Los ilusos de Jonás Trueba (2013-2026).
[Cinq petites notes sur Los ilusos, comme il y a cinq fragments dans le film]
Los ilusos est donc le second "premier film" de Jonás Trueba, mieux: son "film zéro" comme il le dit lui-même, tourné contre le précédent, Todas las canciones hablan de mí (cf. là), pour ce qui est de la production (standard) qui accompagna celui-ci et des contraintes alors imposées à Trueba et son équipe. Soit un nouveau premier film produit par sa propre maison de production (Los ilusos films), un film 16mm en noir et blanc, qui relève de l'expérimental (hommage à cet autre Jonas qu'est Jonas Mekas et qu'admire tant Trueba), dont une nouvelle version ("13+13") a été projetée lors de la rétrospective organisée par le Centre Pompidou et qui se distingue de la première (pour l'essentiel car je ne sais rien du montage) par le recours à la couleur (et ce à partir des négatifs d'origine).
La mélancolie, déjà à l'œuvre dans Todas las canciones... y est toujours présente, semble même se prolonger de façon plus massive, vu qu'il y est question de suicide (Chusé Izuel, Edouard Levé), de mort du cinéma (Paolo Cherchi Usai et "l'âge sombre du numérique"), que Philippe Garrel y est convoqué, via le N&B, le muet, la forme fragmentée et tout le côté "à l'état brut" (les perforations du film, les claps d'enregistrement... bref le film et sa fabrication) qui sied à ce genre de cinéma, se retrouvant également à travers le personnage principal (León) joué par Francesco Carril (qui a un faux air de Louis Garrel), dans le rôle d'un réalisateur lui-même désireux de tourner un film ayant pour sujet le suicide.
Oui mais le suicide — dont Rivette disait que le filmer relève de l'imposture puisqu'on ne l'a pas vécu — qui ne serait pas une fin en soi... la vie qui ainsi, dans le projet de León, continuerait et que représentent, plus généralement, dans les films de Trueba: l'amitié (cf. les "prises", plus que des scènes, où l'on voit Francesco Carril et Vito Sanz rire comme des gamins), la ville de Madrid (ici le quartier de Las Letras), les amours passagers (la rencontre avec la belle Aura Garrido) et bien sûr les chansons (Cabalgar par El Hijo, interprétée comme il se doit in extenso)... soit le cinéma dans son rapport le plus intime à la vie, de François Truffaut à Hong Sang-soo.
"Vivre le cinéma" pourrait être le sous-titre du film qui, comme dans Todas la canciones... permet à Trueba de "lâcher du lest", par l'humour qu'il y injecte (de la scène de la vidéothèque où l'on recense les films dont le titre commence par "American", ce qui paraît sans fin, aux cartons de VHS offertes à León et qui finiront abandonnées sur une poubelle). Le cinéma et/est la vie, mélange de choses tristes et de choses joyeuses, ce qu'incarne, entre autres, le cinéma taïwanais (sublime plan sur le visage de Carril, bouleversé et en même temps empli de bonheur — de ce bonheur qui est celui du spectateur de cinéma — regardant, allongé sur son lit, Vive l'amour de Tsai Ming-liang, un extrait où l'on entend les pleurs d'une femme).
Et même un plus par rapport à la vie, ce que résume la formule: "Le cinéma, c'est vivre trois fois plus" (dès l'instant où l'on regarde un film), empruntée, elle, à Edward Yang dans Yi Yi, qui faisait dire à l'un de ses personnages que les films nous offrent d'emblée deux fois ce que la vie, sur le moment, nous donne qu'une seule fois. Peut-être faut-il voir dans cette association du noir et blanc et de la couleur la métaphore de ce plus du cinéma, qui fait que ce dernier continuera toujours de vivre, quelle que soit sa forme. Soit la question de la transmission, évoquée en toute "transparence" (c'était le but avoué) dans les derniers plans du film (inspirés d'Aprile de Moretti?) sur des enfants s'amusant avec les bandes débobinées de vieilles VHS.
Los ilusos est un film magnifique.
Bonus: un extrait de "Lui et moi" de Natalia Ginzburg, auteure que cite Jonás Trueba dans Los exiliados románticos (2015).
"Ainsi, au cinéma, il ne veut jamais que l'ouvreuse l'accompagne à sa place. Il lui donne tout de suite son pourboire, mais il s'enfuit dans des places toujours différentes de celles que l'ouvreuse, avec sa lumière, lui a indiquées.
Au cinéma, il veut s'asseoir très près de l'écran. Si nous y allons avec des amis, qui cherchent, comme la plupart des gens, une place un peu loin de l'écran, il se réfugie, seul, dans un des premiers rangs. Moi, je vois aussi bien, indifféremment, de près ou de loin; mais, étant avec des amis, je reste avec eux, par gentillesse; mais je souffre, parce qu'il se pourrait que lui, à deux doigts de l'écran, comme je ne me suis pas assise à côté de lui, soit fâché avec moi.
Nous aimons, tous les deux, le cinéma; et nous sommes disposés à voir, à n'importe quel moment de la journée, n'importe quelle espèce de film. Mais lui connaît l'histoire du cinéma dans les plus petits détails; il se souvient des metteurs en scène et des acteurs, même les plus anciens, depuis longtemps oubliés et disparus; il est prêt à faire des kilomètres pour aller, dans les banlieues les plus lointaines, à la recherche de très vieux films de l'époque du muet, où paraîtra, même seulement pendant quelques secondes, un acteur cher à ses plus anciens souvenirs d'enfance. Je me souviens, à Londres, d'un après-midi de dimanche; on donnait dans un faubourg lointain, presque à la campagne, un film sur la Révolution française, un film des années 1930, que lui avait vu étant enfant, et où apparaissait pour quelques instants une actrice très connue à l'époque. Nous sommes allés en voiture à la recherche de cette rue très lointaine; il pleuvait, il y avait du brouillard, nous avons erré pendant des heures et des heures à travers des faubourgs tous identiques, à travers des alignements gris de petites maisons, de petites gouttières, de becs de gaz, et de grilles; j'avais la carte sur les genoux, je ne réussissais pas à la lire, il se mettait en colère; finalement nous avons trouvé le cinéma, nous nous sommes assis dans une salle complètement déserte. Mais après un quart d'heure, il voulait déjà s'en aller, aussitôt après la brève apparition de l'actrice qu'il tenait à voir; moi, au contraire, je voulais, après avoir fait tant de chemin, voir comment finissait le film. Je ne me souviens pas si sa volonté ou la mienne a prévalu; peut-être la sienne, et nous sommes partis après un quart d'heure; aussi parce qu'il était tard, et bien que nous soyons sortis au début de l'après-midi, il était maintenant l'heure du dîner. Mais en lui demandant de me raconter comment se terminait l'histoire, je n'obtenais aucune réponse qui me satisfît; parce que, disait-il, l'histoire n'avait aucune importance, et la seule chose qui comptait était ces quelques instants, le profil, le geste, les boucles de cette actrice." (Natalia Ginzburg, "Lui et moi", in Les petites vertus, 1962)
