Day of the Outlaw (la Chevauchée des bannis) d'Andre De Toth (1959).
La dernière piste.
Tout a été dit et redit sur Day of the Outlaw, le dernier western d'Andre De Toth, de celui qu'on appelait le "quatrième borgne d'Hollywood", après John Ford, Raoul Walsh et Fritz Lang, voire le cinquième si on y inclut Nicholas Ray... c'est comme vous voulez... De Toth qui se prononce "De Tohot" en hongrois, "De Toh" en anglais, "De Tote" en français, voire "De Toss", à la Tavernier... c'est comme vous voulez... en tous les cas un film considéré aujourd'hui comme une œuvre majeure dans l'histoire du western, et même du cinéma en général. Et ce par l'authenticité qui s'en dégage au niveau du cadre (la "marque de fabrique" de De Toth, jusqu'à vouloir faire construire la bourgade du film quatre mois avant le tournage pour que les décors s'imprègnent de la dureté du climat — la réalité fut tout autre, cf. le livre de Philippe Garnier qui accompagne le DVD édité par Wild Side), son extrême dépouillement (Tavernier le définissait comme un "western dreyerien"), bref son modernisme, via également le rôle aussi bien narratif que stylistique qu'y jouent la neige et le blizzard, préfigurant ainsi le Grand Silence de Corbucci et les Huit Salopards de Tarantino. C'est le cas encore pour ce qui est du "huis clos" favorisé par la tempête de neige dans le film de Tarantino qui, rappelons-le, se déroule dans le Wyoming, comme Day of the Outlaw bien que ce dernier ait été tourné dans l'Oregon et le cadre majestueux de la chaîne des Cascades (déjà utilisé, mais en été, pour The Indian Fighter/la Rivière de nos amours), plus précisément la réserve des Three Sisters, au pied du mont Bachelor, avec vue sur le Broken Top, un volcan qu'on aperçoit dans le film, de même que les Three Sisters, notamment lors du panoramique qui ouvre somptueusement Day of the Outlaw, le tout sur une musique de type "marche funèbre" — Chopin n'est pas loin en arrière-plan — laissant entendre qu'un drame se prépare.
La beauté de Day of the Outlaw — le film est en noir et blanc et la photo, signée Russell Harlan, magnifique — réside en premier lieu dans cet effet de contraste, typique du Wyoming comme de l'Oregon, entre le côté vaste (horizontal) des plaines et celui solennel (vertical) des montagnes vues au loin, mais que la neige, par son abondance (qui voit les chevaux s'enfoncer jusqu'à mi-jambes, rendant leur progression difficile et la chevauchée du titre français plus cahotique que "fantastique"), tend à niveler, ce que renforce le brouillard, qui semble avoir régné durant une bonne partie du tournage, de sorte que la blancheur du film par moments éclatante s'y révèle le plus souvent mate, comme "assourdie" et de fait, oppressante. De sorte encore que l'effet de contraste porte moins finalement sur les éléments extérieurs qu'entre ces mêmes extérieurs et l'intérieur des quelques habitations qui forment Bitters, ce trou perdu d'une vingtaine d'âmes (dont seulement quatre femmes) qui va servir de lieu d'affrontements. Au sens où c'est là, à l'intérieur, notamment du saloon, que le conflit, annoncé d'entrée, se joue: entre Starett (Robert Ryan), l'éleveur de bétail qui exècre les barbelés, et Crane (Alan Marshal), le fermier qui les installe, dans la pure tradition de la range war qui sévissait alors dans l'Ouest au XIXe siècle, en particulier dans le Wyoming (cf. "la guerre du comté de Johnson" qu'illustre l'album de Lucky Luke, Des barbelés sur la prairie, et dont s'inspire également le Grand Silence). En fait, un prétexte, dans la mesure où le véritable "enjeu" se trouve être Helen (Tina Louise), l'épouse de Crane, qui dans le passé fut la compagne de Starett et que celui-ci, toujours amoureux, souhaite récupérer — parce que, dit-il au début à son contremaître, il en a fini d'être raisonnable. Sauf que le conflit, censé se résoudre par les armes (dès que la bouteille vide de whisky, qui sert de signal, aura cessé de rouler sur le bar), est interrompu et instantanément remplacé par cet autre conflit qui, lui, va courir jusqu'au bout, entre le petit groupe des habitants de Bitters, mené dès lors par Starett, et une bande de hors-la-loi qui vient de débarquer, poursuivie par la cavalerie après avoir pillé une banque, bande dirigée par Bruhn (Burl Ives), un ancien capitaine de l'armée (en tout cas vêtu comme tel) qui a été blessé dans l'attaque.
Les cartes se trouvent ainsi rebattues, l'opposition se situant non plus entre fermiers et éleveurs, mais villageois et bandits, et plus encore, entre Starett, l'individualiste un rien cynique, et Bruhn, le chef de bande cruel, opposition que le scénario de Philip Yordan, largement réécrit par De Toth et Ryan, transforme en une étonnante quête morale. Pour Starett: sauver au péril de sa vie les habitants de Bitters (même si au départ on peut penser que c'est surtout Helen qu'il veut sauver); pour Bruhn: s'assurer, maintenant que le vétérinaire a péniblement extrait la balle qui était logée dans sa poitrine, que jusqu'au départ du groupe, les dégénérés qui le composent ne toucheront ni à l'alcool ni aux femmes. Avec un problème de taille: la profondeur de la blessure ne donnant à Bruhn guère plus de 24 heures à vivre, sa mort risque d'être suivie d'un carnage par le reste du groupe. C'est tout le ressort de l'intrigue, ainsi exposée dans des décors à la fois épurés (vu que c'est l'hiver et que le village, alors coupé du monde, n'est plus ravitaillé) et très voyants en tant que décors (on se croirait dans des séries télévisées telles Bonanza ou Le Virginien), au point que lors de l'hallucinante scène du bal, où Bruhn pour faire tomber la tension sexuelle de ses hommes les autorise à danser "sagement" avec les femmes, scène d'une incroyable brutalité, filmée à grands coups de panoramiques... eh bien les décors en bois donnent l'impression de chanceler. Une scène quelque peu libératrice, quant à la tension, mais qui ne résout en rien le problème de la mort programmée de Bruhn.
Et c'est là que la morale fait son entrée. D'abord par l'intermédiaire de Starett qui fait croire à Bruhn qu'il existe dans la montagne un passage que lui seul connaît et que pour Bruhn c'est le seul moyen d'échapper à ceux qui pourchassent le groupe. Ensuite, quand Bruhn découvre au petit matin, juste avant de partir, que Scarett a menti mais qu'il accepte quand même de partir, Starett lui faisant comprendre (outre qu'on ne sait jamais, qu'il existe peut-être un passage) que, quitte à mourir, la montagne sera toujours un plus beau cercueil (les vingt dernières minutes du film sont d'une splendeur visuelle inouïe) que celui qui l'attend en restant à Bitters (ce n'est pas dit comme ça, c'est moi qui enjolive). Il y a dans cet échange une évidente complicité entre deux hommes que tout oppose par ailleurs (comme dans certains westerns de Dwan ou de Wellman), jusqu'à rendre Bruhn presque plus sympathique que Scarett, non seulement en forçant Gene (joué par le grand frère de Ricky Nelson) à retourner à pied au village retrouver celle dont il est épris, mais surtout à travers sa mort (qui le voit comme expier le crime atroce qu'il avait commis autrefois — le massacre de Mormons — et qui depuis, on l'imagine, devait le poursuivre: le plan n'est pas sans rappeler une autre mort, celle de Cottonmouth que venait d'interpréter Burl Ives dans Wind Across the Everglades/la Forêt interdite de Nicholas Ray). Alors que Starett, profitant de l'avidité et de la bêtise crasse des autres membres du groupe, qui les poussent à s'entretuer, réussit à s'enfuir et à retourner lui aussi (mais à cheval) au village, où l'attend non pas Helen (quoique) mais, puisque redevenu raisonnable, son nouveau rôle de cowboy et de maire.
Post-scriptum: Les trois sœurs (petit délire toponymique).
Si Day of the Outlaw est un film d'hommes, la place qu'y occupent les femmes est loin d'être accessoire. Je ne peux m'empêcher de penser à la façon dont De Toth, du haut de son avion, a découvert la région qui servira de cadre au film. Vu du ciel, les montagnes s'y distinguent par leur position les unes par rapport aux autres, conférant à l'ensemble l'allure d'un véritable théâtre des opérations. Ainsi des trois principaux sommets avec: à l'est, le mont Bachelor (où sera donc tourné le film), le terme bachelor signifiant "célibataire", ce qu'est devenu en quelque sorte Starett; à l'ouest, un pic nommé "The Husband", soit Crane, son rival; et au milieu, The Three Sisters, correspondant aux trois femmes du film (elles sont quatre mais la quatrième ne joue aucun rôle). Soit Helen, la plus importante (la Grande sœur), qui conditionne toute l'action puisque c'est elle qui motive l'arrivée de Starett à Bitters, puis, en restant loyale envers son mari, pousse indirectement Starett à fuir avec les hors-la-loi, via cette histoire de "passage" dont il n'est pas censé revenir — et s'il revient, c'est guidé autant par l'instinct de survie que par une volonté de rachat aux yeux de celle dont il voulait quand même tuer le mari; Ernine, la Petite sœur, qui vit probablement son premier amour, un amour si pur et si fort qu'il conduit celui qu'elle aime à retrouver le bon chemin; et au milieu, bah la sœur du Milieu, en l'occurrence la femme du patron du saloon, les deux formant un couple visiblement uni (par rapport au couple défait Helen/Starett et au couple en devenir Ernine/Gene). Bon, je ne pousserai pas le délire d'interprétation jusqu'à associer aux trois femmes les vertus (théologales) qu'on attribue aux Three Sisters: la foi, l'espérance et la charité... Reste en revanche une question: qu'en est-il de Bruhn? Le personnage n'étant pas de la région — c'est l'étranger autant que l'ennemi —, il n'a aucune raison de figurer dans le dispositif d'origine. Mais quelque part, il représente l'élément irruptif en même temps qu'éruptif (tous ces sommets sont des volcans) qui, avec sa bande, va perturber l'équilibre naturel des lieux, au contraire de Starett et plus généralement des conflits entre cowboys et fermiers qui, eux, tels des phénomènes purement climatiques (si violents soient-ils), demeurent parfaitement intégrés au paysage.
