avril 10, 2026

Van Sant, années 2010


  Matt Damon et Gus Van Sant sur le tournage de Promised Land (2012).

  Sur cinq films de GVS (les derniers).

Soit deux biopics (l'un réussi, sur Harvey Milk, l'autre raté, sur John Callahan) + deux œuvres ultra mélancoliques (Restless, si douce, vs. The Sea of Trees, trop lugubre) et au beau milieu, le beau Promised Land, quand Van Sant mit l'âme (de son cinéma) dans le pré... Une décennie de films, inégaux donc, après la période dorée que fut au début des années 2000 ce qu'on appelle la "trilogie de la mort (plus un)" et fit de Van Sant le grand cinéaste de l'époque avec Weerasethakul. Les années 2010 comme il y avait eu les années 1990, sorte de melting pot esthétique chez le cinéaste: Hollywood et le cinéma expérimental, marqué déjà par le deuil et le blues (qui n'est pas celui des cowgirls)...

Ce n'est pas ce que dit Harvey Milk (2008), son message ouvertement politique, qui m'a séduit, même si la manière y est plutôt convaincante, mais au contraire tout ce qui demeure volontairement obscur, cette part d'ambiguïté, assez perturbante par la neutralité (en fait, trompeuse) du point de vue, qui fait toute la richesse des films de Van Sant et avait un peu disparu dans Paranoid Park, en retrait par rapport aux précédents (Gerry, Elephant, Last Days), à cause justement d'une trop grande lisibilité (quant aux affres de l'adolescence), ce qui lui donnait un aspect presque convenu, et en plus alourdi (c'est un comble!) par sa forme redondante (les figures de skate comme métaphores des propres figures de style du cinéaste). Là, on revient à quelque chose de plus naturel et ce n’est pas plus mal. Encore faut-il laisser de côté la dimension pédagogique ("mili-tante" dit Lefort) du film sur le mouvement gay des années 70, faire abstraction de la prestation (plutôt réussie mais quand même étouffante) de Sean Penn et surtout de la musique, elle, trop envahissante (et un peu lassante aussi en ce qui concerne l'inévitable collusion entre homosexualité et opéra, ce qu’on pourrait appeler le syndrome Philadelphia, même si, c’est entendu, Milk, comme tout bon mélomane homo, adorait l’opéra), pour entrevoir les zones secrètes du film, ce qui émerge insidieusement, à l'écart du biopic, cette coloration gay que Van Sant injecte à tous les niveaux, et ce jusque dans les personnages les plus hétéro, de l’homophobe Briggs, celui qui défend la Proposition 6 (l’acteur a des faux airs de Biette et de Max la menace), aux allures un peu chochottes, au beau Dan White, l’assassin de Milk — incarné par Josh Brolin qui venait de jouer... Bush dans le W. d’Oliver Stone —, personnage le plus "canon" du film, aux yeux mêmes de Van Sant (l’attirance est vraiment troublante et d'autant plus que l’acteur est affublé de la même coupe de cheveux que le cinéaste), de sorte que la séquence du meurtre, filmée à la manière d'Elephant, devient totalement énigmatique, mêlant acte de folie (la paranoïa), geste suicidaire (l'effet miroir de l'interprétation paranoïaque: détruire sa propre altérité en tuant l'autre) et fonction de châtiment (mettre définitivement hors-scène celui qui non seulement prônait le coming out mais surtout ne pensait qu'à occuper la scène). La réussite de Harvey Milk est bien là, dans ce bouillonnement intérieur, chaotique, que l'on devine sous la surface apparemment lisse du film, et qui finit par en déplacer les lignes de force. La surface par la profondeur. Nul vérités, juste des petits "savoirs", des gay savoirs, et c'est très beau. (Balloonatic, le 20 mars 2009)

C’est quoi Restless (2011)? Un mix de Love Story et Harold et Maude, quarante ans après? Lo-fi story, harolding et maudianisme... Hiller-Ashby-Van Sant, "il a l’air has been Van Sant"? Que n’entend-on: mièvrerie, joliesse, platitude, fadeur blondasse, j’en passe et des meilleurs..., pour qualifier péjorativement ce qui devrait au contraire être considéré, positivement, comme un vrai film mineur. Mineur non pas au sens deleuzo-guattarien mais bien musical avec ce que cela suppose d’harmonique et de mélodieux, de mélodique et d’harmonieux. Minoré et non "mijoré". Et comme tout film mineur (loin des grands opus qui ont fait la gloire auteuriste de Van Sant, pour le meilleur: My Own Private IdahoGerry, Elephant, Last Days et le moins bon: Psycho, trop arty, sans renouer pour autant avec le style hollywoodien, plus "conventionnel", d'un Will Hunting ou d'un Forrester), un film à la mise en scène "pauvre" disent ceux qui réduisent celle-ci à des mouvements de caméra — où sont passés les travellings d'antan? —, alors que l’art d’un film réside d’abord dans son découpage, ici un miracle d’équilibre), Restless, qui s'ouvre sur Two of Us des Beatles, est un film délicat, d’une douceur infinie... Bon, et la mort dans tout ça? Une des grandes références de Van Sant se nomme Douglas Coupland, l’auteur canadien de Génération X et surtout Polaroids from the Dead dans lequel on trouve, parmi les instantanés, une lettre à Kurt Cobain et un texte sur le harolding justement — il y est aussi question d'un xylophone pour enfants, le MacGuffin de Restless. Or le thème de la mort chez Van Sant, qui donc court tout au long de son œuvre, sous toutes ses formes (drogue, narcolepsie, expérience mystique, tuerie, suicide...), semble bien ici se renouveler (enfin, pourrait-on dire) à travers le personnage féminin, Birdy Mia-Mia (Wasikowska/Farrow), petit oiseau darwiniste assoiffé de connaissance, un des plus beaux personnages dont le cinéaste nous ait jamais gratifiés. Les angoisses existentielles de l’adolescence (masculine), véritable antienne vansantienne, y sont comme conjurées par cette forme de vitalité que d’aucuns jugeront fausse parce que cliniquement peu crédible (la jeune fille gravement malade et pourtant bien portante), alors que c’est précisément cette part d’artifice (au sens poétique) qui fait toute la force du film, au même titre que le fantôme japonais, ce drôle de kamikaze, imbattable à la Bataille navale (et pour cause), qui accompagne le héros dans ses pérégrinations funèbres (celui-ci n’a pu faire le deuil de ses parents morts brûlés vifs dans un accident de voiture auquel, lui, a réchappé). Film mineur parce que film de contours, aux contours subtils, tel ce plan merveilleux qui voit le personnage allongé au sol suivre, à l'aide d'une craie, les contours de sa propre silhouette ainsi immobilisée, comme s’il était fixé dans la mort (répétition en fait d’une manifestation du souvenir qui, à Pittsburgh, rend hommage aux victimes d’Hiroshima). Fixé dans la mort mais bien vivant... (Balloonatic, le 1er octobre 2011)

Promised Land (2012). Le meilleur film de Van Sant des années 2010. Grand film écologique, donc politique [ajout: dont se souviendra Todd Haynes avec Dark Waters, si on y inclut aussi le parallèle Van Sant-Matt Damon et Haynes-Mark Ruffalo — cf. ]. Pour autant, comme toujours chez GVS, l'intérêt vient surtout de ce qui avance masqué, dans cet attachement à la matière qui sied à son œuvre, du minéral Gerry au climatique Restless... et tout ça en prise avec le réel, donc de l'angoisse, qu'on pourrait dire fondamentale (et toujours à l'œuvre chez Van Sant), qui touche ici au désastre environnemental que représente non pas le gaz de schiste en tant que tel (j'ai failli écrire Gus de schiste à cause du côté "mille-feuilles") mais son exploitation par fracturation, le fameux fracking. D'où la conversion de Damon (favorisé par Krasinski, l'écologiste du film, au demeurant co-auteur avec Damon du scénario), procédant par à-coups narratifs, tels les coups de butoir du réel, "fracturant" le récit, découpé qu'il se trouve en petits blocs parfaitement ciselés. Et au niveau de la mise en scène, cet aspect "étagé", comme autant de niveaux de pollution, qui englobe les vues générales, atmosphériques (le méthane libéré?) et les plans de surface, phréatiques (les eaux contaminées?), conférant à Promised Land une dimension semble-t-il plus "verte" à mesure que Damon, en proie au doute, prend conscience du danger qu'il incarne (via Global, la compagnie pétrolifère dont il est le représentant), et en même temps plus "ouverte", tant se trouve tempéré, nuancé, modulé, ce qui s'y raconte, car ne cédant jamais à la démonstration, baguenaudant au contraire à l'intérieur de la fiction, s'arrêtant ici et là, au hasard d'événements secondaires, périphériques, sinon étrangers à l'histoire, et à ce titre conformes au caractère faussement évident (et par-là jamais totalement rassurant) du récit vansantien. C'est qu'il existe chez Van Sant, parallèlement à ses projets formels, une pente "naturelle" au classicisme d'où se dégage de manière plus troublante encore (car plus tranchante) cette approche angoissée du monde, que symbolise idéalement la vision — empruntée au Rusty James de Coppola? — de nuages défilant en accéléré. Pour aller où? Nul ne le sait. C'est en cela aussi que Promised Land est magnifique. (Balloonatic, le 24 avril 2013)

Je ne m'attarderai pas sur The Sea of Trees (2015), le film le plus décrié de Van Sant... Trop excessivement mélancolique, trop mortifère, trop chiant pour tout dire... et on a tout dit (en mal) au sujet de ce film: l'histoire (signée Chris Sparling, d'où il sort celui-là?) d'un Américain venu dans la forêt d'Aokigahara ("la mer d'arbres" du titre), au pied du mont Fuji, pour s'y suicider, ce à quoi il renonce après sa rencontre avec un autre suicidaire, japonais, qui lui aussi a renoncé... la suite comme du Gerry sous Prozac, sans inspiration, à la fois terne et bourré de poncifs (sur l'amour et l'âme japonaise), que ne sauve pas la photo du film, pourtant très belle... Mais aussi un film peut-être trop raté pour que, venant d'un cinéaste comme GVS, on ne se décide pas un jour à le redécouvrir.

Le problème de Don’t Worry, He Won't Get Far on Foot (2018), le biopic de Van Sant sur John Callahan, ce dessinateur de presse américain, originaire de Portland — Portland est à Van Sant ce que Philadelphie est à Shyamalan —, tétraplégique depuis l’âge de 21 ans et longtemps alcoolique, c’est que le cinéaste a choisi de mettre en avant, via l’autobiographie de Callahan, la dimension pathologique du personnage au détriment de son talent de cartooniste (sous prétexte que pour Callahan vaincre son alcoolisme aurait été la chose la plus importante de sa vie), fait de provocation, de transgression, de méchanceté aussi… bref ce qu’on appelle le "non-politiquement correct"... valorisant au contraire le côté mystico-gnangnan (le péché mignon de GVS — cf. The Sea of Trees) qui soudainement l’a gagné, de sorte que par moments on a l’impression d’assister à un film éducatif sur les dangers de l’alcool. Pire, en privilégiant ainsi la transformation spirituelle de Callahan, au contact de son gourou baba cool, le leader du groupe de parole des AA, qui le voit acquérir, en même temps que le succès, la croyance, avec ce que cela suppose de salvateur, dans les vertus de la rédemption, du pardon et de l’estime de soi... le film réduit l’art de la satire chez Callahan à une fonction purement thérapeutique. Il y a du vrai, bien sûr, mais limiter le film à cet aspect des choses, l’inscrire dans un ensemble de causalités socio-psychologiques (abandon par la mère, humiliation, alcoolisme, accident, paralysie, alcoolisme toujours puis révélation...) et le chemin inverse pour arriver au salut (même si Van Sant nous fait grâce de quelques étapes), c’est non seulement confiner l’esprit irrévérencieux de Callahan à du pur folklore (ses cheveux orange, sa façon de piloter son fauteuil roulant à toute berzingue, etc.), c’est surtout céder au mythe de l’art comme symptôme: le dessin pour surmonter les traumas de l’existence, plutôt que dépasser, via la satire, l’image qu’offre, au regard de l’autre, le corps d’un tétraplégique... De la part de GVS c’est vraiment décevant. (Balloonatic, le 17 juin 2018)

En attendant Dead Man's Wire...