mars 02, 2026

Mon journal 14

  A pied d'œuvre de Valérie Donzelli (2026).

  Notes de février.

5 février
Elle l'a? Sur Ella McCay de James L. Brooks.

9 février
Vivre le cinéma. Sur Los ilusos de Jonás Trueba.

10 février
Pour ceux qui n'ont pu assister à la projection du film surprise qui clôturait la rétrospective Jonás Trueba, ou qui étaient présents mais ont fini par décrocher (Trueba filme pendant près d'une heure, en plan fixe, éclairé par des bougies — c'est censé se passer lors du blackout survenu en Espagne en 2025 — son père Fernando nous raconter un moment assez peu connu de l'Histoire espagnole, et de l'Histoire de France, sujet qui à l'évidence le passionne)... oui eh bien voilà un bon résumé du film, à lire ici.

12 février
Donzelli au travail — Pas trop aimé le regard condescendant porté par certains critiques sur le dernier Donzelli (on y lit, répétés à l'unisson, les mêmes reproches d'un cinéma bourgeois qui ne sait rien de ce monde de la précarité qu'il prétend dépeindre). Sous prétexte qu'avec ce film la réalisatrice changerait radicalement de registre (là où il s'agit plus simplement de se renouveler), on tend à considérer A pied d'œuvre comme un film "social" à la Brizé (les détracteurs appelleront ça du "Brizé menu"), alors qu'il s'inscrit dans une approche typiquement donzellienne du film de conte, mais inversé, comme vu de l'autre côté du miroir, abandonnant cette fameuse "fantaisie pop" (comme on dit) qui jusque-là accompagnait ses films.
C'est que A pied d'œuvre n'est pas la dure histoire d'un type des banlieues brutalement confronté à la pauvreté, mais, nuance, celle d'un photographe à succès qui, tel un "prince" dégoûté du monde dans lequel il vivait, a fini par quitter ses beaux habits pour se lancer "nu" dans la vie d'écrivain. Soit l'écrivain absolu, vivant uniquement de (et à travers) ses livres, loin des mondanités — celles du milieu littéraire et plus généralement artistique —, et qui, faute (cette fois) de rencontrer le succès, est appelé à découvrir la pauvreté, l'obligeant, pour gagner sa vie (et de son propre chef, car refusant obstinément — orgueilleusement? — tout retour en arrière), à recourir à une plateforme genre Uber, mais de l'Uber bas de gamme, de l'unter Uber en somme, où, concurrence oblige entre les prestataires, celui qui emporte la mise est payé une misère...
C'est sous cet angle qu'il faut voir A pied d'œuvre et non comme une dénonciation pour le moins boboiste de l'ubérisation du travail — la plateforme tel un "marché aux esclaves moderne". Valérie Donzelli s'attache à suivre la dérive (choisie, d'une certaine manière) d'un artiste de l'image (comme elle) galérant dans son nouveau métier d'écrivain. Et à ce niveau le film est "raccord" avec ce qui lui sert de cadre (bourgeois en effet), l'artiste exécutant pour ses pairs les petits boulots habituellement réservés aux pauvres, ce qu'illustre par exemple le "face à face" étrange entre l'écrivain ainsi déclassé et le client joué par Eric Reinhardt, symbolisant, lui, par sa présence, l'écrivain à succès — auteur par ailleurs de L'Amour et les Forêts dont Valérie Donzelli a réalisé l'adaptation au cinéma. S'il y a un "pas de côté" (comme on dit, bis) effectué par Donzelli par rapport à ses films précédents, il est de ce... côté, qui n'est pas celui de la rue, mais que je trouve malgré tout convaincant et même assez beau, même si bien sûr il n'a pour le coup rien de très aventureux.

13 février
A pied d'œuvre (suite) — Cela dit, le film n'est pas sans défauts, pour ce qui est notamment des changements apportés dans le scénario par rapport au roman de Franck Courtès (que j'avais lu l'an dernier), ainsi la figure du père, un peu trop signifiante, et même assez lourde par moments (d'autant que dans le roman, si je me souviens bien, le père de l'écrivain était mort, mais que Valérie Donzelli réintroduit, en hommage à son propre père, décédé lors de l'écriture du film), et surtout la partie finale, des plus convenue, cédant même à la sensiblerie (le coup de fil du fils qui vous fera écraser une petite larme), là où dans le roman, le récit, en tant que journal rédigé parallèlement aux "petits travaux tarifés", ne pouvait évidemment se conclure que de façon ouverte, sans préjuger de l'accueil du livre. Quant à la mise en scène, c'est toujours l'éternel débat entre ceux qui n'ont pas aimé et trouveront le film très faiblard de ce point de vue, et ceux qui ont aimé et le trouveront au contraire d'une sobriété remarquable, à l'image du jeu tout en retenue de Bastien Bouillon (et sa bonne bouille à la Yves Rénier, oui je sais, je l'ai déjà dit).
En fait, là où A pied d'œuvre pêcherait le plus, c'est paradoxalement par son côté presque trop sérieux, dans la mesure où Donzelli optant, via son personnage d'artiste en rupture de ban (parce qu'en mal de liberté), pour une vision "oblique" de la pauvreté, ce qui autorisait, comme dans le roman, le recours à l'humour... eh bien se montre plutôt sage sur ce point. Peut-être, on l'a vu, pour rompre avec le ton de ses films antérieurs, mais aussi parce que la réalisatrice ne s'est pas autorisée à faire preuve de la même autodérision (en tant qu'artiste) que l'auteur du roman, l'expérience qui y était relatée n'étant pas la sienne. Sauf que, ne sachant pas ce qu'il y a de réel ou de fictif dans un roman écrit quand même dans le but d'être un succès (ce qui en limite quelque peu la portée), le plus probable étant que la réalité y soit largement "fictionnalisée" — je pense entre autres à l'épisode du chevreuil —, Valérie Donzelli avait tout loisir pour se réapproprier le récit, lui conférer une touche plus personnelle, qui se réclame davantage de sa propre sensibilité, et sorte ainsi des rails de la belle adaptation. L'écueil se situerait là, bien plus que dans cet aspect soi-disant "petit-bourgeois" du film.

17 février
Mort de Frederick Wiseman. N'étant pas un "wisemanien" pur et dur, au sens où je n'ai vu de lui, outre les "classiques" High School et Hospital, qu'un seul de ses documentaires-fleuves (In Jackson Heights), je ne vais pas jouer au spécialiste. Mon hommage se limitera à rappeler l'émotion que m'avait procuré le fait de l'entendre (dans le rôle d'un présentateur radio) au début d'Eephus, le beau film de Carson Lund. Et de me souvenir du grand Wiseman annonçant ainsi de sa voix rauque les nouvelles locales:

"Il est l'heure pile, merci de nous retrouver dans 'Avant toute chose', je suis Branch Moreland.
Una accident est signalé dans le comté de Hillsborough sur la route 472, un pick-up dont les freins ont lâché a dérapé sur environ 150 mètres. Par chance, c'était à Bridgeridge. Sans ça, il aurait percuté quelque chose.
A la une aujourd'hui, le coyote qui terrorisait les chiens du coin a été tué dans un geste justicier de la pure tradition du New Hampshire. Grâce à quoi, dans 10 jours, Halloween se déroulera en toute sécurité. Chassez les bonbons avec vos chiens, mais ne leur donnez pas de chocolat.
D'ici là, les activités ne manquent pas pour s'occuper alors que le temps se rafraîchit. Hélas, le concours de mangeurs de bonbons maïs est annulé cette année. Le gamin qui était un as du comptage rapide de bonbons avalés a déménagé.
A propos de décompte, c'est officiel. Le décret est passé pour lancer le chantier du futur collège de Douglas dans les trois prochaines semaines. Le conseil local a validé la réaffectation d'un terrain municipal du centre de Douglas pour construire ce collège. C'est le plus gros chantier depuis des années, qui signifie la destruction de Soldiers Field, où les équipes amateurs de Douglas et des villes limitrophes s'affrontaient depuis des décennies.
On ignore encore si un nouveau terrain de base-ball sera construit, mais le terrain de foot serait conservé pour servir aux cours de sport. Voilà qui devrait réjouir les parents du nord du comté. Fini les 40 km de route jusqu'au collège de Rumsack, surtout à l'approche de l'hiver qui est long et rigoureux."

18 février
C'est l'histoire d'un mensch... Sur Marty Supreme de Josh Safdie.

21 février
Maigret et le mort amoureux de Pascal Bonitzer — Cette version modernisée de Maigret et les vieillards (1960), sur le thème... bah de la vieillesse, qui se passe dans le petit monde en vase clos de l'aristocratie ("ces gens-là", ceux du 7e arr. à Paris), sous le regard interloqué du célèbre commissaire... eh bien, est plutôt quelconque. Et l'épilogue, qui modifie le dénouement, une pure hérésie. Revoir l'adaptation télé de Laurent Heynemann ("Maigret et la Princesse") avec Bruno Cremer et Colette Renard (dans le rôle de Jacotte).