rigueur, plus d’imagination, plus de méchanceté aussi, pourrait relever le niveau de la comédie américaine...", la sanction est plus sévère trois ans plus tard, sous la plume de Camille Nevers (Sandrine Rinaldi): "Soyons très redevables à James L. Brooks d'être le producteur de la série télé les Simpson, époustouflante satire animée de l'American way of life. Mais puisqu'il s'agit ici d'un dictionnaire des cinéastes, reconnaissons que Terms of Endearment (...) et Broadcast News (...), avec leurs bons sentiments ratissant large, et leurs psychodrames rabougris, nécessitaient plus de fumier — moins de fumisterie — pour récolter, outre du blé, nos suffrages." Waouh... [en fait, une notule depuis totalement reniée par Camille Nevers, pour elle, la pire chose qu’elle ait écrite en tant que critique, et ce d’autant plus qu’à l’époque elle aimait déjà profondément Brooks!]
Bon, je passe sur I'll Do Anything (la Petite Star) qui n’est jamais sorti en France... Quant à As Good as It Gets (Pour le pire et pour le meilleur), si le personnage d’Helen Hunt, "mélange subtil de vulnérabilité et de vitalité", offre quelques vrais moments de rire ou d’émotion, c’est loin d’être le cas avec celui de Nicholson tant ici "la transformation d’un salaud en bon bougre manque cruellement de ressort..." (Cahiers). Reste Spanglish, dont les Cahiers n’ont même pas parlé alors que de son côté Positif n'y voit que des scènes sans consistance, livrant les interprètes à eux-mêmes, et une critique sociale qui tourne court...
Devant une telle unanimité, on finit par douter de ses propres jugements (je ne l'ai pas encore dit mais j'aime énormément Broadcast News, As Good as It Gets et Spanglish). C'est d'autant plus étrange qu'aux Etats-Unis, James L. Brooks est reconnu comme un maître par ses pairs, les réalisateurs de comédies, lesquels sont plutôt appréciés en France. Ainsi Judd Apatow (dans le livre d'Emmanuel Burdeau): "Je regarde sans arrêt Terms of Endearment: un film vrai, émouvant, drôle, qui trace une ligne fragile entre comédie et drame. Personne d'autre n'arrive à faire ce que réussit Terms of Endearment... Il m'arrive d'écouter le commentaire audio, juste pour ressentir la passion que quelqu'un peut éprouver à travailler... James Brooks parle de ses personnages comme s'il devait leur rendre justice, les honorer, les choyer. Comme s'ils existaient..."
En fait, dire que James L. Brooks n'a jamais été défendu en France n'est pas vrai. Il existe une petite famille de critiques qui a toujours soutenu ses films. C'est celle de La lettre du cinéma, à travers notamment les textes de Serge Bozon et de Benjamin Esdraffo (cf. la Lettre n°30). Mais ce fut bien la seule, au point d'ailleurs que, pour l'instant, l'une des rares critiques favorables — la seule même dithyrambique — que j'ai lue à propos de How Do You Know est celle d'Axelle Ropert (qui fut co-rédactrice en chef de la Lettre, faut-il le rappeler) dans Les Inrocks (1)...  tellement à contre-courant (voir à l'opposé la critique assassine de Jacques Mandelbaum dans Le Monde, alors que sur le site de Télérama Aurélien Ferenczi s'étonne qu'on puisse défendre un tel film). Tout ça pour dire que James L. Brooks est emblématique d'une certaine conception de la comédie (et pas seulement américaine) qui — c'est le moins qu'on puisse dire — n'est pas dominante chez nous (30-01-2011).

(1) On y ajoutera l'excellente critique de Jérôme Momcilovic dans Chronicart (cf. ) et celle de Jean-Sébastien Chauvin dans les Cahiers, la revue rejoignant enfin le clan des pro-Brooks (à la différence de Positif, restée réfractaire à l'art brooksien — sauf erreur il n'y a pas eu de critique de How Do You Know).

PS. A défaut de pouvoir découvrir (pour l'instant) Ella McCay avec Emma Mackey (la similitude des deux noms interroge), on sait déjà que la critique est/sera divisée sur le film, et toujours pour les mêmes raisons.

Rappel: Play-Doh (sur How Do You Know)

janvier 03, 2026

2025


  2025 dans le rétro.

Fin de partie Eephus de Carson Lund
La cybernétique de Bernie Bernie de Richard Linklater
Le noyau dur de la beauté The Brutalist de Brady Corbet
Ô Marthe... Quatre Nuits d'un rêveur de Robert Bresson
Un grognement lointain Porcile de Pier Paolo Pasolini
Les espions qui s'aimaient  Black Bag (The Insider) de S. Soderbergh
La mort à l'œuvre Tardes de soledad d'Albert Serra
Secrets et mensonges Hard Truths (Deux Sœurs) de Mike Leigh
Le maître enchanteur Blackmail d'Alfred Hitchcock
Le crime ne paie pas You and Me (Casier judiciaire) de Fritz Lang
C'est quoi le plan ?  Mission: Impossible 8 de Christopher McQuarrie
Phénicie aussi The Phoenician Scheme de Wes Anderson
Le liant d'El llantoLes Maudites de Pedro Martín-Calero
Les ondes Kiyoshi Chime et Cloud de Kiyoshi Kurosawa
Le plus petit commun multipleThe Life of Chuck de Mike Flanagan
L'ébranlement — Note sur les Chevaux de feu de Sergueï Paradjanov
Le si bémolL'Accident de piano de Quentin Dupieux
Le tout et le rienL'Aventura de Sophie Letourneur
Le double regardLe Rire et le Couteau de Pedro Pinho
F1®F1 de Joseph Kosinski
Le trait et l'UnYi Yi d'Edward Yang
Quelque chose est passé...Miroir No. 3 de Christian Petzold
L'impromptuBonjour la langue de Paul Vecchiali
Ouais ouaisOui de Nadav Lapid
Paysage après la batailleUne bataille après l'autre  de P. T. Anderson
La comédie roumaineKontinental '25  de Radu Jude
Panahi (sans Panahi)Un simple accident de Jafar Panahi
Récré à deuxNouvelle Vague de Richard Linklater
L'homme qui en savait trop — Notes sur Desplechin
Du Hong natureCe que cette nature te dit de Hong Sang-soo
Un vrai bolchevikDeux Procureurs de Sergei Loznitsa
Ce bel objet formelA House of Dynamite de Kathryn Bigelow
La reine des abeillesBugonia de Yórgos Lánthimos
Un conte voltairienL'Arbre de la connaissance d'Eugène Green
Le bel canto — Mektoub, My Love: Canto due d'Abdellatif Kechiche
Un agent très spécial — L'Agent secret de Kleber Mendonça Filho
Bon vent — Laurent dans le vent de A. Balekdjian, L. Couture, M. Eustachon