juillet 30, 2026

Dry Leaf

  Dry Leaf d'Alexandre Koberidze (2025).

Le supra géorgien.

C'est écrit avec la police "Géorgie" (normal, c'est ma police)... la Géorgie, terre de poètes, de Roustavéli, l'Homère du Caucase, à Iosseliani, le grand flâneur, en passant par Pirosmani, le peintre-mendiant de Tiflis... les derniers en date se nommant Alexandre Koberidze, l'auteur donc de Dry Leaf, un passionné de football, ce qui tombe bien vu que l'autre "poète", c'est Khvicha Kvaratskhelia, qui cette année aurait mérité le Ballon d'or s'il n'y avait eu la Coupe du monde (bue jusqu'à la lie, avec toutes les magouilles "trumpinfantinesques" de la FIFA). Et puisqu'on est dans le football, rappelons l'intrigue du film qui tient sur un post-it: un père à la recherche de sa fille photographe, pas vraiment disparue puisque partie faire un reportage sur les terrains de football de l'arrière-pays géorgien, alors que le titre, aux dires mêmes du cinéaste, évoque, plus que la "feuille morte" qui tombe de l'arbre (évocation iosselianienne), la célèbre frappe sur coup franc du joueur de football brésilien Didi (la folha seca), de la même manière — mais là c'est moi qui précise — que le titre "Palombella rossa" du film de Moretti évoquait le tir lobé (la palombella) au water-polo. C'est que le football confère aussi une dimension politique, sachant que pas mal de footballeurs géorgiens ont par la suite fait carrière dans la politique, ainsi de Kavelachvili, le Président de la Géorgie, ou encore Kaladze, l'actuel maire de Tbilissi, tous deux liés au parti pro-russe d'extrême droite "Rêve géorgien".

Trois éléments font la singularité de Dry Leaf: 1) il a été filmé avec un vieux téléphone mobile à basse résolution (un Sony Ericsson de 2008), ce qui donne sur l'écran des images dégradées, avec leurs petits pâtés de pixels, au format 4/3; 2) il dure 3 heures et son rythme erratique l'apparente à un drôle de road movie, à la fois expérimental et conceptuel (avec comme motif la "ligne" — énoncée dès le début par le protagoniste dans son cours à ses élèves —, qu'il s'agisse de celles que dessineront les routes ou que forment les poteaux de football); 3) certains personnages, dont celui qui accompagne le père, sont invisibles à l'écran bien que présents et dialoguant, ce qui donne au film une petite touche fantastique. Dry Leaf apparaît ainsi comme une œuvre paradoxale, mélange de ravissement et d'épuisement, devant ce qui se révèle, il faut bien l'avouer, une épreuve pour le spectateur, menacé peu à peu de "fatigue" par le caractère linéaire, itératif et quand même extrême du film, ce qui fait que, à l'instar du personnage principal, on tend par instants à piquer du nez. Fatigue inscrite dans la trajectoire de Dry Leaf, avec ce récit flottant au-dessus du film et retombant ici et là comme une "feuille morte"; un mouvement que favorise la musique (composée par Giorgi Koberidze, le frère d'Alexandre, alors que c'est leur père qui tient le rôle du... père), musique aux tonalités électro (mêlée à de la musique plus classique, jouée sur des instruments traditionnels, genre salamouri ou chinuri): cf. par exemple le morceau plutôt fantasque qui ouvre le film (), ou celui qui épouse la forme d'une fugue debussyenne (), voire d'une berceuse (, d'où le risque d'endormissement?). C'est toute la force du film de se maintenir ainsi dans une sorte d'émerveillement hasardeux — l'improvisation semble de mise — devant ces paysages de campagne, balayés par le vent, que sillonne le protagoniste en voiture (on pense à Kiarostami), la dimension cosmique qui se dégage de cette micro-symphonie chantant la nature (à la manière d'un Pelechian), avec tous ces champs/chants colorés, jaunes, mauves, orangés... ces "natures mortes", qu'elles soient aux abricots ou aux pommes, sans oublier les animaux croisés tout du long, du chiot qui se prélasse dans l'herbe au veau mangeur de framboises, en passant par le petit âne roux ou encore ces chevaux blancs qui traversent des poteaux de buts comme on traverse un miroir...

Il existe dans la culture géorgienne une tradition que le régime communiste (que maudit un des personnages au détour d'une réplique) avait bannie et que la Géorgie a remis au "goût du jour" depuis son indépendance. C'est le supra, un rituel sous forme de banquet que l'on dresse à l'occasion d'un événement festif ou d'un deuil. Rien de tel ici, sauf à considérer l'abandon de l'institut des sports (promis à la démolition) — le vrai motif de la "fugue", de la fille mais aussi du père, attachés tous deux à la culture sportive en Géorgie — comme l'équivalent d'un deuil, au sens où c'est l'âme géorgienne que le pouvoir aurait ainsi trahi. D'où la "feuille séchée", image de cette mélancolie qui au final imprègne Dry Leaf. Ce que suggèrent, pour revenir au supra, et de manière minimaliste, les petits rites qui accompagnent l'accueil du père par certains personnages (en offrant des pommes ou un morceau de gâteau), avec en filigrane l'idée de partage. Car si c'est le partage des tâches entre le réalisateur, son père comédien amateur et son frère compositeur, qui a donné naissance à Dry Leaf... c'est cette même idée de partage entre le réalisateur et son spectateur qui permet d'accepter l'incroyable audace du film, dans la mesure où le partage ici est celui d'un film, certes ambitieux, mais libéré (par son côté rudimentaire, on pourrait dire "post-punk") du formalisme hautain qui d'ordinaire plombe les œuvres à prétention esthétique. L'"empathie" demeure, qui fait qu'on reste attaché, à défaut d'être constamment scotché, aux délices géorgiens que nous sert, cent quatre-vingts minutes durant, Alexandre Koberidze. Il y a là comme un sortilège.